LE MARIAGE DE YOLANDE
C’est par un recueil de nouvelles que M. Sudermann a débuté dans la carrière littéraire. Il est donc assez naturel que nous commencions par l’étudier comme nouvelliste. La première œuvre. Entre chien et loup (i886),est l’ouvrage d’un débutant qui n’a pas encore une personnalité bien marquée et suit un peu trop les sentiers battus. Les nouvelles réunies sous ce titre commun décèlent manifestement l’imitation de nos conteurs français contemporains, avec une nuance pessimiste qui fait plus d’une fois penser à Guy de Maupassant. Quand nous étudierons les romans deM. Sudermann, nous aurons à le louer d’avoir mis en scène des travailleurs — non pas des ouvriers, mais des laborieux. Dans cette première œuvre, notre auteur ne s’est pas encore consacré à nous raconter la vie active des Junker de la Prusse orientale. Ses héros et ses héroïnes appartiennent au milieu des inutiles, des flâneurs, de la haute gomme. Les hommes ont des allures don-juanesques, les femmes n’y sont pas farouches ; il est même permis de trouver qu’elles le sont trop peu. M. Sudermann nous fait un tableau, poussé au noir, de la vie élégante et corrompue du grand monde, des oisifs et des oisives. Il n’a pas la prétention de brosser quelque grande fresque ; il se contente de nous donner une série de tableautins qui se complètent et se font valoir les uns les autres. 11 nous introduit dans un monde de roués et d’intrigants, pour qui l’amour est une carrière et les femmes un moyen de parvenir. Il châtie l’égoïsme masculin encore plus sévèrement que la légèreté féminine. Il se plaît à nous faire des tableaux de fêtes mondaines et s’arrête avec complaisance à nous décrire le chatoiement de la soie, les plis lourds du velours, les flots de dentelles qui font valoir la blancheur nacrée des épaules.
Par endroits, il affecte des airs de moraliste : il se moque, non sans une certaine férocité, de l’hypocrisie des conventions sociales ; il tourne en ridicule la comédie mondaine, où l’on voit s’agiter éperdument des marionnettes qui portent partout le même masque. Par-
P. BESSON
fois il se donne tout de bon pour un vengeur de la morale outragée. Il appelle la société mondaine une institution basée sur l’hypocrisie et la calomnie. Il nous montre qu’il n’y a nulle différence spécifique entre la grande ville et la petite. Les commérages et les cancans sont à l’ordre du jour dans les dîners select de la capitale aussi bien que dans les Kaffeekrænzchen qui réunissent les femmes des notables dans quelque trou du fin fond de la Prusse orientale. Dans cette férocité, cette amertume, on retrouve l’élève de Maupassant.
Mais le plus souvent le ton est léger et frivole : l’auteur affecte une désinvolture cavalière passablement déplaisante. Il pirouette sur ses talons avec des allures dégagées et des airs de parfait scepticisme. On sent trop souvent un parfum de coulisses ou de boudoir. Par moments cette frivolité revêt un ton doctoral et scientifique, par exemple quand Sudermann invoque Darwin et Hæckel pour expliquer la coquetterie du gandin qui veut plaire à toutes les femmes. D’autres fois (voir la nouvelle intitulée L’amie), notre auteur tâche de résoudre quelque délicat problème psychologique. Il essaie de déterminer la limite exacte qui sépare l’amitié de l’amour. Il prétend montrer quel danger il y a à échanger l’une pour l’autre. D’ailleurs c’est pur marivaudage — j’entends des discussions quintessenciées sur des sentiments ténus, des nuances fugitives et des distinctions subtiles. L’allure générale est nettement pessimiste. Même une idylle enfantine comme Le gardeur d’oies (Der Gænsehirt) se termine par une dissonance aiguë : la conclusion c’est que le sentiment vrai existe aussi peu chez les gens de la campagne que dans la société raffinée des villes. Seulement il y a plus de sansgêne et moins d’hypocrisie.
