‹ Les romans du wagonChapitre 22 sur 29 · DE LA PLAINE · texte numérisé non relu

DE LA PLAINE

Les murs de la capitale sont couverts d’affiches qui nous offrent de voyager d’un pôle à l’autre à prix réduit. Généralement, quand vient la belle saison, les conseils d’administration des chemins de fer se réunissent et songent à encaisser les économies des Parisiens. — Allez dans les Vosges, en Suisse, à Constantinople, vous crie la Compagnie de l’Est.

La Normandie et le littoral! vous disent à l’oreille les gros bonnets de l’Ouest. Et la belle Italie? murmure la ligne de Lyon-Méditerranée.

Nous autres , les forçats de la plume, nous nous arrêtons rêveurs devant ces placards garnis de belles promesses, et nous envions le sort de celui qui fuit notre prose, ainsi que le siroco des Champs-Elysées... car nous avons aussi nos lassitudes... A un moment donné, nos poumons demandent un peu d’air pur; nos yeux brûlés par la poussière cherchent la vue d’un

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feuillage moins dévoré par les cheoilles que ne l’est

celui du bois de Boulogne.

Et nous méprenant sur cette soif de nature qui dessèche nos facultés, nous regagnons notre domicile la tête vide, avec douze colonnes de prose à livrer à l’impression. Au rebours du poète guillotiné, nous nous frappons le front en nous écriant : il n’y a rien là! et, sans nous douter des causes de notre malaise, nous nous sentons à l’âme une grande indifférence pour les choses de ce monde !

Ce jour-là, les foyers qui brûlaient en nous se sont éteints. Nos vices et nos vertus se sont complu dans une indolence singulière, nos aspirations sont restées inassouvies, et dans cette désespérance inexplicable, la vie nous a semblé une fade potion administrée chaque matin par ordonnance de la fatalité...

J’étais depuis tantôt six jours en proie à cette prostration physique et morale lorsque je quittai le sofa où je laissais dormir ma morbidezza, et j’allais me promener le long des boulevards, — quêtant du hasard la matière d’un feuilleton ; — mais les hommes étaient toujours les mêmes et les femmes passaient comme d’habitude, insolentes ou compassées.

Au coin de la chaussée d’Anlin j’aperçus, venant à moi, le romancier Deprêt, que Janin appelle dans ses feuilletons spes altéra Romœ.

Il était gros et gras. Son œil émerillonné disait ses

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satisfactions intérieures, et sa démarche aisée et sautillante indiquait qu’il était content de vivre. J'aime beaucoup Deprêt, et cependant je conçus en le voyant une petite haine sourde : rien n’est désagréable comme de heurter sa tristesse contre une joie. Aussi fis-je la moue à son approche: je sentais que j’allais essuyer ses accolades, ses questions, sans compter les enquêtes curieuses auxquelles nos camarades soumettent d’ordinaire, sous prétexte d’amitié, nos sentiments intimes.

Quand je lui eus confié ma peine, il s'offrit pour la guérir, à la condition que je me laisserais aveuglément guider par lui; et pensant qu’il savait peutêtre le secret du bonh’eur, — lui dont le visage ne reflétait point le dégoût de son temps, je m’abandonnai a ses caprices, en le défiant tout bas de me désappointer ou de me surprendre. Un fiacre nous conduisit au chemin de fer de Lyon, et comme le cocher qui le dirigeait se montra poli, comme il fut satisfait de son pourboire et nous traita de bourgeois bons enfants , je commençai à me demander si, durant ma torpeur, de grands bouleversements n’avaient pas changé le caractère de mes concitoyens...

En vagon, j’éprouvais une jouissance extrême à ne pas connaître le lieu où m’emmenait Depret, qui charmait la route par des anecdotes incohérentes. Il me conta que la veille une dame avait demandé sur

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la même ligne à monter dans le compartiment des fumeurs, et puis il me parla de notre enfance qui s’était écoulée sur les mêmes bancs. Il s’informa si j’avais lu le dernier livre de Proudhon et me rappela le jour où nous le vîmes au Luxembourg. Il était en casquette de loutre, portant un long paletot olive et s’avançait calme en fumant sa pipe, donnant de temps à autre une tape sur la joue des babies qui s’en venaient culbuter dans ses jambes.

Bien que l’habitude de son corps, sa large figure encadrée d’un collier de barbe inculte, et jusqu’au milieu où il se trouvait, prêtassent peu à l’exaltation admirative, nous le trouvâmes j)lus imposant que s’il nous était apparu sous la toge d’un rhéteur à barbe blanche. La même impression nous avait envahis lorsque, profitant d’une journée de vacances, nous avions gravi la colonne Vendôme. En haut de ce gigantesque cylindre, où la victoire serpente en basreliefs de bronze, nous fûmes heureux de trouver un héros en redingote, un tricorne sur la tête, et un télescope à la main.

