‹ Les romans du wagonChapitre 18 sur 29 · SIMPLE RÉCIT · texte numérisé non relu

SIMPLE RÉCIT

En ce temps-là, j’étudiais la médecine.

Malgré mon penchant pour la brasserie et les guinguettes, je m’étais pris pour l’anatomie d’une passion qui avait étonné mes professeurs. Aussi arrivais-je régulièrement vers deux heures de l’après-midi à l’amphithéâtre de dissection, situé rue du Fer-à-Moulin, et connu dans le monde médical sous le nom de Clamart.

Le lecteur a peut-être passé, sans en soupçonner la destination, devant ce vaste bâtiment composé de longues galeries blanchies à la chaux et renfermant une centaine de tables de fer sur lesquelles on étend les cadavres destinés aux études anatomiques. A l’époque dont je parle, la mort ne faisait pas assez de victimes pour nous permettre à chacun le luxe d’un corps, et nous étions deux pour une proie.

Le sort m’avait désigné comme adjoint de travail un Allemand, nommé Karl Dernier.

J’étais encore enfant, il était homme.

Je crois le voir encore avec ses bottes éculées, sa vareuse rouge à capuchon et sa pipe de porcelaine, enluminée d’une tête de mort grimaçant un hideux sourire sur deux fémurs en croix.

11 était taillé comme un hercule. Sa barbe, divisée à la base du menton en touffes symétriques, encadrait de reflets fauves son visage sérieux et placide, et, bien que dépourvus de régularité, ses traits puisaient dans leur manque d’harmonie une sympathie qui s’imposait au premier abord.

Dernier était peu expansif.

En dehors de quelques observations scientifiques ou d’un emprunt de tabac, nous ne nous adressions jamais la parole.

Un jour qu’il était allé choisir un cadavre dans la

ri

salle où l’on couche les morts sur un plan incliné, je me sentis heurter l’épaule.

Je me retournai.

Dernier était derrière moi, le visage livide et les lèvres blanches.

Le mutisme habituel de mon compagnon m’avait habitué au silence : mon regard l’interrogea; il me fit signe de le suivre. En marchant sur sa trace, surpris et inquiet, je m’attendais à une révélation quelconque au sujet de son trouble; mais il ne desserra point les dents, et nous arrivâmes, sans avoir échangé un mot, dans la pièce au plan incliné que j’ai citée plus haut.

On était en plein hiver.

Le jour baissait et la neige tombait à gros flocons sur les tombes grises de l’ancien cimetière des guillotinés, situé à vingt pas dans une cour isolée.

Les autres élèves étaient revenus à leurs postes, et la sombre chambre entièrement vide recevait les clartés intermittentes d’un feu de bois qui se mourait dans l’âtre. Dernier me saisit le bras et me désigna du doigt un cadavre de femme qu’il se prit à contempler longuement.

Jamais, jusque-là, créature plus belle n’avait frappé ma vue.

Je l’eusse crue vivante, sans celle pâleur mate qui est le premier linceul jeté par la mort sur ceux qu’elle a touchés de son aile. Ses yeux largement ouverts,

dirigeaient au plafond leurs pupilles d’un bleu foncé, et regardaient le ciel avec une expression de béatitude mystique. A demi ouverte, sa bouche semblait avoir exhalé son âme dans un soupir d’extase divine, et ses mains pendantes lq long du corps étaient ouvertes, la paume en dehors, comme celles des martyrs, sous le glaive des bourreaux. Sur son torse de marbre descendaient ses épais cheveux blonds, que di- . visaient les masseséblouissantes de ses seins rigides...

Je restai quelques secondes devant ce chef-d’œuvre de plastique, plus chaste en son entière nudilpque s’il eût été recouvert par un triple voile, et metournantvers Karl, je l’aperçus, le front courbé, les yeux hagards...

De grosses gouttes de sueur coulaient sur ses tempes, et ses paupières laissaient échapper des larmes qui descendaient sur ses joues avec la lente majesté de la douleur.

Je lui saisis la main; il me regarda comme les gens qu’on éveille brusquement. !

— C’est ma femme ! me dit-il.

Et me montrant une cicatrice blanchâtre située sous le sein gauche de la morte, il ajouta :

— Le couteau a pénétré en cet endroit.

On pense quelle impression fit sur moi cette effrayante et mystérieuse confidence.

— C’est une terrible histoire, reprit le malheureux d’une voix rauque... je vous la conterai plus tard. Présentement, j’ai besoin de votre aide pour découvrir les circonstances qui ont jeté cette dépouille en ces lieux, et quand nous les connaîtrons, je vous initierai à des événements qui doivent être un mystère pour tous et qui m’empêchent de réclamer à l’administration des hôpitaux ces restes chéris. Il me faut avant tout dérober ce cadavre aux scalpels de nos collègues et trouver moyen de lui donner une sépulture.

En parlant ainsi, Dernier s’était approché du corps de sa femme, et mes cheveux se dressèrent en lui voyant prendre ses mains inertes pour les porter à ses lèvres et y déposer de silencieux baisers.

Quel que soit le scepticisme du médecin devant ceux qui ont vécu, il ne s’étend pas au delà du cercle où l’enferme l’amour de la science; et l’élève, en dehors de ses études, respecte un corps d’où s’est retirée la vie, comme on vénère la demeure d’un homme de

génie après qu’il a quitté ce monde... Le corps n’estil pas l'habitation de l’Ame?

A plus forte raison, les reliques de leurs proches sont-elles sacrées pour les étudiants, et la détermination de Dernier n’a rien qui doive surprendre.

Malheureusement, son désir de tenir celte aventure secrète se conciliait mal avec les règlements imposés aux amphithéâtres de dissection par les Facultés de France.

Il est défendu aux élèves, sous peine d’encourir les plus graves reproches, d’emporter chez eux la moindre fraction du sujet livré à leurs travaux, et j’ai souvenir d’avoir été moi-môme exilé de Clamart durant un trimestre, pour m’être laissé surprendre, cachant sous les pans de mon habit une jambe dont je destinais le squelette à mon musée particulier.

Je présentai ces objections à Karl, qui n’en tint aucun compte.

— Nous la sortirons par morceaux! me dit-il d’un ton décidé.

Aucune langue ne saurait rendre sincèrement les émotions du pauvre Allemand à partir de cette heure. Nous allâmes chercher un brancard et nous y plaçâmes la morte avec précaution.

— On la dirait vivante !... répétait Dernier avec un sourire navrant, tandis qu’il lui plaçait sous la tôle sa vareuse pliée en double et lui ramenait sur les épau-

les sa belle chevelure dont la bise, en entrant par une vitre brisée, avait troublé les ondes soyeuses.

Nous arrivâmes ainsi à notre table de travail.

J’ouvrais la marche tenantles poignées antérieures du brancard : Dernier avait saisi les deux autres et recevait la neige sur ses bras nus.

11 faisait presque nuit et les camarades étaient partis.

Mon imagination surexcitée me montra les autres cadavres se levant mutilés de leur lit sanglant pour saluer la nouvelle venue. Ajoutez que Dernier parlait tout seul dans sa langue maternelle, et son monologue vibrant, inintelligible et saccadé résonnait dans la galerie avec un timbre sépulcral.

Au même instant, des flammes bleuâtres voltigèrent autour de nous.

Je connaissais ce phéuomène dû à l’inflammation de l’hydrogène phosphoré que dégagent les cerveaux en putréfaction, et pourtant mes dents claquèrent de terreur. Je frissonnais, j’avais la fièvre et mon cœur battait à me rompre la poitrine ..

— Partons, dis-je à Karl.

— Ami, me dit-il, un moment encore.

Et je le vis jeter sur sa femme son manteau brun, après lui avoir adressé un de cesregardsdontles mères couvent leurs enfants au berceau.

Nous nous éloignâmes de Clamart par la rue de la Clef.

Sur la place du Panthéon, Dernier, qui jusque-là s’était appuyé sur mon bras sans proférer une parole, me fit promettre, d’être à sa disposition le lendemain dès l’ouverture de l’amphithéâtre. 'Nous nous serrâmes la main, et il me quitta pour entrer dans l’église Saint- Etienne-du-Mont.

in.

Dix heures sonnaient quand je pris la direction de l'amphithéâtre.

J’avais passé la veille une triste soirée suivie d’une nuit agitée, car je ne pouvais me soustraire au souvenir de la belle trépassée.