La forme de ce recueil est assez bizarre : les nouvelles sont censées racontées par l’auteur à une dame de ses amies qu’il veut distraire de son ennui. Chacune commence par un dialogue entre l’auteur et son amie, ou plus exactement par un monologue de l’auteur, car il traite son interlocutrice par prétérition et sous-entend les réponses de cette dernière, qu’il nous faut deviner d’après ses propres répliques. Dans ces pages d’introduction surtout, Sudermann se donne un mal inouï pour être spirituel et vif. Il y a dans le style une nervosité assez fatigante, quelque chose de chatoyant et de saccadé. L’auteur voudrait se donner des airs d’aisance et n’y parvient pas toujours. On sent l effort et la recherche précisément quand il
voudrait faire croire à une aimable négligence. Même dans les parties narratives la langue a souvent quelque chose de tendu et de forcé. On rencontre des saillies qui sont dignes d’un feuilletonniste plutôt que d’un romancier qui se respecte : « Le plus beau trait de son caractère était la gelée de framboises », dit-il en parlant d’une de ses héroïnes. Tl fait des rapprochements qui veulent être féroces : « Depuis l’oiseau du paradis jusqu’au babouin et au lieutenant de hussards, nous voyons l’éternel masculin étaler, pour se faire valoir, toute la gamme des sept couleurs. » Je présume que M. Sudermann ne doit pas être vu d’un bon œil dans la cavalerie légère. L’ironie et l’amertume sont les notes dominantes de ce recueil. Citons encore cette phrase mise dans la bouche d’une épouse qui avait eu peu à se louer de son mari : « Sa mort fut la première amabilité de sa vie. » On voit que Sudermann n’a pas craint, tout en le parodiant, de se faire le plagiaire de Louis XIV. Ce premier volume de nouvelles n’obtint de la part du public qu’un accueil fort réservé, et vraiment il n’y a pas lieu de s’en étonner outre mesure.
Deux ans après la publication de Entre chien et loup , Sudermann faisait paraître un nouveau recueil composé seulement de deux nouvelles et portant le titre de Frères et sœurs (Geschwister) , 1888, œuvre infiniment supérieure à la précédente. Les deux nouvelles sont intitulées, l’une : Le moulin silencieux (Geschichte der stilien Mühle) ; l’autre : Le souhait (Der Wunsch). Elles ne sont pas rapprochées arbitrairement, car toutes deux traitent le même problème : elles nous montrent l’amour fraternel en conflit avec un sentiment plus impérieux, plus envahissant, l'amour.
La première de ces nouvelles est un véritable récit villageois. Par moments on ne peut s’empêcher de songer à Auerbach. Les héros sont deux frères, Martin et Jean Felshammer, qui habitent seuls leur moulin et dont la tendre affection n’a jamais été troublée par le plus petit nuage. Ils sont orphelins et vivent dans l’intimité la plus complète. Ils se sont même promis de ne jamais se quitter et de ne pas permettre à qui que ce soit de les séparer. Or Jean est forcé de quitter son frère pour aller faire son service militaire. Martin, resté seul au moulin, ne tarde pas à s’ennuyer; la solitude lui pèse, et pour ne pas rester seul plus longtemps, il se marie. Quoi de plus naturel? Mais qu’adviendra-t-il de l’amitié entre les deux frères ? C’est
P. BESSON
là le problème que Sudermann se propose d’étudier. Le même que La Fontaine a traité sous forme humoristique dans sa fable Les deux coqs.
Deux coqs vivaient en paix ; une poule survint Et voilà la guerre allumée.