Comme il nous parut imposant ce géant des batailles, et préférable à l’empereur des arcs de triomphe où nous l’avions vu trop grand pour porter le costume des Césars! Nous causâmes encore longuement de nos débuts littéraires, et tandis que le train fendait l’espace, nous nous demandions auxquels des

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jeunes incomberait plus tard la succession des Taine, des About : les noms de Joliet et de Claretie venaient à nos lèvres.

Et les arbres et les maisons passaient toujours!... A ma grande surprise, je n’étais plus le môme homme. Deprét ne m’avait pas menti. Ma guérison était accomplie à moitié... et pourtant je n’avais fait que me souvenir.

Les vitres avaient cessé de battre la générale dans leurs gaines trop larges, la locomotive ne soufflait plus, nous étions à la station de Fontainebleau.

— C’est ici, me dit Depret.

Et je le suivis plein de confiance.

Au lieu de nous diriger vers la ville, mon compagnon prit la route qui s’en éloigne et me pria de le suivre dans un ombreux sentier qui s’enfonce dans la forêt comme un serpent qui rentre sous l’herbe. 11 était quatre heures du soir.

Une brise tiède glissait au travers des arbres en courbant les fougères qui s’adressaient des révérences cérémonieuses. De temps en temps le bruit des feuilles sèches foulées par nos pieds mettaient en fuite des lapins timides qui disparaissaient dans la gueule des terriers... Je humais avec délices l’atmosphère résineuse, j’écoutais le chant des pinsons et je m’arrêtais pour contempler les fleurettes avec des enthousiasmes naïfs. Je commençais à croire sérieusement qu’en de-

hors de la Porte-Saint-Martin, il y a des décors féconds en extases, et que le feuillage des furêts exécute, avec les sources bavardes, des symphonies supérieures à celles de Meyerbeer. La route nous apparut tout à coup barrée par une roche énorme, et comme j’hésitais à la gravir, Depret prit les devants en m'encourageant du geste et en me jurant que je ne regretterais pas l’ascension. 11 ne m’avait pas menti.

Nous avions atteint l’extrémité orientale de la forêt, et de ce point culminant nous apercevions la Seine coulant à nos pieds, en reflétant les peupliers de la rive. Une plaine immense, tachetée de villages, s’étendait sous mon regard ébloui, et de l’autre côté du fleuve des vaches fauchaient les herbes aquatiques — plongées dans l’eau jusqu’au poitrail.

— Descendons, me dit mon ami.

Et nous retenant des mains aux noisetiers vivaces, posant les pieds sur les aspérités du roc, nous arrivâmes sans encombre à une petite métairie placée au bord d’un champ, à 30 mètres de la rivière.

— Où sommes-nous? demandai-je à Depret.

— Chez moi, me dit-il.

Au même instant, la porte de la maison s’ouvrit, et une jeune dame en peignoir blanc vint se jeter au cou de mon compagnon : c’était sa femme. Le séjour de la campagne l’avait faite simple, et, sans affectation ni banalité, elle nae remercia de ma visite, touj

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en ordonnant le calme à un superbe épagneul qui jappait de joie. Nous prîmes place sous une tonnelle de vigne vierge, et tandis qu’une servante nous versait du vin aigrelet, D... me raconta que, pris un jour des lassitudes dont je m’étais plaint dans la journée, il avait quitté Paris pour se réfugier sur la berge de la Seine, à deux pas de la plus belle forêt du monde, chez des paysans qui lui louaient un corps de logis et un jardin de cinq arpents moyennant une redevance modique.

La soirée se passa délicieuse à la suite d’un dîner sous un cerisier où chacun cueillit son dessert; et comme la nuit était venue et que j’admirais au ciel le feu d’artifice que le bon Dieu tire tous les soirs sans lé secours de Ruggieri, je me demandais si le bonheur n’est pas dans cette vie heureuse et calme, qui s’écoule loin des cités, avoir couler l’eau et mûrir les fruits? — La vraie littérature, me disais-je, consiste certainement à délaisser les réclames en faveur des cabotins, pour encenser les splendeurs rurales et donner un peu de publicité à l’incontestable talent de la Providence.

Et je me promettais tout bas de consacrer mon courrier aux merveilles champêtres. Mais le soir, rentré chez moi, je ne pus transcrire mes impressions. C’est en vain que j’évoquai l’image de ces fautes futaies, de ce courant limpide et de ces amis

affables... Je sentis bien que j’étais indigne déchanter la nature, et, comme cette douce après-dinée m’avait rendu philosophe, je remerciai le ciel qui, au milieu de ma corruption, m’avait laissé la faculté de comprendre les beautés éternelles.

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