L’aube m’avait surpris sans que j’eusse goûté une minute de sommeil, et il me tardait d’en finir avec la journée qui m’attendait, pleine d’émotions, d’écueils et d’horreurs.

Je trouvai Dernier assis sur les marches du perron.

Il se leva en me voyant, et ses premières paroles témoignèrent de son inquiétude touchant les mains sacrilèges qui, en dépit des ordres officiels, coupent les cheveux ou extirpent les dents des morts pour en faire commerce.

— Pourvu qu’ils ne lui aient pas rasé la tête ! s’écria-t-il en passant sur son front le revers de sa main tremblante.

Arrivés à notre table, nos craintes s’évanouirent.... Mme Dernier était intacte.

— Elle a expiré à l’hospice Saint-Louis, me dit

Karl. Grâce à mes recherches d’hier au soir, j’ai dé- i couvert l’asile de charité duquel sa grande âme a volé vers Dieu... son agonie a été atroce... elle m’appelait... et j’étais à deux cents pas de son grabat... sans rien savoir. C’est une sœur de charité qui m’a donné tous ces détails, ainsi qu’une lettre que vous lirez tantôt. Pour le moment, il n’y a pas une minute à perdre.

Nous commençâmes alors à mutiler cette splendide dépouille.

Nos couteaux, en divisant la pulpe éclatante de ces chairs glacées, criaient comme doit crier le fer des homicides, — il me semblait commettre un assassinat!...

Pendant que je séparais les membres du tronc. Dernier m’aidait avec une impassibilté horrible à voir.

A mesure que j’enlevais une fraction de notre cadavre, je la remplaçais par la fraction homologue d’un cadavre étranger, et, comblant par cette ruse un vide qui nous eût trahis près des inspecteurs, j’avais pu, en neuf voyages, transporter à l’hôtel qu’habitait Karl, rue des Grès, la totalité des restes de sa femme.

Le soir même, le corps était placé dans une bière commandée â la hâte, la déposition portée à la irie, l’administration des pompes funèbres pré-

venue, et un terrain acheté au cimelière Montparnasse.

Nous avions, en somme, accompli des miracles.

Il avait fallu mettre l’hôtelier de mon collègue dans la confidence, afin qu’il attestât devant le commissaire du quartier et le médecin de l’arrondissement que l’Allemand habitait sa maison avec sa femme depuis longtemps... et quand je songeais à tous ces obstacles snrmontés si heureusement, je pensais tout bas que la Providence met un terme aux épreuves des infortunés qu’elle frappe de ses rigueurs.

Vers minuit, Karl me demanda si j’avais sommeil, et sur ma réponse négative, il alluma un grand feu dans sa cheminée.

Me saisissant ensuite les mains avec effusion :

— Ami, me dit-il, je vais vous livrer on secret d’ou ma vie dépend... Si celte marque de confiancene vous convainct pas des sentiments de reconnaissance que je vous ai voués, soyez certain qu’en quelque situation que vous placent les hasards de l’existence, vous trouverez en moi — si j’existe — un dévouement aveugle et inaltérable. Karl Dernier, qui n’a jamais menti, vous le jure sur ce cercueil.

Bien que quinze années se soient écoulées depuis ces évènements, ils sont encore présents àma mémoire avec leurs plus petits détails.

La demie après minuit sonnait à la Sorbonne; on entendait dans la rue les couplets égrillards des étudiants expulsés par la police des estaminets voisins, et les marches vermoulues des escaliers de l’hôtel criaient sous !a bottine des Musettes attardées.

Nous avions posé la bière sur les deux uniques sièges du réduit de Karl, en sorte que nous dûmes nous asseoir les jambes ballantes et le dos courbé, sur une petite table poussée près du foyer où crépitait. un feu de houille.

Dernier se versa un verre de rhum, alluma sa pipe, et, après avoir fermé les yeux pour évoquer ses souvenirs :

— « J’ai l’air doux, me dit-il, mais ma physionomie est trompeuse.

Sous des dehors timides, je cache une nature irritable, emportée et jalouse. Une seule personne, — une femme, — sut dominer mon abominable caractère. Ce fut Marianne Spuller, la malheureuse enfant que

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renferme cette boîte de chêne. Elle habitait le cheflieu d’une petite principauté allemande, où mon père m’avait envoyé pour Taire mes études médicales. Sa vieille mère tenait un magasin de joujoux de Nuremberg près des bâtiments de la faculté, et la première fois que' je la vis, c’était peu de temps après -mon arrivée dans laville. J’étais entré dans la boutique pour y acheter une poupée, que je désirais envoyer à ma jeune sœur à l’occasion de son anniversaire, et comme Marianne était d’une beauté rare (vous en avez pu juger vous-même), j’en devins éperdûment épris.

11 faut croire que l’amour engendre l’amour, car je réussis à lui plaire, malgré mon extérieur farouche et mon humeur sombre. Vous n’ignorez pas les inconvénients des petites villes; mes assiduités furent bientôt remarquées par mes’ collègues, et l’un d’eux, un brave garçon, nommé Petrus, me raconta que l’année précédente, Marianne avait été compromise p\.r le comte de Senbach — un officier de galante tournure fort cité dans la province pour ses bonnes fortunes.

Plus d’une fois j’interrogeai Marianne à ce sujet; elle me répondit toujours qu’elle avait, en effet, été poursuivie par les hommages de ce gentilhomme, mais qu’elle l’avait évincé, désirant rester digne de l’époux de son choix. . .

C’est pourquoi je prévins mon pgre qui arriva en toute hâte, et, muni de son consentement, je conduisis ma bien-aimée à la mairie, par une après-midi du mois d’avril.

Eu attendant le mariage religieux fixé au surlendemain, nos deux familles et nos amis se retrouvèrent le soir à diner, après notre union civile, dans une hôtellerie accrochée aux flancs du Grünenberg . . . Ah ! si vous aviez vu Marianne ce jour-là, mon ami ! comme le bonheur empourprait son doux visage, et comme elle était jolie avec son gros bouquet de myosotis et sa robe de soie blanche, qui dessinait sa taille souple !

Je ne saurais vous dire combien sa voix était douce et combien étaient tendres les regards qu’elle me jetait pendant le repas.

Petrus m’avait apporté comme cadeau de noces un superbe poignard arabe, et tandis que je considérais avec curiosité la forme bizarre de la lame damasquinée :

— Karl, me dit ma fiancée, le jour où je cesserai de vous aimer vous me frapperez le sein de ce couteau.

Je serrai dans ma poche l’arme qui avait provoqué cette sinistre apostrophe et je sortis pour prendre l’air, — en proie à une agitation bien légitime après les émotions de la journée et le singulier conseil que Marianne venait de m’adresser en plaisantant.

J’avais la tête en feu et je sentais que je me trouverais mal en restant davantage dans la chaude atmosphère du restaurant.

Petrus me suivit.

Nous errâmes quelque temps dans les forêts de sapins on gémissait la brise du soir, et puis je ne sais quelle fatalité nous poussa vers la ville, dans la brasserie du père Kerlsein, située près des remparts, et hantée parles officiers de la garnison, à cause sans doute qu’elle se fermait très tard.

Nous nous assîmes à une table , prés de deux cadets en train de boire des grogs au kirsch. Je reconnus dans l’un d’eux le comte de Senbach, et je m’installai à ses côtés sans qu’il prit garde à ma venue...

Petrus voulait m’entraîner plus loin, mais j’insistai pour demeurer en place, ayant entendu sortir de la bouche du gentilhomme une phrase où il était question de moi.

— Est-il vrai que la jolie demoiselle Spuller se soit mariée avec un certain M. Dernier aujourd’hui?. dit-il à son compagnon.

— C’est très exact, et l’on peut dire que le jeune étudiant épouse une jolie femme î répondit son collègue.

— Allons, tant mieux... continua l’officier.

— Pourquoi souris-tu en disant cela? Est-ce que...

— Moi?... pas du tout...

Et, ce disant, le comte sourit encore.

— Si nous causions d’autre chose? fit-il avec un air de fatuité sur lequel on ne pouvait se méprendre.

11 y avait dans le ton de cette phrase insidieuse je

ne sais quoi d’insolent qui me fit monter le rouge au front, un nuage de sang passa devant mes yeux, mes ongles se brisèrent sur le vidercome que je tenais dans ma main, et me tournant vers l’insolent cadet qui s’était renversé dans une attitude prétentieuse: *

— Il est en effet temps, m’écriai-je, de changer le thème de votre conversation !

