‹ Les romans du wagonChapitre 19 sur 29 · TUÉ, PIÉTÉ, ACTIVITÉ · texte numérisé non relu

TUÉ, PIÉTÉ, ACTIVITÉ

COURRIER DE LA PLAGE

Le Havre, 22 se'Vcnib. e 1 SG5.

Il y a des instants dans la vie où nous sentons la nostalgie de l'infini. Notre œil inassouvi contemple avec peine les deux rives d’un fleuve, les bornes d’une plaine et la lisiéie d’une forêt. Le mot limite heurté notre pensée comme la chose limitée froisse notre regard; et nos facultés physiques et morales en proie aux aspirations surhumaines, sont tout à coup dévorées par la fièvre de l’immensité!... Ces jours-là, les œuvres des hommes nous semblent mesquines : les maisons à huit étages du boulevard llaussmann nous apparaissent plus basses et plus étroites que les huttes des Esquimaux > les agitations politiques nous arrachent

des sourires de pitié, et l’amour juré tout à l’heure par deux lèvres de pourpre nous fait hausser les épaules comme les calembours d’un commis-voyageur.

Chaque fois que ces lassitudes inexplicables sont venues assaillir mon être saoul des choses et du monde, j’ai trouvé le repos en face de l’Océan, et mon imagination s’est complue à chevaucher sur l’écume des vagues jusqu’à ces horizons diffus que la brume confond avec le ciel d’azur où naviguent les étoiles.

C’est pourquoi j’étais hier sur la jetée du Havre au lever de l’aurore, écoutant l’harmonie farouche du flot bouleversant les galets, — abîmé dans la contemplation stupide de la mer glauque et courroucée.

Je ne vivais pas, je ne pensais pas... et pourtant j’avais conscience de cet isolement de moi-même. Je savourais ma délicieuse solitude à l’aide d’un sens que la physiologie n’a point classé, — et que je nommerais idéal, si nos linguistes n’avaient altéré l’acception de cet adjectif en le mettant à toutes sauces dans leurs travaux littéraires (j’allais dire culinaires).

Combien d’heures retais-je ainsi l’œil au large, le corps accroupi sur le banc de bois, le front exposé à la brise chargée de sel?... Je l’ignore. Toujours est-il que je serais resté dans cet appariement jusqu’à l’heure Où le plus prosaïque de nos organes réclame son

COURRIER DK LA PLAGE

beefsteak quotidien, — si la bienvenue queine cria le gardien du phare ne m’avait désagréablement arraché à ma rêverie. J’accueillis avec brusquerie la politesse du brave homme qui me ramenait dans une sous-préfecture alors que j’errais dans un royaume; mais il ne prit point garde à la sécheresse de mes réponses monosyllabiques (la rudesse n’étonne point les marins), et il me fallut essuyer une kyrielle de questions.

— Attendez-vous le Washington qui espère la marée pour entrer au port ?

— Non.

— C’est Y Alcide peut-être?

— Non.

— Ah ! j’y suis, vous voulez voir partir le Lafayette ?

— Non.

— Que faites-vous, alors ?

— Rien.

— N’est-ce pas un chagrin d’amour ?

— Non.

— Ou le manque d’appétit... l’air de la mer en donne.

— Laissez-moi tranquille, lui dis-je impatienté.

— Suffit, repartit l’homme. Excusez-moi si je suis indiscret.

Je regrettai presque mon irritation à l’égard de ce

MO

citoyen; mais je ne pouvais réellement pas l’initier à (les sensations inexprimables, bien qu’assez communes aux promeneurs du littoral.

Lorsque je me suis senti possédé du désir d'énoncer les perceptions intimes auxquelles n’échappent pas les êtres nerveux, j’ai toujours maudit Boileau qui enfanta jadis le plus menteur des alexandrins :

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement.

A peine certain de m’être fait comprendre par vous, pouvais-je compter sur l’intelligence d’un cachalot dont les facultés gravitent autour du trois-six ou du cidre des cabarets du port?... J’ai dit cachalot et je ne me rétracte pas, car l’importun m’avait ramené sur la terre, et ce que Xavier de Maistre appelle en nous la bête s’était réveillé en moi avec ses désirs, ses caprices et ses exigences. J’avais faim et j’avais froid.

