‹ Les romans du wagonChapitre 7 sur 29 · AMOURS D’UN CHAUFFEUR · texte numérisé non relu

AMOURS D’UN CHAUFFEUR

J’attendais l’express qui me devait mener à Blois, et je comptais, pour passer le temps, les yeux d’un consommé, quand deux gendarmes, précédés d’un homme au visage noirci par la fumée du charbon de terre, vinrent s’asseoir à ma table. Leur dialogue sonore m’eut bientôt appris que leur capture était un chauffeur arrêté par eux comme étant coupable du déraillement du train n» 5, au niveau de Ghevilly, prèsCercottes.

Tout en maudissant l’accident qui retardait mon

départ, je plaignais le pauvre diable en bulle à la rigueur des lois, et ma pitié, doublée d’une soif intense, m’ayant suggéré l’idée de faire venir une bouteille de Saint-Émilion pour en offrir un verre au malheureux, je reçus en échange de ma gracieuseté la confidence d’une infortune singulière.

— « Je n’étais pas né pour le métier que j’exerce, me dit le prisonnier avec un soupir. Sans les femmes, je serais à l’heure présente ingénieur pour le moins; mais mon cœur, trop accessible à l’amour, me fit négliger ma position, et à la suite d’une passion qui avait dévoré ma légitime, je dus accepter l’emploi de chauffeur à bord du Montesquieu, machine Crampton qui fait le service entre Paris et Bordeaux.

Depuis six mois, je m’acquittais de ma tâche avec conscience, et le mécanicien attaché au Montesquieu se reposait sur moi du soin des manœuvres avec uno telle confiance que, pendant nos voyages, il lisait des romans.

Pourquoi faut-il, hélas! que j’aie revu Estelle! — la cruelle, qui m’abandonna pour épouser un fabricant de boutons !

Nous étions à Paris... la cloche avait retenti... Une femme, suivie d’un monsieur, fit irruption sur le quai, et bien que déjà les wagons fussent en marche, le couple avait réussi à grimper dans une caisse vide attenant au tender. Dans la discussion provoquée par cette infraction aux règlements, la dame avait levé son voile, et penché sur la galerie du Montesquieu, j'avais reconnu Estelle!

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