— Et pourquoi cela, monsieur? me répondit le comte en me toisant avec arrogance.

— Parce que je suis sur le point d’élouffer vos insinuations calomniatrices sous un soufflet.

Au même instant la main de l’officier me frappait le visage.

Une heure après cette scène de violence, vous eussiez pu voir, à la lueur de la lune, quatre hommes silencieux, s’avançant avec précaution le long des remparts de la ville.

Us s’engagèrent dans les ruines d’un vieux castel saxon dont les tours démantelées dominaient le vallon, et s’arrêtèrent dans l’antique salle des margraves.

C’était un carré de terrain poudreux, clos de murs lézardés et percés de grandes fenêtres donnant sur un lac qui baignait les roches à cent pieds plus bas.

Vous devinez qui étaient ces nocturnes promeneurs?

J’avais voulu, sans plus attendre, laver mon affront; mais, le dirais-je ? bien que ma joue brûlât encore du coup qui l’avait outragée, je ne pensais qu’à Marianne.

Malgré moi les bruits relatifs à sa prétendue liaison avec le comte de Senbach me revenaient à la mémoire et je lui faisais l’injure de la croire coupable, — oubliant l’affection qu’elle me portait depuis deux ans. A cette pensée, il me semblait que mon crâne était plein de plomb fondu et qu’on m’enfonçait des aiguilles de feu dans la nuque.

Petrus , qui m’assistait comme témoin , n’avait tenté aucun arrangement avec le second de mon adversaire.

Il savait ma résolution inébranlable, et grâce à ma situation d’offensé, je pus imposer les terribles conditions d’un combat que je jugeais inutile s’il n’était suivi de la mort de l’un de nous.

Nous devions échanger trois balles à dix pas, avec la liberté d’avancer l’un sur l’autre.

Déjà nos pistolets étaient armés et nous attendions le signal convenu, quand des nuages interceptèrent la clarté de la lune.

Je présentai l’observation que le duel devenait impossible dans celte obscurité profonde, et je proposai à mon adversaire de mettre à nos lèvres un cigare allumé, en sorte que nous ayons chacun un point de mire. Il accepta, et nous nous remîmes en position.

Seulement , après que j'eus été chercher un cigare à tâtons dans mon pardessus sur un entablement de pierre, je m’aperçus que le comte, déjà en train de fumer le sien, avait pris ma place, si bie

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que je dus occuper celle qui lui était primitivement échue.

— Y êtes-vous? s'écria Petrus auquel ce déplacement avait échappé.

— Oui, répondis-je.

Mon camarade frappa dans ses mains, au deuxième coup une détonation se fit entendre.

M. de Senbach m’avait manqué.

Moi, j’avais fait trois pas, et j’étais si près de lui qu’en étendant le bras j’aurais pu toucher sa poitrine.

— Monsieur, lui dis-je d’une voix tremblante, jurez-moi que vous n’avez jamais compromis Marianne Spuller et je vous laisse une vie dont je n’ai que faire.

Pour toute réponse, j’entendis le comte qui armait son second pistolet. Prompt comme l’éclair, j’élevai mon arme et je pressai la détente. Au même moment, les éclats de son crâne me frappaient à la face, et je poussais un cri d’horreur.

J’entendis Petrus criant d’une voix désespérée : » Karl est mort ! » et je l’aperçus qui se précipitait sur le cadavre du comte.

La lune réapparut à ce moment, et à la lumière qu’elle jeta sur cette scène terrible, je dislinguAi une femme qui était venue tomber près du corps de ma victime. Elle leva la tête d’un air menaçant en m’entendant aller à elle... et je reconnus Marianne !

Plus de doute pour moi... Elle avait aimé, elle aimait encore M. de Senbach. La misérable avait lâchement abusé de mon candide amour !

Ah ! il y a des secousses qu’on ne peut rendre et des énergies inexplicables ! Je ne comprends pas à celte heure comment j’eus la force de tirer de ma poche le poignard arabe sur lequel craquaient les phalanges de mes doigts et d’en frapper ma femme dans la région du cœur.

Fou, éperdu, je sautai par la fenêtre, comptant trouver la mort contre les aspérités du roc ou dans l’abîme au fond duquel on entendait clapoter les vagues soulevées par le vent.

Mais Dieu me réservait d’autres tribulations.

Je n'ai plus aujourd’hui conscience des sensations qui succédèrent à ce double meurtre. Je me rappelle seulement un long cauchemar pendant lequel je luttais dans l’eau contre un monstre bizarre.

Ce que je ne m’expliquais pas dans mon délire, c’est que l’eau verdâtre dans laquelle j’agissais ne lavait pas les caillots de sang noir qui maculaient mes vêtements et rendaient mes doigts chauds et glissants.

Je me souviens aussi d’un court sentiment de bienêtre, — mirage trompeur du bonheur espéré !

J’étais étendu sur un lit de roseaux : Marianne, assise à mes côtés, étanchait de son mouchoir mon

front baigné de sueur. Je lui contais mon crime, surpris de la voir près de moi : elle souriait doucement en me disant que j’avais la fièvre, que rien n’avait troublé notre félicité et que le ciel nous réservait de longs jours prospèreî.

Cependant l’affreuse réalité devait dominer ces hallucinations passagères.... je m’aperçus qu’il faisait grand jour.

Un paysan vint près de la rive où mon corps fangeux, inerte et meurtri avait échoué comme les épaves d’un sinistre, et me demanda les causes de ma présence en ces lieux déserts.

Et comme je lui avais répondu quelques paroles incohérentes, je l’entendis qui s’éloignait en murmurant des aphorismes contre la débauche et l’ivrognerie.

Cet homme me pensait pris de vin !

Moi qui avais subi depuis vingt-quatre heures les sensations les plus poignantes, il me croyait ivre !!!

Peu à peu la raison se fit jour dans les ténèbres de mon cerveau, et je compris qu’on ne tarderait pas à me saisir pour me punir de mon assassinat. Je songeai donc à fuir. Ayant jeté les yeux autour de moi, j’avisai sur le bord d’une route le sarreau d’un cultivateur qui séchait, retenu aux branches d’une haie d’aubépine; je m’en emparai, et, bien que je sentisse en tout mon être une grande faiblesse, j’avançai dans la direction de l’ouest.

Étranges hasards que ceux de la fatalité ! il me fallut revoir ce Grunenberg où, la veille encore, j’avais passé des heures si douces, et je tombai à genoux, les larmes aux yeux, à la vue d’un petit tertre où Marianne avait reçu de ma main une petite croix d’or.

Ahî combien je l’aimais encore, malgré sa perfidie!... Je vous tairai, mon cher ami, mes longues courses au travers des bois, des ravins et des plaines, vivant de je ne sais quoi. Finalement j’arrivai au Rhin, qu’un pécheur insouciant et bon homme me fil traverser dans sa barque.

J’étais en France!... J’étais sauvé!

Mon premier soin, lorsque je touchai le sol français, fut de retourner mon nom, dont la véritable prononciation est Lerdem.

Celte fatale précaution est cause que ma pauvre épouse est morte à l’hôpital, seule et abandonnée, sans que je fusse à son chevet pour recevoir de sa bouche un pardon et un baiser.

Cela vous surprend? Mais veuillez m’accorder quelques minutes d’attention et vous me comprendrez.

J’errais un soir dans les rues de Strasbourg, roulant entre mes doigts mon dernier kreutzer, quand je rencontrai un compatriote, précepteur de l’enfant d’un riche Parisien.

Je prévins ses questions en lui disant que j’avais quitté la maison paternelle à la suite d’une querelle, et que je désirais vivre des ressources de mon instruction.

Il était justement fatigué de sa condition, et un voyage en Allemagne en compagnie de son élève lui avait donné la nostalgie. Il me présenta au père de son disciple, me proposa pour le remplacer dans ses

fonctions. Agréé, séance tenante, il fut convenu que nous reviendrions ensemble à Paris.

Quand mon prédécesseur me demanda si je n’avais point de commission à lui donner pour le pays, j’avais grande envie de lui dire de se rendre au tombeau de Marianne et d’y répandre quelques-unes de ces fleurs bleues qu’elle aimait tant...

Mais on est craintif quand on a la conscience chargée d’un crime... Je me tus, et deux jours après j’étais ici.

Un soir, le père de mon éléve m’appela dans son cabinet et s’informa de mon origine et de mon passé. Je lui demandai la permission de ne point répondre à ses questions, mais il ne s’accommoda point de mon silence et me retira mon emploi.

