MADAME POLITIQUE
Je dînais l’autre jour, en compagnie de gens d’esprit, dans une maison renommée pour l’amabilité de la veuve qui en fait les honneurs.
Le repas touchait à sa fin et le café le plus pur fumait dans les tasses de Sèvres sans qu’aucun des convives ait effleuré dans ses propos le thème banal de la politique. J’avoue même que ma surprise était grande, car de tous temps les hommes ont consacré de préférence l’heure de la déglutition au procès des potentats, à la critique des gouvernements et à la révision des constitutions.
Ce dont je ne blâme pas mes concitoyens.
Il est naturel qu’entre la poire et le fromage on dise leur fait aux grands de la terre, et je tiens pour décent de remercier Dieu de ses largesses comestibles en devisant du bonheur des peuples. Celte habitude est si vraie, que ceux qui vivent dans l’intimité des monarques vous diront que les oreilles des princes leur tintent d’une façon formidable tous les soirs, de six à huit. Je constatais donc à part moi le mutisme des invités touchant la chose publique, quand la dame du lieu se leva brusquement. Son visage était empourpré* et ses yeux étincelaieut. Je crus un instant qu’elle allait signaler une bévue à son valet ou réclamer l’indulgence de ses commensaux pour un entremets qui était raté... Ah bien oui!
« — Messieurs, nous dit-elle d’une voix vibrante comme celle des jeunes premiers de l’Odéon , vous êtes tous des hommes intelligents et éclairés... Plusieurs d’entre vous parlent aux masses dans les feuilles quotidiennes et défendent les intérêts de leurs compatriotes dans les comices. Tous, vous avez voué votre vie à la grande œuvre du progrès. — C’est au nom même de votre mission que je prends la parole.
« Messieurs, depuis trop longtemps déjà une injuste oppression relègue la femme dans l’étroit royaume de s chiffons et des confitures. L’heure est venue où vos épouses, vos sœurs et vos mères doivent prendre
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part à la politique de l’Empire!... Des légistes routiniers et entêtés se sont jusqu’ici opposés à cette innovation ; mais, croyez-moi, vous y viendrez tôt ou tard. Oui, tôt ou tard vous reconnaîtrez que les révolutions sont infructueuses si elles refusent à la femme un rôle dans la gestion des affaires.
« Ne me parlez pas de Louis XI, ni de Richelieu, ni de Cromwell; ne me rebattez pas les oreilles de vos principes de 89 que vous qualifiez d’immortels, bien que vous assistiez tous les jours à leurs funérailles... Ne me citez pas le... »
Ici, l’orateur s’arrêta. Il avait fait trop grand accueil aux ragoûts de sa table, et son corset le gênait visiblement.
Nous nous lançâmes des coups d’œil de renard pris au piège. C’était chose ardue que de combattre les errements de notre amphitryon sans forfaire aux lois de la galanterie, et de plus, il était clair que la veuve socialiste voulait le remboursement de son festin en adhésions à ses extravagances.
— « Madame, lui répondit mon voisin de droite, uu riche propriétaire du Pas-de-Calais, votre plaidoyer est juste de tous points, et il rachète par l’extrême sagesse de son fonds la légère brutalité de sa forme. A mon sens, il n’a qu’un tort — c’est de pécher par un vice que la logique appelle pétition de principe. Vous réclamez des immunités que vous
avez, et si je ne redoutais la trivialité du parallèle*, je vous comparerais à mon jardinier Jacques qui cherche sa pipe alors qu’elle est entre ses dents. Les femmes ne font pas partie de la garde nationale, c’est vrai. Si d’aventure elles élèvent la voix dans une discussion relative au budget, nous haussons les épaules, c’est encore vrai; et quand elles s’avisent de commenter l’Encyclique, nous leur demandons ironiquement si le pot-au-feu va bien... tout cela est parfaitement exact. Cependant l’ascendant de la femme sur le moral de son époux est tel, qu’en dépit de ses efforts elle agit sur ses opinions et pèse sur ses allures. C’est en province surtout que l’influence féminine est palpable, et point n’est besoin d’être grand observateur pour s’apercevoir que si monsieur y règne, madame y gouverne.
« Permettez-moi quelques explications, je serai plus clair. J’habite à l’ordinaire le centre de la France, dans une petite ville où, en dehors des douces joies du ménage, je n’ai que les journaux pour toute distraction. Or, j’ai vu qu’il s’est introduit dans la' presse parisienne un usage excellent. Après avoir analysé tout d’abord la situation politique du jour, cité sous toutes réserves les dépêches de Y Agence Havas et fait un bout d’horoscope aux événements du lendemain, des écrivains spéciaux consacrent quelques lignes à la chronique départementale. Encore un coup, l’idée est
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bonne, mais vous ne sauriez croire comme elle a été mal exploitée jusqu’ici.
« Les journalistes qui raisonnent de nos agitations publiques à Paris sont semblables à des hommes qui cultiveraient un terrain de quatre mètres dans une serre chaude et s’en viendraient apprendre aux cultivateurs de nos campagnes à semer leur blé ou à planter leur colza.
« Sachez que rien n’est plus rebelle à la théorie et à l’application des principes que notre politique de province. Vous croyez simplement que si notre député n’a pas été réélu aux élections dernières, ou que si le maire du bourg voisin n’a pas la majorité des voix dans son conseil, cela tient à ce que le premier n’a pas toujours voté droit à la Chambre et qu? le second emploie les fonds du budget sans grand profit pour la commune?