Mais ce conflit que La Fontaine présente sous une forme plaisante prend chez Sudermann une tournure tragique : les deux frères deviennent rivaux; cette rivalité tue peu à peu leur affection et finit par causer leur perte à tous deux. L’auteur, d’ailleurs, ne s’attache pas tant aux faits extérieurs qu’à l’évolution intérieure. Il ne se passe pas beaucoup d’événements dans le cours du récit. En revanche, le romancier suit pas à pas le développement des sentiments : nous voyons la jeune femme se détacher peu à peu d’un mari plus âgé qu’elle, d’humeur sombre et de caractère triste. Elle se sent attirée vers son jeune beau-frère, dont l’àge, le caractère, les goûts s’accordent bien mieux avec les siens que ceux de Martin. Tout d’abord, entre Gertrude et Jean il y a une sorte d’hostilité : Jean en veut à Gertrude de lui avoir pris une partie de l’affection de son frère. Puis peu à peu il cède au charme de la jeune femme. Elle le taquine, et il lui rend ses taquineries. Ils jouent, comme de grands enfants, à l’attrape ou à la cachette. Ils chantent ensemble des chansons populaires, et leur goût commun pour la musique constitue un lien de plus entre eux. D’autres fois, ils lisent ensemble dans une sorte d’album poétique appartenant à Jean. Les ballades langoureuses qu’ils parcourent en tête-à-tête fournissent un nouvel et dangereux aliment à leur inclination naissante. 11 y a notamment Une scène qui fait songer à l’épisode de Paolo et Françoise de Rimini chez Dante. Ils ne songent pas à mal, mais il y a cependant entre eux quelque gêne. C’est la curiosité qui les perd : ensemble ils violent un secret cruel que Martin gardait jalousement à tous les yeux. Dès lors ils sont complices, bien innocents encore, mais cette complicité les rive l’un à l’autre. Gertrude prend l’habitude de se cacher de son mari et cette habitude tue la confiance réciproque entre les deux époux, en même temps qu’elle constitue un lien puissant entre Gertrude et Jean. La passion, longtemps contenue, éclate lors d’un concours de tir, accompagné de toute sorte de réjouissances, d’un bal, etc. Dans sa splendide toilette de gala Gertrude est irrésistible. Des scènes épi-
sodiques éclairent Jean sur la véritable nature de ses sentiments. Il est mordu au cœur par la jalousie en pensant que cette splendide créature, vers laquelle tout son être aspire, ne lui appartient pas et qu’il n’a même pas le droit de songer à elle. De désespoir il abandonne tout, le moulin, son frère, sa belle-sœur, et se joint à une bande de mauvais drôles avec qui il parcourt le pays en menant joyeuse vie pour s’étourdir. C’est un homme désemparé. Il dépense sans compter, et Martin paie exactement les billets que le malheureux signe à des usuriers. Finalement Jean fait un retour sur lui-même; il veut émigrer en Amérique ; mais avant de partir il a avec Gertrude une dernière entrevue près du déversoir du moulin où ils ont passé ensemble tant d’heures charmantes. Martin surprend les deux amoureux. Fou de colère, il se précipite, armé d’une hache, sur Jean. Mais Gertrude a soulevé le pont-levis qui sépare les deux frères; Martin tombe dans la rivière et Jean s’y jette après lui pour essayer de le sauver ; mais tous deux se noient. Après cette tragédie, Gertrude mène une vie d’isolement. Elle se fait catholique, pensant que les pratiques dévotes du catholicisme lui seront une expiation efficace de ses péchés. Tout le monde la fuit et la considère comme une sorcière.
Tel est le cadre du récit. Par le fait, dans cette nouvelle comme dans toutes les œuvres de Sudermann, c’est l’étude des caractères qui tient la première place. Au surplus, dans cette première œuvre, notre auteur a la psychologie singulièrement indulgente. Parmi les caractères qu’il met en scène, il n’y en a pas un seul vraiment méchant. Certes, il y a des fautes commises, mais Sudermann en rejette la responsabilité sur les circonstances plutôt que sur les personnes. Sa morale n’a rien de stoïque, mais tient compte des mille motifs extérieurs qui peuvent diminuer la gravité de la faute. Le romancier explique plutôt qu’il ne condamne. La faute résulte naturellement du conflit dçs caractères mis en présence et de mille incidents qui conspirent à favoriser la passion des deux jeunes gens, si coupables mais si malheureux.
Les deux frères semblaient faits pour vivre à tout jamais en parfaite concorde. Leurs caractères se complètent fort heureusement. L’aîné est paternel, raisonnable, habitué à commander : « Il faut toujours que je joue le rôle de père auprès de quelqu’un, dit-il une fois. » Ses boutades mêmes ont une nuance affectueuse. Sous une écorce un peu rude il cache un cœur d’or. Jean, de son côté, est un
P. BESSON
enfant ; il est d’une grande douceur de caractère; il est très tendre, très disposé à se subordonnera son aîné. Dans tout son tempérament il y a quelque chose de féminin. Comme les enfants il aime à faire des farces. C’est ainsi que, de complicité avec Gertrude, il joue au vieil ouvrier David un tour qui fait de cet homme vindicatif l’ennemi juré des deux amants. D’autre part, Jean est un peu sentimental et langoureux. Autant Jean est expansif, autant Martin est renfermé. Cette humeur taciturne ne résulte pas d’une disposition primitive de son caractère. C’est une sorte de contrainte, de pénitence que le malheureux s’impose : il s’isole du monde pour se punir d’avoir jadis, dans un accès de colère, blessé d’un coup de pierre un autre de ses frères, qui, à la suite de ce coup, était devenu idiot. De tempérament, Martin était effroyablement colère, et depuis ce malheur, sa préoccupation maîtresse a été de se dominer. Le contraste entre les deux frères n’est pas moins frappant au physique qu’au moral. Autant Martin est court, trapu, ramassé et gauche, autant Jean est grand, bien fait, élégant et souple.