Dès lors, je vécus en enseignant l’histoire naturelle dans une institution de la rue Saint-Jacques.

Quoi qu’il en soit, il me semblait depuis quelques temps que mon cœur était rongé par un surcroît de tristesse.

C’était comme un vent de misères inattendues venant troubler le calme relatif de ma nouvelle vie...

Comment ne croirais -je pas aux pressentiments?

Marianne agonisait, mon cher ami, Marianne expirait à l’hospice Saint-Louis des suites du coup dont je l’avais frappée..; Lisez plutôt.

Et Karl me tendit une lettre dont je soumets au lecteur la fidèle traduction :

Époux bien-aimé,

Je sens qne Dieu va me rappeler à lui et je t’adresse la dernière pensée d’une mourante qui abandonne sans regrets un monde de souffrances!

J’ai subi depuis six mois des secousses si terribles que je crains, à celle heure suprême, de ne plus me souvenir... Je vais essayer pourtant.

Je l’avais vu quitter, pâle et défait, la table des fiançailles au Grunenberg , en sorte que vers onze heures, je communiquai mon inquiétude à nos parents. Plusieurs de tes camarades s’en furent, en vain, explorer les environs.

L’un deux, sur la vague indication d’un gardien de nuit, s’était rendu à la taverne Kerlseim, où il avait trouvé des officiers causant de ta querelle avec un des leurs.

Il chercha longtemps ta trace, et désespéré (car il se doutait des causes de la disparition) il revint à

l’hôtellerie où il calma tout le monde en faisant un conte; mais me prenant à part, il me communiqua les renseignements qu’il avait recueillis.

Je m’enfuis sans que ma disparition fût remarquée, et après une heure d’appels stériles et de recherches infructueuses dans la montagne, j’entendis une détonation que répercutèrent les échos du vieux château..., mes jambes pliéreut sous moi, et je crus un instant avoir été touchée par une balle.

J’eus néanmoins la force de courir dans la direction de ce bruit sinistre. Je volais dans la nuit, me heurtant contre les troncs d’arbres, écorchant aux pierres du chemin mes légères chaussures, accrochant aux buissons de la route des lambeaux de ma blanche toilette.

Déjà je louchais aux ruines redevenues silencieuses quand un autre coup de feu retentit.

Mon oreille perçut distinctement les lamentations de Pelrusqui pleurait ton trépas d’une voix éplorée, et arrivé sur le seuil de la cour des margraves, je le vis à la lumière de la lune qui se précipitait sur une forme gisante.

Je pensai que tu avais reçu le coup fatal, et demimorte j’allai tomber sur un cadavre que je croyais être celui de mon mari.

Fatale obscurité! maudite confusion!

J’ai tout compris depuis, et pensant à ce qui dut

t(K LES ROMANS DU WAGON,

se passer en toi en voyant ma tête se poser baignée de pleurs sur la poitrine de M. de Senbach, je t’ai pardonné le coup dont tu m’as frappée.

Il me semble, cher bien-aimé, que si je t’avais là près de moi, Dieu prolongerait encore monexistence... A la vue de mon bonheur, il n’oserait pas me ravir à la vie et à ton amour... Mais j’oublie que je suis condamnée, et qu’il m’est interdit d’espérer...

Peu d’instants après ta chute clans le lac, la cour des margraves fut envahie par des soldats et des paysans munis de torches.

Des magistrats vinrent ensqite, suivis de nos malheureux parents.

En me trouvant sans connaissance, le corsage taché de sang, la pâleur de la mort sur les traits, étendue auprès d’un cadavre dont la face n’avait plus forme humaine, ma mère devint folle, et l’on fut obligé de la mener dans l’asile des aliénés, où elle expira huit jours après, dans un accès de fièvre chaude.

Quant à ton père, il ne dit mot.

Lorsque Pelrus lui eut tout conté, il pansa luimême la plaie par laquelle mon sang coulait en abondance, et depuis celte funeste nuit il ne me quitta plus.

Je voulus un jour lui parler du passé; il m’interrompit:

— Le Seigneur est bon, me dit-il, puisqu’en m’en-

niSTOIRE D'UNE MORTE. t05

levant mon fils il m’a donné une fille... Que sa volonté soit bénie !

Je restai couchée deux mois, entre la vie et la mort.

Et puis, ma blessure se ferma sur le germe d’une affection douloureuse, puisque je n’ai jamais cessé d’en souffrir, et mortelle, puisque j’y vais succomber.

Quand vinrent les chaudes journées de juillet et que le médecin me permit de me lever, nous résolûmes, ton père et moi, de fêter ma convalescence par une promenade hors la ville.

Malgré nous, nos pas mal assurés nous portèrent au bord de ce lac auquel on avait en vain redemandé tes restes.

Les femmes ont des idées singulières.

Je m’imaginai qu’à mon appel lu allais sortir des profondeurs du gouffre, et tout en prononçant ton nom avec des sanglots, je sondai du regard, celle eau limpide qui baignait les pétales bleus des myosolis — mes fleurs préférées !

J’étais en train de cueillir un bouquet, — comme au bon temps, — lorsqu’une voix me murmura que tu vivais encore.

Je crus d’abord à une hallucination, mais m’étant retournée, j’aperçus un jeune homme qui, le doigt sur les lèvres, me commandait le silence.

C’était le compatriote qui t’avait rencontré à Strasbourg. J’allais l’interroger, mais il disparut, me lais—

m LES ROMANS DU WAGON.

sant dans l’âme une joie qui effaçait bien des tortures !

Aussitôt je volai près de ton père assis sur un banc voisin ; mais j’avais beau lui crier l’heureuse nouvelle, il ne me répondait pas et se tenait fixe, les mains appuyées sur sa grosse canne, et regardant la fenêtre du vieux château par laquelle lu l’étais élancé dans l’espace.. . Effrayée deson immobilité, je saisis lebâlon qui lui servait de soutien... le vieillard tomba par terre... Il était mort ! ! !

J’avais donc perdu mon dernier appui... je me trouvais seule, sans ressources et compromise dans un pays retentissant encore de ton duel !

Dès lors, je fus possédée du désir de te revoir, et, après avoir réalisé trois cents florins en vendant mon petit mobilier et mes modestes bijoux, je quittai la ville un soir, — sans rien dire à personne.

J’avais pris ma place pour Paris, ville qui m’avait été désignée comme le lieu le plus probable de la retraite, et durant la route je faisais de beaux rêves sur notre prochaine entrevue.

Pauvre ignorante que j’étais!

Toutes mes démarches furent vaines !

Je t’avais souvent entendu dire que lu aimerais à compléter tes études médicales à Paris... Je courus à la Faculté; mais le nom de Lerdem n’était pas inscrit sur les registres du secrétariat, et tous les élèves in-

/ Goc

îrrogés par moi me répondirent qu’ils ne connaisîienl personne qui s’appelât ainsi.

Et pendant ces mois de courses incessantes, mon aal progressait... Toutes les nuits j’avais des étouffenents, abattue que j’étais par les pénibles recherches lue l’absence de succès rendait plus fatigantes encore.

Une cruelle inflammation se déclara tout à coup clans les enveloppes de mon cœur qu’avait meurtries la lame de ton couteau... Quelle que soit ma parcimonie, mes petites ressources s’étaient épuisées... Je n’avais plus de quoi acheter des remèdes pour me soulager ni du bois pour réchauffer mes membres grelottants.

J’avais bien songé à écrire chez nous... mais à qui demander de l’argent ? A Pelrus ? il est pauvre, tu le sais. A des étrangers? je craignais trop de leur part une indiscrétion qui t’eût livré à l’extradition.

Une vieille femme qui habitait sur le môme carré que moi, dans une maison de Montmartre, me conseilla d’entrer à l’hôpital.

Aussi bien il le fallait. Et puis je me voyais sans répugnance couchée sur le grabat des pauvres. Les médecins ne s’en approchent-ils point? Je pouvais t’y voir !...

Je crains, hélas! que Dieu ne réserve pas ce bonheur à mes derniers moments. La sœur qui veille â mon chevet murmure déjà la prière des agonisants...

Il m’eût été doux pourtant de m’éteindre après avoir recueilli sur tes lèvres un baiser... le dernier... et après avoir serré ta main... comme au Grunenberg...

Je remets, à tout hasard, ma lettre à la sainte qui prie agenouillée au pied de ma couche... Si elle te parvient, tu sauras du moins que j’étais innocente et que le dernier battement de mon cœur comme le dernier adieu de ma bouche est pour toi...

