‹ Les romans du wagonChapitre 6 sur 29 · LES FIANÇAILLES A LA VAPEDR · texte numérisé non relu

LES FIANÇAILLES A LA VAPEDR

nourrice, entra, portant sur un plateau le plus pur moka, qu’elle nous servit avec une grâce parfaite.

— Mais c’est Alexandrine, du théâtre des Variétés! dis-je à maître Chilpéric.

— C’est ma femme, me dit M. de Beauvernis avec un haut-le-corps plein de dignité... Ça vous surprend, continua FÀppelles en souriant dans sa moustache. Voici l'histoire :

« Je méditais un intérieur alsacien pour l’Exposition, et trois mois avant l’ouverture du salon ma toile était finie, à l’exception de la figure du premier plan. J’avais en vain fait poser devant moi tous les membres d’un bureau de la rue Sainte-Apolline, et je venais d’effacer ma quarante-troisième tentative, quand je pris un beau malin l’express qui mène où lleurit la choucroute.

La compagnie de l’Est est renommée par son amabilité à l’endroit des artistes. Grâce à mon litre de peintre, le chef de gare me fil placer dans un compartiment réservé, et donna l’ordre qu’on me laissât seul durant la route. — Mais voilà qu’au moment du départ, le convoi, complet du reste, ne pouvait donner asile à une voyageuse attardée qui se présentait à toutes les portières sans trouver le moindre coin.

Je fis taire mon égoïsme, et laissant parler ma ga-

lanterie, j’allai moi-même offrir à la dame de partager ma retraite. Elle me regarda comme une femme qui se demande si elle a affaire à lin homme du monde ou à un coureur d’aventures; mais il faut croire que je ne perdis pas à l’examen, car elle accepta, et trois secondes après nous roulions vers le Rhin.

A Noisy-le-Sec, ma compagne tira de sa poche un sac de bonbons auquel ses trente- deux dents livrèrent un formidable assaut; je m’informai près d’elle si la fumée ne l’incommodait point : elle tira de sa poche uue blague pleine de latakié...

Quelle joie ! cette femme était un bon garçon.

La glace futvite rompue. ..Après vingt toursderoue, elle savait le but de mon voyage, et j’apprenais qu’elle allait jouer les soubrettes au théâtre de Strasbourg.

A Meaux, nous avons échangé quelques confidences relatives à notre art respectif. Je lui dis que Déjazet avait du talent, ce à quoi elle répondit que Delacroix n’était pas sans mérite.

A la Ferté, elle voulut accommoder sa chevelure, que les cahots du train avaient dérangée, et me pria de lui ouvrir sa valise, dont la serrure était rebelle. La clef tourna sous mes efforts, et le couvercle du colis, en se soulevant de lui-même, découvrit à mes yeux un costume complet de Strasbourgeoise. Elle

LES FIANÇAILLES A LA VAPEUR, m’expliqua qu’elle avait obtenu ses premiers succès dans Un bal (T Alsaciennes, et qu’en mémoire de son triomphe, elle ne se séparait jamais de cet accoutrement « qui lui allait à ravir... »

Mon cerveau, troublé par sa beauté, fut traversé par une idée fantasque.

— Mettez ce costume, lui dis-je en tombant à ses pieds.

— Vous regarderez à la portière, répondit- elle.

A Château-Thierry, elle me dit que c’était fait... et, me retournant, je pus contempler le modèle tant cherché, — l’Alsacienne de mes rêves ! Depuis le soulier décolleté jusqu’au large nœud de taffetas de la coiffe, le type était d’une vérité saisissante, sans compter une plastique millionnaire.

Nous tombâmes tous deux dans une rêverie que la voix d’un garçon du buffet vint troubler à Epernay.

— Ah ! si j’avais votre costume, lui dis-je, il me semble que ça me porterait bonheur.

— Prenez-le, me dit-elle.

— Vous consentiriez à vous en défaire?

— A une condition.

— Laquelle?

— C’est que je resterai dedans.

Je me jetai dans ses bras... Alexandrine envoya

sa démission à son directeur, et nous rentrâmes à Paris par le premier train.

— C’est une créature adorable, fit Cliilpéric, en lui adressant un sourire; et en souvenir du bonheur qu’elle éprouve à s’appeler madame de Beauvernis, elle a fait vœu de s’habiller en Strasbourgeoise jusqu’à la fin de ses jours. »

LES

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