Mais le caractère que Sudermann s’est surtout plu à mettre en relief, c’est celui de Gertrude. Il la représente comme la tentatrice, comme une créature d’une grâce infinie et d’une séduction irrésistible. Dans sa galerie de portraits féminins, notre auteur a mainte variante de ce même type. Il se plaît à représenter la femme comme l’Eve éternelle qui induit Adam en péché. Mais jamais il n’a créé un type d’un charme aussi naïf, d’une coquetterie aussi naturelle et aussi inconsciente. Gertrude est grande, bien faite ; elle a la taille fine et souple, sans maigreur ascétique. Tout en elle dit la joie de vivre, le désir de jouir de l’existence, le besoin de plaire : depuis ses yeux noirs rieurs et mutins jusqu’à ses lèvres d’un si bel incarnat « qui semblent appeler les baisers ». Elle est légère, sémillante, pleine de vie et de grâce. Elle ne marche pas : elle court, elle vole. D’ailleurs elle est à peine sortie de l’adolescence; ainsi que le dit son mari, c’est « une enfant naïve et un peu folle ». Gomme une enfant, elle est pétulante, joueuse, irréfléchie. Il faut voiries parties d’attrape et de cache-cache qu’elle fait avec Jean dans la cour du moulin ou parmi les sacs de blé ou de farine accumulés dans le grenier. Elle est heureuse d’avoir trouvé un camarade de jeu. Martin est vraiment trop sérieux pour elle. A table, elle taquine son jeune beau-frère en lui lançant des boulettes de pain. Ainsi leur passion commence tout
innocemment par des enfantillages. Gertrude est rieuse et aime à plaisanter. Jusqu’à l’arrivée de Jean, sa gaieté ne s’est pas démentie un seul instant; toujours on l’entendait fredonner un air ou chanter à gorge déployée quelque joyeuse chanson. Elle est expansive et toute de premier mouvement. En même temps elle est irréfléchie et imprudente. Tout ceci nous explique comment elle cède, sans résistance, à la passion. La passion, elle ne l’a pas connue avant l’arrivée de Jean, car son mariage avec Martin a été un mariage de convenance. La venue de son beau-frère lui révèle ce que c’est qu’une inclination irrésistible. L’amour s’empare d’elle, envahit son cœur tout entier, lui fait tout oublier, devoir, intérêt, respect de soi-même et de la parole jurée. C’est Vénus tout entière à sa proie attachée. Le portrait est peint avec des touches puissantes et digne d’un maître psychologue.
La seconde nouvelle, Le souhait, est également une étude psychologique de la passion, de la passion tragique, source de mort et de destruction. Mais les âmes que l’auteur analyse sont bien autrement compliquées que celles que nous avons rencontrées dans Le moulin silencieux. L’une d’elles, à tout le moins, a des raffinements assez exceptionnels, heureusement. Gertrude Felshammer, nous l’avons vu, est, en somme, normalement constituée. Elle ne fait que suivre l’instinct naturel ; quoi de plus naturel que de voir la jeunesse attirée par la jeunesse et la gaieté par la gaieté? Le malheur de Gertrude c’est qu’elle se trouve dans des circonstances où l’instinct et la nature sont en conflit avec une institution qui est la base même de tout l’organisme social. Olga Bremer, au contraire, l’héroïne du Souhait, est une malade, une détraquée. Un vieux médecin, qui la connaît à fond, dit en parlant d’elle : « Olga était pétrie d’une argile plus fine que le commun des mortels; son système nerveux était sensible aux moindres impressions et ce qui pour d’autres était un simple chatouillement, lui produisait à elle l’effet d’un coup de fouet. De pareils tempéraments ont quelque chose de morbide ; ils inclinent à la mélancolie et à l’hystérie et leur vie sentimentale est dominée par des imaginations qui, aux yeux d’autres gens, prennent le caractère d’idées fixes. »
Ainsi, voilà qui est entendu : Olga est un peu déséquilibrée : elle est douée, pour son malheur, d'une sensibilité excessive. Dès sa plus tendre enfance, elle est dévorée d’un grand besoin d’affection. Il lui
P. BESSON
faut faire et recevoir des caresses. Et comme les gens ne répondent pas assez à ses expansions sentimentales, elle dépense son trop-plein de tendresse avec les animaux. Depuis les poules et les oies de la bassecour jusqu’aux chevaux de l’écurie paternelle, sans oublier, bien entendu, les chiens et les chats, nulle bête n’échappe à ses effusions. Ce besoin d’affection a quelque chose de despotique et se mêle d’une certaine âpreté dans le caractère. Olga est cruellement blessée et mortifiée quand ceux à qui elle vient offrir un cœur tout débordant de tendresse et de dévouement semblent ne pas apprécier le don divin qu’elle veut leur faire; et alors sa tendresse se tourne facilement en aversion. Excessive en tout, il n’y a pas pour elle de milieu entre l’amour le plus complet et la haine la plus féroce. Elle est désolée de ne pas trouver dans son entourage à dépenser son excès de sensibilité, et de bonne heure elle se complaît dans le rôle de femme incomprise. A douze ans c’est un peu tôt. Sentimentale et romanesque, elle rêve de quelque prince Charmant qui l’emportera dans un pays enchanté.
