LES AMOURS D’UN CF1AUFFEUR
Bouleversé par celte apparition inattendue, j’avais gorgé jusqu’à son orifice le fourneau de la machine qui, surchauffée, fendait la voie en vomissant de noirs panaches, tandis que mon mécanicien dévorait la Fannij,de M. Feydeau, son auteur favori. Nous arrivâmes à Etampes quinze minutes avant l’heure prescrite.
Ah ! tout n’est pas rose dans les chemins de fer, s’écria le narrateur en m’appuyant sur l’épaule une main qui déposa surina veste de coutil la fidèle photographie de ses doigts calleux.
Procès-verbal fut dressé, et une amende de 150 francs me priva d’un mois de mes honoraires...
Cependant les voyageurs, informés de l’incident, étaient descendus des wagons, et un homme en paletot noisette, que je reconnus pour le mari d’Estelle, vint rôder près du Montesquieu.
— Vous marchez crânement! me dit-il.
Je crus à une mauvaise plaisanterie, et j’allais y répondre vigoureusement, quand son air naïf et sa face bêle me donnôrentlaconviction qu’il étailde bonne foi.
— Je n’ai jamais vu une locomotive de près, continua l’imbécile; voulez-vous me permettre de montera côté de vous jusqu’à la prochaine station?
— Impossible! répondis-je.
— Pour faire quelques kilomètres sur cet appareil
ingénieux, je donnerais dix ans de ma vie! poursuivit
le curieux.
Une idée funeste me traversa l'esprit : je pensai à donner ma place à l’époux de la perfide, à monter subrepticement dans le compartiment où elle se trouvait, et à me faire écraser par les roues de la machine après l’avoir embrassée une dernière fois.
L’idiot sembla comprendre mon hésitation : il insista.
— Mais votre femme? lui dis-je.
— Bah ! s’écria-t-il avec une insouciance parfaite.
Ce laisser-aller à l’endroit de celle qui avait encore mon cœur me décida. Après avoir jeté sur l’homme qui ne comprenait pas c on bonheur un regard de mépris, je l’aidai à monter jusqu’à moi. Je lui appris sa besogne, qui consistait à tourner la mécanique à droite dés qu’il entendrait la cloche d’Etampes, à la serrer à gauche sitôt qu’il verrait les tours de la cathédrale d’Orléans, et lui fourrant ma casquette sur les yeux et ma vareuse sur l’épaule, je pris son chapeau et son pardessus noisette.
Quant à mon mécanicien, il lisait toujours Fanny\ Cinq secondes me suffirent pour arriver au compartiment où Estelle brodait classiquement une calotte grecque.