J’allais quitter mon siège pour rentrer à l’hôtel, quand une jeune fille de seize ans et un vieillard vinrent s'asseoir à mes côtés; J’épuiserais, à chanter la beauté de la matinale touriste, la série des superlatifs louangeurs, et devant ce frais visage, au front blanc comme l’aile des mouettes, je devins plus indulgent à l’endroit de notre planète. Et je pensais que le fini a parfois sod bon côté; Elle était vêtue ix

COURRIER DE LA PLAGE. -Ml

Ja dernière mode : sa jupe retroussée par des agraffes de nacre découvrait ses bottines de maroquin jaune ornées en haut de glands de soie; sa taille avait des ondulations de sirène, et le soleil levant accrochait des plaques d’or à ses bandeaux blonds.

Imaginez Vénus ayant livré ses formes pures aux soyeuses prisons de Mme Compoint, ses pieds d’albâtre aux bottines de Ferry, sa nuque ronde aux chapeaux de la maison Delaporte, et venant se montrer à l’onde amère, toute folâtre scus son travestissement terrestre ! De larges favoris noirs enserraient la grave figure de monsieur son père, qui m’apprit, en un français douteux, un tas de choses qui m’importaient médiocrement.

C'était un riche citoyen de Philadelphie venu tout exprès de sa patrie pour chercher sa fille - pensionnaire dans une institution du Havre depuis l’âge do huit ans.

Il voulait partir pour New-York par le Lafayette, mais il s’était présenté trop taid à l’agence des billets et il lui fallait attendre le prochain départ — ce dont il enrageait.

Quant à son héritière, elle ne semblait point maudire ce contre-temps. Le gardien du phare, heureux de trouver un placement à son expansion, lui expliquait le mécanisme et l’usage de ses lanternes, et la jolie fille l’écoutait avec le sérieux d’un ingénieur maritime.

Durant le cours de luminaire qu’on faisait à son enfant, le Yankee me parlait de son pays, qu’il exaltait aux dépens du mien. Il railla la manie du surnaturel qui a pris récemment racine à Paris; et comme je lui objectais que le spiritisme était une importation des Etats-Unis dans notre empire, il me jura, sur la tête du président Johnson, que les médiums étaient poursuivis dans les Etats confédérés avec toute la rigueur des lois et du bon sens — (deux choses essentiellement différentes).

Il me conta même qu’au moment de son départ, on jugeait un blegor qui avait exploité les esprits faibles à l’aide de tours d’adresse élevés sur ses affiches au rang de manifestations divines.

Si j’ai bien compris son baragouin, voici en quoi consistent les exercices du charlatan : 11 se met en plein jour, vêtu d’un habit noir, devant une petite table en bois blanc, et se fait attacher les bras contre deux cylindres de fer plantés verticalement sur ce meuble innocent. Il invite ensuite chacun des assistants à jeter dans un chapeau le nom d’un de leurs parents morts, écrit dans l’intérieur d’une enveloppe cachetée. Une femme ou un enfant tirent un pli et le déposent dans les mains d’un spectateur désigné par la voie du hasard. On détache alors les mains du médium qui opère seul, et aussitôt il défait son frac et retrousse la manche de sa chemise. C’est ici que

COURRIER DE LA PLAGE

le prodigieux commence : sur la partie interne do son bras, on lit en lettres de sang le nom du défunt qui flambloie sous la prunelle des assistants. On pense à l’effet de ces caractères sanglants sur les imaginations ébranlées. Une jeune fille, atteinte de folie à la suite de ces séances, nécessita l’intervention des alcades philadelphiens et l’on commença à taquiner le médium en lui imposant une patente d’escamoteur.

— Escamoteur ! s’écria le spirite, moi qui commande aux esprits supérieurs... jamais.

L’Américain finit sa narration en me disant qu’à l’époque de sa venue en France, le tribunal était en train de faire des recherches pour déjouer la supercherie de l’accusé , et lui prouver les côtés éminemment pratiques et humains de sa profession.

Après avoir consacré une grande heure à cet honorable industriel, nous causâmes de Barnum — autre commerçant qui met du moins plus de franchise dans l’exhibition de ses phénomènes. Quelqu’un demandait un jour à Barnum pourquoi il ne venait pas en Europe avec sa collection de curiosités.

— Je suis bien où je suis, répondit-il. Non pas que les Américains soient plus bêles que les Européens; mais ils sont moins sceptiques par goùt,et par plaisir... Un Californien s’efforcera de croire à la sincérité de mes boniments , tandis qu’un Français se fera gloire d’émettre des doutes sur la véracité de

mes étiquettes. Pour prendre un exemple, je ramasse au coin d’une rue le cadavre d’un émigré tué d’un coup de revolver dans une rixe de jeu, et je coupe le pouce de son pied que je plonge dans de l’esprit-de-vin; ensuite j’écris sur le bocal :

Page 1