Cette créature exceptionnelle se trouve placée dans une situation non moins exceptionnelle. Elle a une sœur, Marthe, qui nourrit une tendre inclination pour un de ses cousins, Robert Hellinger. Robert, d’ailleurs, répond à ses sentiments. Olga, précoce et avisée comme elle l’est, a bientôt fait de découvrir leur secret. Elle attend avec impatience ce qui va se passer. Les joues en feu, le cœur palpitant, elle espère être témoin des plus tendres épanchements. Et elle enrage de trouver les deux fiancés tranquillement assis, chacun dans un coin du canapé, l’un fumant son cigare, l’autre occupée à quelque ouvrage de broderie, tous deux observant le silence le plus obstiné. Elle se dit qu’à la place de Marthe elle serait autrement tendre, expansive et passionnée. Là-dessus, elle échafaude tout un roman en se représentant comment elle se comporterait si c’était elle la fiancée. Voilà certes une situation déjà dangereuse pour une fille exaltée, sentimentale et romanesque. Ce qui la rend plus dangereuse encore, c’est que Robert s’avise de prendre Olga comme confidente de ses sentiments. Il est timide, réservé et n’ose se déclarer. À l’insu de Marthe, la cadette entretient une correspondance avec Robert. Elle se prend à ce jeu : sans s’en douter, elle conçoit pour Robert une passion profonde, infinie. Cependant, elle se plait à jouer le rôle de protectrice des amours de Marthe et de son cousin et ensevelit son se-
IÆS ROMANS ET NOUVELLES DE HERMANN SUDERMANN. qOQ
cret au fond de son cœur. Pour tâcher d'oublier, elle s’éloigne. Ses parents s'étant ruinés et étant morts à bref intervalle, elle va gagner son pain quotidien chez des étrangers qui ne lui épargnent pas les amertumes et les humiliations. Au bout de trois ans, elle croit la passion bien morte, quand un événement imprévu vient la ressusciter : Marthe qui, dans l’intervalle, a épousé Robert, tombe gravement malade et réclame la présence de sa sœur. Olga s'empresse d’accourir pour la soigner. Et alors, dans le contact quotidien avec Robert, son amour se réveille. Elle fait tous ses efforts pour combattre cette malheureuse passion. Elle fuit son beau-frère, et son beau-frère la fuit. Car il se doute de quelque chose, et ne peut s’empêcher de se dire qu’Olga aurait été la femme qu’il lui aurait fallu. Cependant l’état de Marthe empire de plus en plus. Un soir que Robert et Olga veillent la malade, dont la situation est désespérée, Robert s’assoupit sur l’épaule d’Olga, et dans le cœur de la jeune fille tout enfiévrée d’amour germe le vœu impie de voir mourir sa sœur pour pouvoir prendre sa place auprès de Robert. Ce vœu ne tarde pas à se réaliser ; mais désormais la vie d’Olga est empoisonnée : elle s’accuse d’être la cause de la mort de Marthe ; elle voudrait fuir son beau-frère, qu elle aime et hait en même temps. Il lui faut rester pour soigner l’enfant de Marthe, innocente orpheline que sa sœur lui a recommandée avant de mourir. Robert, d’abord anéanti par cette catastrophe, se ressaisit peu à peu. Il rêve d’édifier un nouveau foyer sur les ruines de l’ancien et sollicite la main d’Olga. Elle refuse durement, sans donner de raisons. De ce jour, son visage marmoréen prend une expression plus sévère encore et plus âpre. Mais la contrainte a été trop forte : à quelques jours de là, le sentiment l’emporte sur sa hautaine réserve : elle se jette en pleurant au cou de Robert et lui accorde sa main qu elle lui avait refusée peu auparavant. Or, la nuit suivante elle s’empoisonne : aussi bien elle s’était elle-même condamnée à mort dès l’instant où elle avait vu mourir sa sœur. De ce moment, elle se considère comme souillée à jamais par le souhait criminel qu’elle a formé et a décidé qu’elle est indigne de celui qu’elle aime.
