‹ Les romans du wagonChapitre 17 sur 29 · MOI · texte numérisé non relu

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LES VRAIS ESPRITS

L’engoûment du spiritisme a pris racine en France et les exercices anodins de deux indigènes du nouveau monde, ont provoqué dans toutes les classes de la société des discussions et des commentaires. Quelques sceptiques ont protesté devant ces tours de passe-passe, mas les crédules ont couru, en grand nombre, chercher des sensations horripilantes, là ou il n’y avait place que pour des surprises enfantines. On ne saurait trop réagir contre la tendance des masses à s’abandonner aux émotions du merveilleux, car les spectateurs enthousiastes sortent parfois de ces séances ayant perdu le peu de raison qu’ils avaient en s’y rendant.

Si la fièvre du surnaturel est un besoin pour nous. . . est-il besoin de l’aller satisfaire dans une salle étroite et obscure ou cjp prosaïques influences font grincer des guitares et agitent des tambours de basque?

Ne sommes-nous point témoins tous les jours de manifestations véritablement étonnantes devant lesquelles la pensée de l’homme s’arrête intriguée, interdite et rêveuse?

Quand, chaque soir, le soleil disparaît à l’horizon, un esprit arrive qui combat les ténèbres. L’astre du jour dérobe en vain son flambeau à notre hémisphère; l’esprit, semblable à Jéovah, commande que la lumière soit, et la lumière éclate sur mille points à la fois : elle scintille partout, dans les carrefours les plus sombres, dans les ruelles les plus éloignées; elle illumine les trottoirs, les cafés, les magasins, et accroche ses reflets à l’or de nos lambris; elle prête complaisamment ses splendeurs à nos plaisirs, et nos théâtres, nos bals et nos concerts lui empruntent ses feux et ses éclairs.

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Mais cette utile puissance n’est pas toujours docile à la ■volonté de l’homme... ; au lieu de lui prêter son concours, elle se dérobe parfois à son service avec une violence qui brise les entraves de la dynamique humaine. Durant ses révoltes terribles, elle abat la maison qu’elle faisait briller tout à l’heure, et bouleverse le sol avec un fracas épouvantable. Cet agent impalpable ne mérite-t-il pas nos admirations et nos terreurs?

Il est encore un autre esprit sur l’aile duquel nous traversons le monde; semblable au dragou agile qui prêle son échine aux personnages des Mille et une nuits. Il s’attèle à de lourds carrosses ou nous entassons à notre guise nos richesses et notre famille et, animé d’une vitesse vertigineuse, il nous transporte par milliers sur tous les continents, s’arrête mugissant sous l’effort de deux bras débiles ou nous ramène au point de départ sans lassitude et sans caprices. Comme l’autre esprit, il a ses colères et rompt son harnais de fer avec une détonation terrible pour s’envoler au ciel sous la forme d’un blanc nuage.

Mais attendez. Il existe encore d’autres esclaves

LES ROMANS DU WAGON, prodigieux qui se courbent devant l’homme. Ce dernier voulait tout à l’heure traverser les fleuves, les montagnes et les mers et il était emporté jusqu’au but de son voyage en dépit des intempéries de l’air et des orages qui agitent les flots. Maintenant, il ne veut plus se mouvoir, mais il désire que sa pensée aille agir à sa place à des distances presque incalculables. Un esprit rapide comme l’éclair qui fend la nue, reçoit sa mission et la dépose à des milliers de lieues deux secondes après son éclosion dans le cerveau du maître. Nous nous trouvons là en présence d’une puissance qui se soumet au joug sans se raidir contre l’index qui la sollicite... et pourtant elle participe dans son essence de la foudre céleste qui consume les maisons, calcine les rochers et abat sans ef« fort les chênes séculaires !

Vous ai-je désigné tous les esprits que vous délaissez dans votre égarement pour payer à des évocations de contrebande un tribut de superstitieuse vénération? Non. Il en est encore un autre qui décerne à votre plastique le don de l’immortalité, comme Dieu donne le don de l’immortalité à votre âme. Avant qu’il vous vînt offrir son concours, vous voyiez approcher avec terreur le terme de votre carrière. Soucieux

LES VRAIS ESPRITS

de la légèreté et de l’inconstance humaines, vous vous demandiez si vos petits-enfants garderaient la mémoire du vieillard qui les berçait dans leur jeune âge et les portait à leur berceau une heure avant de descendre dans la tombe ! Vous craigniez encore que la trace de votre existence ne disparût sous les ouragans de l’oubli, comme le sillage du vaisseau disparait sous les brises de l’océan... Mais l’esprit du souvenir vous a demandé une seconde d’immobilité, et aussitôt il vous a tendu un autre vous-même : le mouvement seul manque à cette reproduction fidèle; c’est au point qu’en y jetant les yeux vous yous croyez devant une glace !

La vie est dans vos yeux, le sourire erre sur vos lèvres, votre visage a l’expression gaie ou triste qui lui est habituelle, et vous pensez avec joie que, dans l’avenir, vos descendants, groupés autour de votre image, se rappelleront le son de votre voix, les tendresses de votre cœur et la noblesse de votre âme!

Combien, maintenant, vous doivent paraître mesquines les piètres opérations des faiseurs de tours, en regard de ces manifestations de la divine omnipotence ! Dieu n’apparaît-il pas dans ces phénomènes que les savants ont appelés gaz, vapeur, électricité, PHOTOGRAPHIE?

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