« Ah! messieurs, c’est là qu’est votre erreur et c’est là, madame, que vos instincts dominateurs peuvent puiser de grandes satisfactions. Notre adjoint , M. Guilleminot, a donné un bal où il n’a prié que la moitié de la ville (ses salons sont trop étroits et ses buffets sont pauvres de vaisselle). A l’élection suivante, il n’avait pas une voix de l’autre moitié, car il s’était incontinent formé un noyau de mécontents où il fut tenaillé en effigie, et de la belle façon, je vous jure !
« — Ce Guilleminot! qui ne nous invite pas! a grondé d’une voix sourde, dans l’oreille de son mari, la femme d’un meunier millionnaire; — c’est sans doute parce que vous vendez de la farine... J’espère, mon ami, que vous nous vengerez de cet affront le jour du scrutin.
« La femme du conseiller était à ce bal, — origine de si grosses rancunes. Elle avait une robe venue tout exprès de Paris par le chemin de fer et le disait à qui voulait l’entendre. Cette robe faisait paraître d’autant moins fraîches celles qui avaient figuré, l’an dernier, au mariage du fils de notre maire, et les autres femmes, — toujours les femmes, madame, poursuivit l’orateur en s’inclinant devant la veuve qui semblait mieux à l’aise, — les autres femmes, dis-je, en crevaient de rage. J’en sais une qui eut une syncope à l’aspect de cette toilette ébouriffante, et une autre qui vendit à un valseur une fleur de son bouquet contre un accroc à la jupe de la conseillère . Donc, vous pouvez tenir pour certain que toutes ces robes voteront comme un seul homme au profit du concurrent qui disputera la place aux élections prochaines.
« Ces petites rancunes forment les quatre-vingtdix-neuf centièmes de la politique départementale; et tandis que vous vous évertuez à comprendre, rue Coq- Héron, la signification de tel vote, que vous supputez, d’après le nombre des voix, la marche générale
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des idées dans tel département, vous ne savez pas et vous ne pouvez pas savoir que l’épouse du candidat a changé son épicier qui lui vendait de la farine au lieu et place de sucre en poudre; ou bien qu’elle a réduit de moitié le mémoire de son boucher pris en flagrant délit d’excès de réjouissance.
« Il y a gros à parier que, célibataire, le conseiller en cause n’eût pas lésé les intérêts de ses fournisseurs pour une si mince peccadille et ne se serait pas ainsi aliéné deux voix dont son adversaire a bénéficié. Je n’en dirai pas plus long... Par le temps de suffrage universel qui court, il est facile de conclure, grâce à ces exemples, que le rôle des femmes, en politique, est loin d’être nul. Vous prisez peu, sans doute, madame, les moyens à l’aide desquels vos collègues des départements pèsent dans la balance sociale, et vous aimeriez mieux siéger dans les assemblées, pérorer en public et appuyer par votre éloquence des charmes qui sont l’apanage de votre sexe. Mais peu vous importent les causes, du moment que les effets répondent à vos désirs !... »
Et cela dit, mon voisin de droite mit du sucre dans son café complètement refroidi.
Au même instant, mon voisin de gauche se , leva.
C’était un jeune homme attaché à la légation de X. . . Sa tenue était irréprochable, et sa boutonnière était,
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an rouge près, aussi riche eù couleur que la palette
d’Eugène Delacroix.
« — Je ne parlerais pas après l’honorable préopinant, fit-il en promenant son œil noir sur l’assistance, si je n’avais remarqué dans son discours une importante lacune. Il a sobrement expliqué l’action indirecte des femmes sur la politique des provinces, mais il a omis d’examiner cette action au point de vue des capitales.
« Au centre comme à la périphérie, l’épouse noue au cou de son mari la cravate blanche qu’il lui faut revêtir avant de se rendre dans les corps constitués... moment solennel où, sans avoir l'air d’y toucher, madame recommande au chef de la communauté de guerroyer contre tel impôt, de solliciter telle allocation supplémentaire, et de réclamer pour un sien cousin un poste qui sortira de leur néant des capacités administratives non moins supérieures qu’inconnues.
« Si le moi n’était pas, d’après Pascal, une chose haïssable, je vous dirais que je gémis à trois cents lieues de Lima, mon pays, pour avoir polké, deux fois de suite, avec une amie de la comtesse de Pataquez... une Péruvienne jalouse comme Isabelle la Tigrée. Supposez que je n’eusse pas polké la seconde fois avec l’amie de la comtesse de Pataquez, je restais à Lima, et je publiais mon travail sur futilité du pouvoir temporel.
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« Grâce à mon factum, mes concitoyens eussent accepté sans mot dire l’indiscutable autorité de la cour de Rome, et l’Encyclique eût trouvé dans l’État que je représente ici des esprits sympathiques , au lieu de rencontrer des imaginations prévenues. Nos évêques n’eussent pas reçu sur les doigts, et les voûtes de notre Sénat n’eussent pas repercuté les orages soulevés par une question détruite ab ovo. Vous pouvez donc conclure, madame et messieurs, à l’influence universelle de la femme sur les débats publics du dix-neuviéme siècle... »
Mon voisin de gauche s’interrompit alors pour demander de la liqueur des îles et allumer un cigare de forme étrange.
Quant à la veuve en mal d’émancipation, elle sembla peu satisfaite du double plaidoyer, démontrant la participation de son sexe aux décrets de la Providence à qui seule appartient la gloire, la majesté et l’indépendance. Elle fît une moue adorable, et regardant une mappe-monde appendue au mur , elle sembla chercher sur notre globe un point où elle irait porter ses théories.