Allons, mon Karl adoré, il faut nous quitter... C’est dommage... Tandis que je t’écris, il me semble qus je te vois , que je te parle. Et puis il fait du soleil aujourd’hui... J’eusse préféré mourir par un temps de pluie... Je m’imagine que j’eusse moins regretté la vie...

J’ai encore un autre souci: que va devenir mon corps ? On va le jeter sans doute dans quelque fosse obscure. Ah ! j’eusse bien aimé m’éteindre avec l’idée que tu viendrais un jour pleurer sur ma tombe... mais je suis une enfant exigeante... Ne me reste- t-il pas la pensée que j’aurai avec toi au ciel udô éternité de paix inaltérable?... Mes doigts ne peuvent plus tenir la plume... j’ai très mal... je meurs... adieu... au revoir.

Ta Marianne.

Je tendis à Karl le papier flétri sur lequel sa femme avait raconté son agonie.

— Veus pleurez! s’écria-t-il en me voyant détourner la tête pour cacher mes larmes... N’est-ce pasque c’est horrible!

— Calmez-vous! lui dis-je. On frappe à votre porte.

Nous ne nous étions pas aperçus que le jour était levé depuis longtemps.

Je regardai ma montre. Il était huit heures et l’on venait pour l’enterrement.

Le ciel était gris. Il tombait de la neige fondue et l’on y voyait à peine. Il nous fallut éclairer les porteurs jusqu’au corbillard, et puis l’on prit la direction de l’église où l’office ne fut pas de longue durée ; car nous n’étions pas assez riches pour faire prier longtemps sur les restes de madame Dernier.

Au bout de quelques minutes, nous cheminions vers le cimetière.

Les passants se découvraient devant ce pauvre convoi composé d’une voiture suivie de deux hommes silencieux, marchant dans la boue, le front nu.

itO LES ROMANS DU WAGON.

Karl De parlait pas, mais il était fort agité.

— Sa dernière espérance ne sera pas déçue, lui dis-je après que le cercueil eut été descendu dans la fosse ; vous la savez innocente et vous pourrez venir prier sur le marbre de son tombeau...

— Peut-être! me répondit Dernier en plissant le front.

Sur ses instances, je rentrai chez moi afin d’y prendre un peu de repos; mais j’y avais consenti à la condition expresse qu’il me viendrait voir dans la soirée.

Dernier était d’une exactitude si scrupuleuse que je fus tout étonné d’entendre sonner dix heures sans avoir reçu sa visite.

Inquiet, je courus à son hôtel, où l’on m’annonça qu’après avoir réglé ses comptes, l’Allemand avait bouclé sa malle et s’était retiré sans rien dire.

— Il a voulu quitter cette maison et il m’écrira... pensai-je.

Huit jours se passèrent sans que je reçusse la moindre nouvelle.

Je venais à cette époque de perdre mon père, je fus doncexeusable d’oublierlemalheur de mon collègue...

La douleur est si égoïste!

Ma vie se passait dans la triste oisiveté du deuil et dans l’inaction peuplée de souvenirs et de regrets.

Je fuyais surtout la société de mes camarades, qui

. , Digitizad-by Googli

s’efforçaient d’atténuer ma peine en m’invitant à partager leurs distractions. Cependant, ils triomphèrent un jour demes résistances et jeles suivisà l’estaminet, où soucieux et découragé je m’affaissai devant une table sur laquelle une feuille politique était étalée.

Mes yeux tombèrent par hasard à la colonne des faits divers et j’y lus avec émotion :

«On a trouvé le corps inanimé d’un homme près d’une fosse fraîchement comblée, au cimetière Montparnasse. Sa mort, qui semblait remonter à quelques heures, avait été causée par un couteau dont la lame était passée au travers d’un papier sur lequel l’inconnu avait écrit sa funeste résolution.

« Le commissaire du quartier, mandé par le gardien du cimetière, fil transporter le cadavre à la Morgue.»

Je ne sais pourquoi je pensai immédiatement à Dernier et je courus à l’asile ouvert aux trépassés qui n’ont pas de nom... Je ne m’étais pas trompé. C’était bien lui !

Et, à la faveur du jour filtré par la coupole, je distinguai, pendu au dessus de sa tête, le poignard arabe que lui avait donné Petrus le jour de son mariage... Le malheureux s’était frappé au cœur du coup qui avait tué sa femme.

Durant les loisirs d’un voyage en Angleterre, j’ai recueilli quelques notes sur le grand peuple que je "visitais pour la première fois. C’est une partie de ces impressions, couchées au hasard sur mon carnet, qu’on va lire. Je me suis efforcé, en les rédigeant, de me montrer observateur et me suis peu soucié des belles phrases qui n’ajoutent rien aux faits curieux et bizarres... Je suis de ceux qui aiment la vérité toute nue et pensent gâter son costume en accrochant des fleurs de rhétorique dans les cheveux qui lui servent d’atours.

Avant que je ne misse le pied sur le bateau qui se balançait dans la rade de Calais, j’appréhendais que le mal de mer ne vînt troubler les jouissances de la

traversée. Il faisait lin clair de lune superbe, et la crête des vagues scintillait au large comme des aigrettes de diamants. L’homme est un animal expansif en voyage. Je communiquai mes terreurs à un négociant français qui allait à Londres acheter des cachemires des Indes.

— Moi, monsieur, me dit-il, je n’ai jamais le mal de mer.

— Que faites-vous pour l’éviter ?

— Je me serre le ventre.

Celte opération est familière aux artistes en général et aux gens de lettres en particulier. Aussi, ne fus-je pas embarrassé lorsque, sur la foi de mon compagnon de route, je serrai de plusieurs crans la boucle de mon pantalon. J’avais les reins coupés par cette strangulation exagérée, et ma taille eût tenu entre les dix doigts de Fanfan Benoîton.

Mais je dois rendre cette justice à l’obligeant conseilleur, que son moyen est parfait. Tous les passager? en usèrent avec succès. Les requins du Pas-de- Calais ne soupèrent pas à nos dépens, et la Manche, — un peu houleuse, — remporta un veste digne du théâtre Saint-Germain.

On comprendra facilement que je touchai le sol bri-

tannique avec joie; car je pus rendre à mon épigastre une liberté que la compression de ma ceinture lui avait ravie.

Mon premier soin fut de courir au buffet de Douvres pour y faire boire une tasse de thé à mon estomac, qui avait été bien sage.

Première observation. — L’infusion de thé que j’ai absorbée dans le royaume-uni de la reine Victoria était détestable. Elle avait un faux goût de vulnéraire suisse. Sa couleur était peu plaisante et son arôme me rappela l’infirmerie de la pension où j’ai fait mes études (exemple frappant de l’excellence des souvonirs classiques.)

La chaude et fade odeur de cette tisane me poursuivit jusqu’à Londres où j’arrivai de grand malin, et pour en atténuer les effets, qui menaçaient de me donner le malaise si heureusement combattu sur le paquebot, — j’entrai dans un cabaret voisin de la gare de Charing Cross avec l’intention d’y prendre un soda. Le public-house où je m’étais réfugié ne possédait pas cette consommation digestive, mais en revanche on m’y servit un verre de wiskij , haut de cinquante centimètres. Cet alcool à cent degrés porta l’incendie à mon palais et dans ma gorge. J’eus un instant l’idée de faire venir un peloton de ces beaux pompiers anglais, célèbres dans le monde entier, mais

je réfléchis que l’heure était indue pour une semblable requête, je me contentai de gargariser ma pauvre bouche remplie de cloches... à rendre jaloux le carillon de Dunkerque.

Tout désagrément a son bon côté. Ayant offert au garçon de la taverne la lave jaunâtre qu’il m’avait apportée, il me répondit qu’appartenant à une société de tempérance, les spiritueux n’approchaient jamais de ses lèvres.

Cette répartie provoqua de ma part une série de questions, et j’appris qu’il existe en Angleterre une confrérie dont les initiés abjurent l’amour des produits alcooliques.

Presque tous les membres de l’association sont des ivrognes que les révérends de l’ordre ont convertis à l’abstinence des liquides ignifères — à force d’éloquence... et de shellings.

Quand les cathécumènes ont donné les preuves d’un retour sincère aux boissons pacifiques telles que l’eau et la limonade, et suffisamment édifié les mêmes révérends sur la fermeté de leur vocation, eeux-ci les placent en ville.