Voilà certes une délicatesse qui indique une âme peu vulgaire et un trait de casuistique morale subtil à souhait. Sudermann, par une analyse minutieuse du caractère, s’est efforcé, non seulement de rendre cette conclusion tragique vraisemblable, mais encore de nous
P. BESSON
la faire paraître nécessaire. Et une fois qu’on a admis cette âme exceptionnelle, la catastrophe à laquelle on court n’a rien qui surprenne : la conclusion découle logiquement des prémisses.
Autour de ce caractère principal évoluent toute une série de caractères secondaires. Cette nouvelle est infiniment plus étoffée que la précédente, et par la complexité de la structure elle mérite plutôt le nom de roman. La sœur aînée d’Olga, Marthe, fait un parfait contraste avec sa cadette. Modeste et résignée, elle s’abandonne sans résistance à la destinée. Elle ne récrimine pas, elle ne se plaint même pas : c’est une martyre de la vie. Elle est passive et ne sait que souffrir sans agir. Aussi timide que modeste, elle essaie de cacher à sa sœur le secret de son amour. Elle ne sait pas lutter pour conquérir celui qu’elle aime. En revanche, quand Robert l’a épousée sans dot, elle se tue de travail, afin qu’il ne regrette pas de l’avoir préférée à une femme riche. Elle est toute bonté ; elle est toujours prête à se sacrifier pour les autres. Dans sa touchante modestie, elle est sans cesse tourmentée par l’idée qu’elle n’est pas la femme qu’il aurait fallu à Robert. C’est ce souci qui la tue, non moins que l’excès de travail. En somme, c’est une figure poétique et touchante.
Robert Hellinger est un type fréquent chez Sudermann : il a le physique d’un Hercule, une taille gigantesque, la poitrine et les épaules larges. Mais le moral contraste avec le physique : l’énergie de Robert est purement musculaire: il a épuisé sa force de caractère à lutter contre l’adversité. Comme maint autre héros de Sudermann, Robert Hellinger est un campagnard qui cultive son petit domaine. Il a eu beaucoup de traverses : les mauvaises récoltes l’ont ruiné et il succombe sous le fardeau des dettes. C’est ce même motif fondamental que nous retrouverons dans les romans de notre auteur : la détresse du cultivateur luttant en vain contre des circonstances plus fortes que lui.
L’ironie, totalement absente du Moulin silencieux, est incarnée ici dans les figures épisodiques des parents de Robert : le père, vieille ganache sans autorité et sans volonté, entièrement sous la pantoufle; la mère, hypocrite et doucereuse, et surtout foncièrement égoïste, intéressée et méchante. Elle est furieuse que Robert ait épousé une première fois une fille sans dot, et encore plus furieuse à l’idée qu’après l’aînée il pourrait bien vouloir épouser la cadette. Nous assistons à quelques scènes conjugales très réjouissantes, mais peut-être trop
LES ROMANS ET NOUVELLES DE HERMANN SUDERMANN. Ix'] l
développées. Elles débordent le cadre d’une simple nouvelle. Le récit a une forme essentiellement dramatique ; il y a là un grand art de composition. L’auteur s’entend à merveille à tenir le lecteur en suspens et à exciter sa curiosité. Tout d’abord nous apprenons le suicide d’Olga, puis, peu à peu, les causes de ce suicide nous apparaissent. C’est Olga elle-même qui nous raconte sa vie dans des confessions dont elle lègue le manuscrit à celui qu’elle aime et dont la lecture est savamment coupée par divers épisodes qui en rehaussent encore la saveur.
