LES FAUSSES VOCATIONS
Un matin du mois passé, le péristyle de la gare de l’Est servait de théâtre au prologue de deux épopées qui devaient avoir un épilogue commun.
Ici, une jolie vierge aux yeux couleur pervenche recevait les baisers de sa mère toute en larmes.
Là, un garçon de vingt ans embrassait son vieux père, homme d’allure honnête et digne.
Le drelin du départ vint terminer ce quatuor d’épanchements, et cinq minutes après, le hasard réunissait les adolescents dans le même wagon.
La route se faisait — silencieuse et calme.
Penché à la portière de droite, le jeune homme regardait machinalement l’horizon, tandis que la jeune
fille contemplait en soupirant les fortifications que le
train avait dépassées.
Il étaient seuls, et telle était la puissance de leurs réflexions, qu’ils ne s’étaient pas encore aperçus de leur mutuelle présence.
Le monde des pensées où les retenait leur esprit songeur les avait si complètement soustraits à la conscience du moi, qu’ils n’avaient pas vu crever au-dessus d’eux un gros nuage sombre envoyant par la portière béante, — sans qu’ils y prissent garde, — des myriades de flèches liquides.
L’incident servit d’exorde au voyageur.
— Voilà une pluie malencontreuse, dit-il en relevant les vitres.
La jeune fille inclina la tête.
— Ce n’est pas qu’elle m’attriste, — poursuivit le jeune homme, — au contraire, les tons assombris du ciel s’harmonisent avec l’état de mon âme... Mais vous semblez vous-même en proie à l’affliction?
— Monsieur, répondit la voyageuse, tous les cha-grins sont frères... Pourquoi vous cacherais-je une peine qui est sœur de la vôtre? Je viens de quitter ma mère...