La plupart de ces recrues d’un nouveau genre sont employés comme garçons d’auberge. Ils servent la pratique et mettent les vins en bouteilles. On est sûr

qu’ils ne prélèvent aucune dîme sur les flacons et sur les tonneaux mis en leurs mains !

Pas bêtes les Anglais, comme vous voyez.

J’étais porteur d’une lettre pour un orfèvre français établi dans Regenl-street. Après un bain réparateur, je me rendis chez mon bijoutier. 11 polissait la cuvette d’une montre épaisse et large. Mon compatriote fit jouer devant moi le mécanisme étrange, do ce chronomètre énorme.

— C’est, me dit-il, une montre dont la construction m’a été indiquée par le duc de Wellington. Son Excellence a un caractère impatient. Elle n’est pas depuis un quart d’heure dans une maison qu’elle s’y ennuie et s’imagine y être entrée depuis des siècles. De là une envie irrésistible de savoir l’heure.

Or, rien n’est impoli, en Angleterre surtout, comme de tirer, devant des hôtes, sa montre de son gousset. C’est pourquoi Son Excellence m’a prié de lui établir un instrument qui lui indiquât la position des aiguilles sans qu’elle soit obligée de porter les yeux sur le cadran; et j’ai confectionné cet appareil sur ses données. En appuyant le doigt sur le bouton que vous voyez ici, un petit marteau sort de la boîte et vient frapper la paume de la main du propriétaire de ce joyau. Le duc de Wellington mettra ce joujou dans sa poche, et à l’aide de la pression invisible de son index; il saura

m LES ROMANS DU WAGON,

si l’heure de son déjeuner ou de son dîner est proche, et s’il peut se retirer sans manquer à l’exquise politesse nécessaire aux gentlemen de son rang.

Ce même commerçant est fournisseur des princes d’Orléans. Il m’a appris que les chaînes doubles que nos gandins étalent sur leur abdomen, et dont chaque branche aboutit aux poches de son gilet, sont de l’invention du duc d’Aumale. La mode en a été fort répandue dans la Grande-Bretagne, et c’est de là qu’elle a passé en France.

Je n’avais pas, en somme, perdu ma matinée. Je résolus de compléter cet heureux début en me rendant chez M. Wilton, marchand de chiens, fournisseur de S. M. l’Empereur des Français. M. Wilton ne vend que des chiens propres à la chasse à courre. Ses boxes contiennent environ trois cent cinquantedeux animaux. Je suis arrivé à cet établissement à l’heure de la soupe. Avant de nous rendre dans la cour où les nobles quadrupèdes font leur repas, le maître de la maison me mit dans les mains un rotin de fort calibre. Cette précaution préalable ne me rassura point. Elle impliquait que j'allais me trouver en présence de bêles méchantes, et cette perspective ne me mit aucune joie dans l’âme.

Il se pouvait qne ces chiens patriotes flairassent ma nationalité et ne voulussent tirer vengeance des dia-

tribes deM. de Boissy en s’offrant ma personne en guise de rôti après leur potage. La mort de Jezabel ne m’a jamais souri, d’autant plus que je n’ai pas la noire conscience de cette reine biblique. Aussi demandai-je à mon guide si mes jours couraieut quelque danger...

— Votre honneur se méprend sur le rôle de mon bâton, me dit en souriant M. Willon. Je lui ai remis le gourdin non pour le préserver de la férocité de ma marchandise, mais pour le prémunir contre sa familiarité... Les caresses de trois cent-cinquante chiens équivalent à un assaut terrible, contre lequel Votre honneur serait impuissant, sans quelques coups de bâton assénés sur l’échine des plus affectueux.

Je reconnus que maître Wilton avait raison, lorsque je me trouvai dans une petite cour de deux mètres carrés, en présence d’une légion de caniches que l’odeur de la soupe au suif mettait en belle humeur. Quelques-uns lentèrent de me démontrer que le loulou est l’ami de l’homme, mais je profilai de la leçon qui m’avait été faite, et je démontrai à mon tour aux plus empressés de la bande que la canne n’est pas l’amie du toutou.

Cependant deux valets étaient entrés, portant sur leurs épaules des baquets pleins d’un brouet jaunâtre. C’était la purée... dont la curée était proche.

— Mais, dis-je, en voyant la petitesse de l’auge comparativement à la quantité de convives qui hurlaient comme dix mille diables; — mais trois cents chiens ne peuvent se repaître ensemble dans une mangeoire aussi exiguë.

— Ce cas est prévu, me dit M. Wilton.

Et il ouvrit la porte à deux dogues qui vinrent impassibles et sérieux se ranger de chaque côté de l’auge. Le rata fut versé dans le grossier récipient de bois, et une douzaine d’impatients avancèrent le museau.

Les dogues se ruèrent dessus en montrant les dents... Je compris tout. J’avais devant moi deux ‘policem&n à quatre pattes, chargés d’empêcher un nombre trop considérable de chiens d’approcher du râtelier. Sur un signe du maître qui jugeait que la première escouade était suffisamment repue, les dogues se précipitaient au devant de la mangeoire, mettaient les gourmands en fuite et laissaient prendre la place à un autre détachement.

Je sortis émerveillé des fonctions de ces molosses qui, dévorés eux-mêmes par la faim, veillaient à l’égale répartition de la succulente bouillie entre chaque gueule de ce troupeau indocile... Décidément l’instinct est le cousin de l’intelligence, s’il n’en est pas le frère.

M. Wilton me pfomit de me mener* deux jours

après, chez un de ses confrères, lequel tient les terriers.

— A demain ! me dit, en me saluant, le marchand de chiens courants. D’ici là je me serai procuré cent

rats qu'un seul bull occira devant vous, en l’espace de deux minutes !

11 était trois heures... Je sentais que j’allais être obligé de consacrera des excursions dans la campagne toute la semaine suivante; je pris un cab, car j’étais à l’extrémité de l’un des faubourgs de Londres, et je me fis conduire dans le slrand , chez M. Robertson,

MARCHAND d’àNIMAUX FÉROCES EN CIIAMDRE. . .

Sir Robertson, marchand de bêles fauves, habite — notez ce point — au second étage de l’une des plus belles maisons du Strand. Au-dessous de son domicile, à l’étage inférieur, un manufacturier de Birmingham a établi un comptoir où il débite des manteaux de caoutchouc, et au-dessus demeure une blanchisseuse qui étale sur l’appui des fenêtres le linge que le brouillard britannique et la fumée de la houille ont rendu rebelle au savon. Mon singulier industriel a dû faire monter par l’étroit escalier sa terrible marchandise, et l’on m’a raconte qu’un lion de Numidie, peu habitué àce genre d’ascension, s’était obstiné, le jour même de son arrivée, à pénétrer dans l’entresol du commerçant de Birmingham.

Les animaux féroces ne sont pas ce que les pensent les habitués du cirque- Ils sont naturellement doux dans la captivité, et, à l’exception des jours où leur pâture se fait trop attendre, ils sont d’un commerce facile. Extraits des montagnes où ils ont connu la liberté, ils deviennent placides comme le mouron dont ils raffollent; et l’on doit croire qu’ils ont laissé dans les déserts les instincts inhumains et les appétits farouches que leur prêtent à leur profit les belluaires charlatans.

Après m’avoir communiqué ces renseignements , M. Robertson me fit pénétrer dans une vaste chambre dont les murs étaient garnis de cages de fer.

Les hôtes du lieu nous saluèrent par des grognements expressifs.

— Ils viennent de dîner, me dit mon guide, n’ayez pas peur.

Et aussitôt il entra dans le premier compartiment habité par un ours, un chacal, un ocelot, une panthère noire et un léopard.

La panthère noire viot frotter son poil lustré contre le pantalon de l’industriel : le léopard exécuta une cabriole, l’ocelot fit le beau, le chacal se réfugia dans un coin avec un soupir; mais l’ours de Lithuanie ne bougea point. C’est à peine s’il daigna lever sur son maître ses petits yeux fauves et interrompre son sommeil,

— Debout! paresseux! lui criaM. Robertson.

Mais Son Altesse Martin fit la sourde oreille, et lécha d’un air distrait la plante de ses pieds charnus.

— Je n’ai jamais vu de ma vie un particulier plus apathique, fit, en secouant la tête, le belluaire. Je crois, sur mon àme, qu’il a le mal du pays. 11 a sans doute laissé là-bas une épouse et des enfants, car il est rêveur, mélancolique et ne mange pas. La panthère . noire seule arrive à le tirer de sa langueur. Il a pour elle des attentions de mère, et la nuit il la laisse dormir, la tête appuyée sur sa chaude fourrure.