Parmi les nouvelles de notre auteur, il en est une qui mérite une place à part ; c’est un véritable petit chef-d’œuvre qui nous montre Sudermann sous un nouvel aspect, comme humoriste. Jusqu’à présent nous l’avons vu accentuer plus ou moins le ton ironique, l’humour semblait lui être étranger. Le mariage de Yolande (1892) prouva au public qu’à l’occasion la note humoristique était aussi familière à notre auteur que l’ironie. Sudermann s'est tiré avec beaucoup d art d’un sujet assez scabreux. Il nous raconte comment le baron Hankel épouse la belle Yolande de Krakow, qui a près de vingt ans de moins que lui, mais la cède, aussitôt après la cérémonie nuptiale, à son neveu, le jeune Lothaire Pütz , lieutenant aux dragons de la garde, pour qui elle éprouve une tendre inclination. Il semble donc que notre auteur fasse amende honorable à MM. les officiers de cavalerie, que naguère il traitait si mal en les rapprochant fort irrévérencieusement des babouins. Mais non ! Il faudra que Lothaire Pütz, qui est criblé de dettes, donne sa démission et vienne cultiver luimême ses terres. Il rentre donc dans la tradition des héros de Sudermann. Quoi qu’il en soit, le sujet est délicat, mais à force de tact l’auteur a sauvé la situation.
Son héros, le baron Hankel, est l’un de ces Junker dont nous retrouverons encore maint exemplaire : l’écorce est rude et les dehors sont peu engageants. Le baron boit sec et aime à se donner de temps en temps un petit plumet. D'ordinaire, il supporte bien le vin. Mais l’émotion et la solennité aidant, le jour de ses noces il se grise abominablement. Quelle belle perspective pour une jeune femme de vingt ans qui a épousé un barbon de quarante-cinq, un barbon qui ne sait pas mieux commander à son faible pour la dive bouteille ! Mais ce barbon porté à la boisson a un cœur d’or. 11 reconnaît que
P. BESSON
ce serait un crime de condamner une jeune femme qui a le droit de jouir de la vie — de la condamner à soigner les rhumatismes d’un vieux mari. Ainsi il se décide à renoncer ; il sacrifie sans hésiter la belle chambre à coucher, luxueuse et cossue, que sa sœur lui avait fait acheter, et retourne à son modeste lit de camp de vieux garçon.
A ce personnage, sympathique malgré son vice, l’auteur en a opposé un autre ; c’est le vieux Krakow, père de la belle Yolande. C’est le type d'une impudence invraisemblable et réjouissante tout à la fois. Nous en verrons un pendant dans la personne de l’oncle Kutorosky dans L’indestructible passé. A la fois fesse-mathieu, menteur, lâche, hypocrite, rapace et intéressé, ce personnage a tout ce qu’il faut pour être franchement odieux. Et pourtant il ne l’est pas. Tous ses défauts et ses vices sont présentés sous un jour si drolatique qu’on ne peut s’empêcher de rire, et des lors on est désarmé. Krakow rend à sa fille la vie impossible à la maison et la force à prendre pour mari un homme qui pourrait être son père, parce qu’il compte bien de la sorte esquiver la douloureuse nécessité de lui donner une dot. Voilà déjà un trait assez vilain ... Il est aussi impudent qu’avare. Sans vergogne aucune, il tend la main à un visiteur qu’il vient de traiter de carogne, qui l’a entendu et qui le lui fait remarquer. Sa réponse est d’une effronterie qui touche à l’inconscience ; pour toute excuse, il répond : « J’ai bien dit à ma femme que les portes ne joignent pas. » Il a sacrifié le bonheur de sa fille à sa ladrerie, ce qui ne l'empêche pas, au moment de la séparation, de jouer le père inconsolable. Mais, avec tout cela, il reste incomparablement comique.
La langue enfin est savoureuse, énergique, pleine de trouvailles humoristiques. La perle, sous ce rapport, c’est incontestablement la description que fait Hankel de la beauté de Yolande : il en parle comme il ferait d’une belle pouliche. Il y a là une vague odeur d’écurie ; on sent que c’est un éleveur qui parle ; mais cela même rehausse la couleur locale.
En somme, les nouvelles de Sudermann, bien mieux que ses romans (on s’en rendra facilement compte dans les chapitres suivants) nous donnent une idée de son développement. Dans les romans, notre auteur semble rester toujours le même. Dans les nouvelles, on discerne sans peine l’évolution qui l’a fait ce qu'il est devenu.