‹ Les romans du wagonChapitre 9 sur 29 · LES AMOURS D’UN CHAUFFEUR · texte numérisé non relu

LES AMOURS D’UN CHAUFFEUR

— C’est vous? dil-elle sans quitter son ouvrage îles yeux, et croyant à la rentrée de son mari.

Je ne répondis pas, tant j’étais ému.

Ce silence surprenant lui fit lever la tête... et me voyant, elle poussa un cri qui fut couvert par la sonnette du départ. Sa terreur était naturelle, car j’étais horrible à voir, avec mon visage machuré, mes mains crasseuses et mon paletot qui s’était décousu au beau milieu du dos. Je me jetai au pieds de ma bien-aimée; — ses cris redoublèrent... mais elle eût chanté que c’eût été identiquement la même chose, vu que le train allait comme jamais malle des Indes n’a été.

J’avais saisi Estelle dans mes bras, et pendant que nous dépassions, dans notre vol insensé, les poteaux, les arbres, les maisons, les stations et les tunnels, je songeais involontairement au Mazeppa de Byron.

Que vous dirai-je? Mes larmes triomphèrent des résistances de la voyageuse, et la peur aidant mes efforts, elle me laissa déposer sur ses joues quelques chastes baisers.

Durant nos épanchements, mon visage lui avait cédé de sa suie, et nous venions de constater, une glace à la main, que nous étions à peu près du même ton, quand un soubresaut terrible nous fit tombera terre,.. Je me précipitai à la portière... Le train avait quitté

les rails et chevauchait au travers des champs, faisant fuir devant lui des troupeaux effarés. On entendait les cris de mon remplaçant qui levait les bras au ciel... Et le mécanicien lisait toujours!

Je fus alors témoin du plus affreux spectacle qu’on puisse imaginer. Nous allions droit vers une grande maison de pierre située au bord d’une route, et c’élait fait de nous si la locomotive, patinant dans les terres labourées, n’eût ralenti sa marche. Elle s’en fut néanmoins heurter un grand mur qui s’effondra, et, du môme choc, une barre de fer enfonçait les côtes du mari imprudent et broyait la tête du mécanicien en train de tourner le dernier feuillet de Fanny .

Une population de campagnards avides d’émotions accourut sur le lieu du sinistre, et la gendarmerie départementale m’eut bientôt saisi, plus mort que vif, aux côtés d’Estelle évanouie.»

Ainsi parla le chauffeur par amour. Il finissait à peine son récit que les magistrats entrèrent dans la gare et ordonnèrent qu’on l’enfermât incontinent dans la prison de la ville.

— Si vous revoyez la cause de tous mes maux, me dit-il en prenant congé de moi, diles-lui qu’elle me pardonne la mort involontaire de son mari, et qu’elle u'oublie pas que le noir de fumée dont j’ai souillé ses traits s’enlève avec du beurre frais!

LE COLIS MALGRÉ LUI

Un matin du mois passé, je montais dans une voiture de place portant le numéro 4227, et je promettais trois francs de pourboire au cocher qui la conduisait, à la condition qu’il me déposerait en vingt-cinq minutes à la gare de l’Ouest.

J’étais invité à déjeuner chez un député en villégiature à F’oissy.

L’espoir de gagner un écu avait mis en éveil la convoitise de l’automédon, et nous brûlions le pavé avec une vitesse inconnue des fiacres numérotés, quand un incident vint greffer d'amour-propre la cupidité de mon conducteur.

Un autre véhicule, dont les lanternes étaient or-

2 f. LES ROMAINS DU WAGON.

nées du nombre 4228 , marchait parallèlement à

nous et dans le même sens.

— Où vas-tu? cria le 4228 au 4227.

— Gare de l’Ouest.

— Moi aussi...

— Pour le train de huit heures !

— Moi aussi.

— J’arriverai avant toi...

— Avec la rosse?

— Je le conseille de poser avec ton carcan !

— Nous verrons bien...

Ce dialogue coloré fut aussitôt suivi d’une lutte entre les deux carrosses.

Leurs chevaux galopaient au travers des rues, Dieu merci désertes encore, avec une rapidité qui me rassurait sur mon départ, quand, place du Havre, le coursier du 4227, qui avait des rhumatismes, butta des

jambes de devant et s’abattit sur le pavé Celui du

4228, qui le serrait de près, n’eut pas le temps de changer sa direction et voilà les deux voitures culbutées et renversées sur le flanc!

Sortir des débris de mon char et courir au guichet de la gare fut l’affaire d’une minute ; mais malgré ma diligence, j’eus la douleur de m’entendre répondre le fameux Trop tard! prononcé parles employés de

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toutes les Compagnies avec un sourire qui n’appartient qu’à eus.

— Trop lard ! répéta derrière moi d’un ton navré un grand gaillard dont la tête m’était apparue à la portière du 4228, et qui s’affaissa sur un banc du péristyle, le visage plus blanc que son faux-col.

Liés ensemble par une mésaventure commune, je crus de mon devoir de lui prodiguer des consolations.

— Etre philosophe ! fit-il en soupirant, cela vous est facile à dire, à vous qui alliez probablement faire un voyage sans importance ; mais à moi qui rate un mariage de 400 000 francs , c’est autre chose.

— Pardon, monsieur, répondis-je ; mais je ne vois pas la corrélation qui existe entre votre union et notre mauvaise fortune,

— On voit bien que vous ne connaissez pas le père de la jeune personne , poursuivit mon compagnon d’infortune. C’est un vieux naturaliste, membre de toutes les sociétés zoologiques du monde. Méticuleux et maniaque comme tous les hommes de science, il terminait la lettre qu’il m’adressait hier par ce postscriptum concluant : « Si vous n’êles pas à Ilouen pour dix heures du matin, mon cher Jules, il est

inutile de vous déranger... vous n’aurez jamais ma fille : à défaut de richesse on a de l’exactitude. »

Puisque je suis sur la pente des confidences, apprenez que je dois 50 000 francs, que la meute de mes créanciers aboie à ma porte tous les matins et que la dot de modemoiselle Vimardon (c’est le nom du savant) me sauverait de Clichy.

— Tout n’est peut-être pas désespéré, dis-je à tout hasard ; et comme un facteur de la Compagnie pas-' sait au même instant je m’informai du départ du premier express.

— Ce soir à 5 heures, me répondit l’employé ; mais si c’est pour un envoi de marchandises, il y a un convoi qui part dans une heure.

En entendant ces mots, le fiancé de mademoiselle Vimardon se leva, et me prenant la main :

— Vous pouvez, me dit-il, me rendre un de ces services qu'on n’oublie jamais... Suivez-moi.

Je marchais sur sa trace sans rien comprendre à ses projets, quand je le vis entrer chez un emballeur et y faire l’achat d’un énorme coffre en bois blanc qu’il chargea sur le sommet d’un fiacre à deux chevaux. Ensuite il m’invita à l’accompagner rue Tailbout, où il demeurait.

LE COLIS MALGRE LUI

Arrivé dans son entresol, le gendre du naturaliste s’empara d’une vrille, et après avoir criblé de trous sa gigantesque boîte de sapin, il s’y assit, sa valise entre les jambes.

— Placez maintenant le couvercle, me dit-il, et clouez-y un morceau de carton sur lequel vous écrirez en capitales :

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