M. Robertson entra ensuite dans la loge des lionnes. Considérées dans une ménagerie ou dans un cirque à la lumière d’un lustre, les bêtes fauves ont un prestige qu’elles perdent « dans l’intimité. » Leur attitude calme, leur nonchalance féline les rendent semblables à d’énormes chattes faisant ronron dans une cage à poulets. Pour donner un peu de vie à sa marchandise, le belluaire fut obligé de leur administrer des coups de cravache... Ces dames daignèrent alors rugir etmontrer leur blanche denture.

— Hop, Adèle ! cria M. Robertson en présentant sa badine à la plus âgée de ses pensionnaires.

Et malgré ses quinze ans, elle sauta pardessus avec la légèreté d’une ballerine. Rosa suivit Adèle; Princesse suivit Rosa,,.

Lorsqu’en France nous assistons à des scènes de ce genre, nous frissonnons et nous tremblons pour les jours des Balty et des Crockett. Cela tient à ce que nous nous méprenons sur le naturel des monstres livrés à la curiosité publique.

Maintenant que j’ai vu le dessous des cartes et assisté à la comédie, derrière le rideau, je puis affirmer avec A. Karr que les chiens avec lesquels nous vivons en commun sont plus à craindre que ces pauvres grandes bêtes bien meilleures que leur réputation.

M. Bobertson, sans sortir du box où ses lionnes venaient de danser une gigue sur les pattes de derrière, M. Robertson, dis-je, ouvrit une trappe creusée dans la paroi gauche de la cage, et j’entendis sortir de sa bouche le nom de Jack.

Jack est un grand lion enfermé à part dans lecomparliment voisin. Il arriva d’un air dolent, secoua sa longue crinière, bailla et se dressa finalement en appuyant sur les épaules du patron ses pattes antérieures.

— Baisez ce maître, murmura le dompteur.

Et le fauve colosse promena sa langue sur les joues barbues de M. Robertson.

— Vous ne sauriez croire comme il est malin, ce coquin-là, me dit le marchand. L’autre jour, j’ai mal fermé sa cage, il s’est échappé, et...

J’étais tout haletant* La révélation en valait la peine.

— Et il m’a volé mon dîner, continua mon hôte avec unsoupir, — un gigot superbe... Allons, Jack, dites à monsieur l’heure qu’il est.

A cet ordre, Jack alla contre la muraille et frappa quatre fois le panneau de l’extrémité de sa queue. En effet, il était quatre heures. Jack prit ensuite entre ses incisives le biceps puissant de M. Robertson, qui s’arcbouta contre les barreaux de la cage et souleva dans l’espace le pesant carnassier.

Non content de cet acte de soumission, l’énorme bêle reçut sur son échine son maître, dont les pieds, malgré sa taille au-dessus de la moyenne, ne touchaient pas le sol. Je n’en pouvais cioire mes yeux : je n’avais jamais vu aller à lion. Au même instant on sonna.

— Ah ! voici de la pratique, dit M. Robertson, je n’ai rien vendu aujourd’hui... A part un vieil ours blanc qui ne balançait même plus la tête et deux hyènes d’occasion.

Le nouveau venu était un délégué du Jardin zoologique de Bordeaux. 11 avait, trois jours avant, marchandé l’ours mélancolique. Il revenait pour « y mettre trois livres sterling de plus. r.

M. Robertson tint bon et le délégué de la Gironde dut pousser jusqu’à mille francs.

— Puisque vous ôtes bon enfant, dit le négociant à son client, je vous donne ce singe-là par-dessus le marché.

Et il désigna un ouistiti qui casse lui-même les noisettes avec une pierre qu’on lui passe dans sa cage. Rien n’est amusant comme les efforts du petit animal pour rompre du ventre de son caillou la dure enveloppe de l’amande.

Les lions sont plus chers queles ours. Un beau lion d’Afrique vaut jusqu’à six mille francs. Les lionnes, —moins rares du reste, — ne coûtent que deux mille francs. Il est fâcheux — ou heureux, c’est comme vous voudrez, — que la législation française interdise la cohabitation avec les bêtes fauves. J’eusse volontiers fait l’achat d’un tigre de six mois qui m’était proposé dans les prix doux... je l’eusse dressé à ouvrir la porte de mon appartement... et j’aurais été sûr « d’un effet » à chaque entrée de mes visiteurs. Mais je me suis consolé en pensant aux difficultés qu’on a pour imposer aux concierges de la capitale l’accès et le séjour d’un simple roquet dans nos immeubles.

A Londres, il n’y a pas de concierges (ô grand peuple !), mais en revanche on a des cuisinières dont les réparties sont d’une logique embarrassante.

— Madame, dit un cordon-bleu à la maîtresse d’une maison où j’avais été invité à dîner, — je quitte votre service demain.

— Pourquoi?

— Parce que votre femme de. chambre ne fait pas mon lit...

— Mais...

— Il n’y a pas de mais qui tienne... je lui ptépare bien son thé et son roatsbeef. Pourquoi n’arrangeraitelle pas ma couche ?

Je dois, du reste, rendre cette justice aux domestiques anglais — de grands socialistes — qu’ils ont une tenue exemplaire, un maintien modeste et des façons exquises. Certains d’entre eux, parmi les mâles surtout, — ont une éducation fort soignée.

Témoin l’annonce suivante que j’ai lue de mes propres yeux dans le Times :

•< On demande un cocher jeune encore, bien découplé, sachant jouer du piano et prendre soin d’un enfant. S’il est marié, et sisafemmeest blanchisseuse, tout est pour le mieux ( ail right ). »

Au premier abord celte requête paraît excentrique... mais quand on a été témoin des bizarreries qui m’ont frappé, on ne doute plus et l’on cesse de s’étonner.

Sur les degrés de l’église Saint-Paul se promène de long en large un monsieur qui a une singulière occupation. Il raccroche les couples qui passent et leur offre de se marier. Dans une chapelle adjacente se trouve un pasteur qui tient ses bénédictions toutes prêtes. On entre, on paye, et... ça y est. C’est à peine si l’on est tenu de donner son nom. Le célibataire le plus endurci n’y résisterait pas.

Le moyen employé par les journaux quotidiens pour accroître leur tirage doit faire rêver M. Millaud. Le surlendemain de mon arrivée au pays de la bière, j’ai lu dans je ne sais quelle feuille qu’un fusilier avait déchargé un pistolet à bout portant sur le prince de Galles, passant une grande revue à Brighton.

Dans la soirée des crieurs s’étaient promenés dans Regent-street, portant en haut d’une bannière le nom du canard en question, avec l’annonce de l’horrible attentat commis sur l’héritier présomptif de la couronne... L’autorité ne s’émeut pas de ces rubriques; elle pense que c’est affaire aux citoyens de se prémunir contre de pareilles sornettes et de veiller à leur bonne foi et à leurs pennys.

Dans cette même rue, j’ai rencontré beaucoup de Français. Le plus grand nombre d’entre eux sont des hommes sous le coup de contraintes par corps. La plupart n’ont commis d’autres délits que de risquer avec leurs capitaux des capitaux étrangers.

L’oulil a éclaté dans leurs mains, et ceux-là mémo qui comptaient sur les spéculations de l’infortuné pour doubler leur fortune, ce sont ceux-là, dis-je, qui se sont montrés les plus durs dans la débâcle. Us ont bousculé les paperasses du malheureux et ont finalement trouvé « de quoi le faire passer au delà du

détroit. » En croisant ces invalides de la finance, qui gémissent à l’étranger sur la mère-patrie, j’ai pensé, malgré moi, aux coupables qui, eux temps antiques, se réfugiaient dans le temple de Janus. Londres est pour eux — comme cet asile inviolable — un lieu où ils subissent, dans la privation du soleil, la peine de leur hardiesse.

Si l’on me trouve indulgent à l’égard de ces gens qui ont forfait à leur devoir, j’alléguerai ceci : c’est qu’en ma qualité de journaliste je n’entends pas grand’ chose au maniement des milliards, et que, dans ma naïveté, je regarde l’exil comme le châtiment le plus terrible.

La tristesse se lit sur les fronts de ces fuyards, — et s’ils ont oublié un jour quelque paragraphe du Code, il est un souvenir qui ne les quitte jamais : c’est celui de la France, où ils ont laissé des affections, de lagaîté et de l’esprit. La seule consolation qu’ils ont rencontrée chez les Anglais, c’est l’amour de l’argent, amour fatal qui les a perdus.

Il est de fait que dans le Royaume-Uni les citoyens ne sont pas des hommes. A l’exception des aristocrates qui n’ont rien à désirer sous le rapport pécuniaire, les Londoniens m’ont apparu non comme des hommes, mais comme des machines à calculer. Tout leur est

bon, à la condition que « cela rapporte des shel-

lings. » Ceux qui ne spéculent pas sur la cupidité des

masses, spéculent sur la curiosité de la foule. S’il se

commet un meurtre, le théâtre du crime devient un

lieu d’exploitation géré par les parents mêmes de la

victime.

On me contait à ce sujet qu’un père de famille nécessiteux avait jadis une vieille carriole. Il imagina d’y assassiner sa femme et légua sa guimbarde à son fils en manière d’héritage. Le procès qui suivit cet acte d’atrocité fut retentissant ; le coupable fut pendu, mais au moment de tirer la langue à Newgate, il dit au bourreau qui lui passait la corde :

— Dites à mon fils Toby qu’il aille proposer la voiture à madame Tussaud, sinon qu’il la fasse voir à un penny par personne... Poor boy ! je l’ai fait orphelin...

Mais sur le seuil de l’éternité j’ai la douce pensée de l’avoir fait, riche.

Si l’Anglais est surtout spéculateur, il est aussi homme de plaisir ; et ceux qui lui débitent cette denrée apportent, dans le menu de leurs représentations, une habileté sans égale dans notre empire.

Tout Paris a couru voir la Biche au bois a cause de ses décors. Je serais au-dessous de la vérité en disant que ceux des ballets de l’Alhambra (un café chantant) sont ceut fois plus mirifiques. A un coup de sifflet du

SOUVENIRS DE LONDRES. t3l

machiniste, le plafond de la scène s’illumine, et des frises descendent des groupes de femmes couchées suides feuilles de plantes grasses. J’ai compté quatrevingts femmes suspendues dans les airs, en costume croustrillant. Sur l’estrade, deux cents houris dansaient des pas voluptueux devant des fontaines jaillissantes, et des flots de lumière électrique déversaient sur le tout des lueurs argentées.

C’est devant ce spectacle indescriptible que j’ai rencontré le secrétaire de M. Marc Fournier. Mon petit doigt m’a dit qu’il est venu acheter ces trucs merveilleux et que nous les verrons au théâtre de la Porte- Saint-Marlin l’hiver prochain.

Dans un autre théâtre, un théâtre de drame, j’ai vu un tableau représentant un incendie... L’embrasement non imité détruit sous les yeux du spectateurs une maison entière. Des vrais pompiers engagés spécialement envahissent la scène avec de vraies pompes, c’est une fumée, un désordre et des cris à donner la chair de poule. Les sujets de la reine Victoria battent des mains et le directeur frotte les siennes, car il a gagné deux millions avec cette pièce qui en est à sa 400 e représentation.

Dans un autre quartier, un impressario affiche sur sa maison : Mazeppa dans l'Ukraine. Le rôle du sup-

plicié est confié à une femme qui doit venir donner des représentations à la Gaîté dans la même œuvre.

L’écuyère qui interprète le héros de Byron est une Américaine du nom de Menting. Grande et brune, cette belle fille ne connaît pas la peur. Il faut la voir collée aux flancs de son cheval ; c’est le dernier mot de l’audace.

Je sais les clauses de l’engagement qu’elle a signé avecM. Dumaine.

1° Mademoiselle Menting pourra fumer dans les coulisses et dans sa loge.

2° Elle aura, pour s’habiller et se farder, les anciens salons occupés aux Arts et Métiers par les gros bonnets de feu la compagnie Nantaise;

3° Elley pourrarecevoirsesamis elleuroffrirduthé;

4° Aucune femme en maillot ne paraîtra sur la scène à ses côtés ;

5° Ses appointements, dont je ne puis dire le chiffre, ne le connaissant qu’à peu près.

Miss Menting a fait fureur à Loudres. Elle y est très-connue et n’est pas difficile à remarquer dans les rues qu’elle traverse au galop du fringant attelage qu’elle dirige elle-même. Sa voiture et ses harnais sont d’un ton criard ; sa livrée est choquante à l’œil, et fait songer aux équipages de défunt Mengin, le marchand de crayons.

Je ne vous parle pas des comédies de second ordre, qui sont au nombre de soixante. Ici, c’est une salle où l’on parodie les séances judiciaires ; là c’est un acteur qui contrefail les membres du Parlement; ailleurs c’est un danseur qui, d’un coup de jarret, s’élève à trois mètres du plancher.

C’est ce chorégraphe qui dit un jour à son directeur :

— Vous devriez augmenter mes émoluments, car, depuis quelques jours, je saute si haut, si haut, qu’il m’arrive parfois de m'ennmjer en l'air.

Si la population britannique jouit de spectacles curieux, elle n’entend guère de bonne musique. J’étais à l’ouverture de Covent-Garden, et j’ai assisté à la représentation d 'Un Ballo in Maschera. Nos dilettanti ne resteraient pas une minute sur les banquettes de M. Bagier, si ce dernier leur servait une troupe et une exécution pareilles. Peut-être suis-je mal tombé. Mario n’était peut-être pas en voix ce jour-là, et la Trebelli, dont la plastique a dépassé les bornes de l’embonpoint, était probablement mal disposée. Toujours est-il que la prima dona m’a paru avoir autant de gorge qu’il en manque au duc de Sucre- • Candie.

La vie anglaise m’a semblé, du reste, fort bien entendue. J’ai eu l’honneur de dîner chez un lord que je n’ose nommer ici, n étant point autorisé par lui à publier son nom. Aussi bien cela me met à l’aise pour vous raconter qu’à mon entrée dans son hôtel on me fit entrer dans un petit salon, et comme mylord était encore occupé, le valet de pied, pour me distraire, alla remonter une boite à musique placée sur une petite table. C’est un usage chez les grands de faire patienter les visiteurs avec les airs variés contenus dans ce petit orchestre mécanique. Le premier quart d’heure m’a semblé court, car l’ouverture de Sémiramis s’entend toujours « avec un nouveau plaisir. > J’ai moins goûté la polka des Deux Aveugles.

L’énervement m’a gagné à : Partant pour la Syrie... Un moment de calme m’a été rendu par le Miserere du Trouvère , mais ma rage a atteint son paroxysme quand la maudite boîte (celle de Pandore lui était comparativement supérieure) a entonné le finale d'O-rphée. Fallait-il être à 200 lieues des Bouffes pour être poursuivi par de l’Offenbach ? L’épithète de populaire est trop faible pour être appliquée aujourd’hui à l’œuvre du maestro... Il est question, à l’Académie française, d’en inventer une tout spécialement pour son talent à l’étroit dans notre planète.

Bref, je dînai, et l’on causa beaucoup religion

SOUVENIRS DE LONDRES. m

durant le repas, ce qui est peu régalant, car les protestants adorent causer bon Dieu, rites, confréries. Les protestants anglais sont peut-être un peu plus cassants que ceux des autres pays du monde. Entiers dans leur opinions, d’une piété impérative, ils admettent peu la fusion avec les autres cultes. On a rarement vu des mariages entre des luthériens et des catholiques. Les prêtres romains ne portent pas leurs costumes dans la rue. Un protestant ne pénétrera pas dans un temple catholique s’il n’y est obligé par des convenances, j’entends par une cérémonie où sa présence est indispensable.

Lorsqu’on inhuma Louis-Philippe à Weybridge, le prince Albert descendit dans le caveau, et comme un maladroit lui tendait le goupillon pour asperger d’eau bénite la bière royale, il parut fort embarrassé. Les assistants souffraient du malaise du prince devenu tout rouge, à la suite du combat qui se livrait dans son sein entre sa croyance et son amitié pour le roi décédé. Mais tout à coup l’époux de la reine Victoria saisit une couronne d’immortelles que tenait à la main un des porteurs funèbres, et la jeta sur le cercueil do notro ancien souverain.

Ce qui prouve que les princes se tirent avec esprit des pas difficiles.

L’acte du prince Albert est de ceux qui honorent sa mémoire. On déplore encore à l’heure présente la mort, de ce doux et grand seigneur dans la haute société, et ses louanges sont constamment chantées par le peuple anglais, dont la devise devrait être :

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