JOSEPH DELORME
EUX qui en sont morts^ exceptés, personne a-t-il jamais strictement vécu de sa | poésie, » se demandâit-on le soir de la reprise de Chatterton, eu 1857?
Nulle parole ne se rattache davantage à l'accent découragé qui caractérise le vers si lent et si triste de Vigny; il était du petit nombre des écrivains qui restèrent préoccupés jusqu'à la fin, du sort de ceux qui naissent frappés de ce don fatal : — la poésie, — et de l'infortune qui les attend.
Volontiers on se le représente penché sur toutes les souffrances, appelant à lui les timides qui se retranchent dans un martyre inconnu. Aujourd'hui, qu'il est de bon goût de rire des incompris, des parias de l'amitié et du génie, la muse qu'on nomme la « Pitié » ne serait plus entendue. Quoique élevé dans les liens étroits du catholicisme, l'incrédulité a plané sur l'esprit du chantre des Destinées. «Un désespoir paisible, sans convulsion de colère et sans reproche au ciel » est ce qu'il regarde comme la sagesse même; et il aj oute :
« Il est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance.
« L'espérance est la plus grande de nos folies. j>
C'est dans l'intimité des notes écrites au crayon, comme pour se parlera voix basse, selon le mot de Mme Swetchine , que l'originalité de Vigny se dresse saillante, avec l'enveloppe un peu hautaine dans laquelle elle se montre. Une seule parole révèle son organisation d'écrivain : « Ma tète, pour concevoir et retenir les idées positives, est forcée de les jeter dans le domaine de l'imagination, et j'ai un tel besoin de créer, qu'il
me faut dire en allant pas à pas : si telle science ou telle théorie pratique n'existait pas, comment la formulerais-je ? Alors le but, puis l'ensemble, puis les détails m'apparaissent, et je vois et je retiens pour toujours. » L'enfantement garde donc chez lui une tension continue, le ravit, l'entraîne sur des sommets où l'expression conserve souvent quelque chose d'incertain, lorsque il s'agit du vers par exemple, mais où l'essor de l'esprit est toujours marqué d'une audace et d'une fierté superbe.
Jamais on ne s'est mieux rendu compte, qu'auprès d'Alfred de Vigny, de cette étendue d'envergure du sentiment philosophique, qui, d'un coup d'aile, prend le temps, l'espace, supporte sans vertige, sans pâlir, ce champ de l'illimité sans s'écrier comme Bossuet : « Taisez-vous, mes pensées... » Le doute ne le quitte point. «Il a été, rappelle un critique, le poète le plus penseur de ce siècle, et la direction de ses idées, dont le stoïcisme avec l'incrédulité auxdogmes religieux fait le fond, quoique plus accusée àla fin, n'a jamais varié.»
Ce stoïcisme dans ses actes, le préservant de la moindre faiblesse, lui conserve la fascination, le culte de l'honneur professé avec une
foi presque épique, et c'est ce reflet de conscience sur toute son existence accompagné de son dévouement, nous le répétons, aux synthèses ardentes des idéals littéraires, qui dessinent les fiers profils de sa stature ; il gardait ce qu'on appelait à l'époque rie Corneille : la folie de l'honneur. N'avait-il pas écrit : « l'honneur, c'est la poésie du devoir. » Une page sur Alfred de Vigny en ses derniers jours, portrait à la plume, où ressort la simplicité mâle de l'auteur de Stello, rend bien l'unité de son caractère d'homme et d'écrivain. « Il était enveloppé dans un manteau romantique à la mode de 1830, et il s'y drapait avec sa grâce noble mêlée d'une certaine raideur militaire, comme un général blessé dans son manteau de guerre. Aucune plainte ne s'échappait de ses lèvres pâles, et l'on eût dit que l'honneur, après la beauté de la vie, lui commandait de composer la beauté de la mort. — Donnezmoi, me disait-il , des nouvelles du monde des vivants! Mais je ne lui avais pas encore répondu qu'il m'entraînait avec lui, comme il faisait toujours, dans le monde des idées, son vrai domaine, vers quelque champ de la poésie ou de l'art dans son royaume ! »
AUGUSTE VACQriïRIE, JOSEPH DELORME 157
Quoique enrôlé parmi les hordes de 1830, chez lui le romantisme adoucit ses violences de teinte et modère ses élans ; il a du jet sans être impétueux, il est tendre en restant viril ; élevant le scepticisme à la hauteur de la résignation , aucune amertume ne monte à sa lèvre dédaigneusement fermée au reproche. Pour lui « la religion du Christ est une religion de désespoir, puisqu'il désespère de la vie et n'espère qu'en l'éternité. » Dans son perpétuel soliloque, il entend la secrète négation de l'âme, sans être épouvanté, comme l'interlocuteur de l'Imitation qui passe le temps à inr terrogerDieu,se laissant broyer avec courage sous un dogme inconnu.
Ses premiers poëmes s'étaient appelés Tymanthe, le Bain d'une dame romaine, et relevaient avant tout de Ghénier. Dans la Dryade il s'écrait :
Ida! j'adore Ida, la légère bacchante:
Ses cheveux noirs mêlés des grappes de l'acanthe, Sur le tigre attaché par une agrafe d'or, Roulent abandonnés ; sa bouche rit encore En chantant Evoé; sa démarche chancelle; Ses pieds nus, ses genoux que la robe décèle, S'élancent ; et son œil, de feux étincelants, Brille comme Phœbus sous lo signe brûlant.
On constate que celte pente de son esprit vers l'antiquité dont il s'inspira au début de sa carrière, renaît vers la fin, dans son livre : les Destinées, où les formes sinistres de la fatalité, que les anciens avaient dramatisées en créant les figures des « Moires, » réapparaissent personnifiées de nouveau avec un sentiment plus moderne.
Ce sont bien les mêmes tortureuses qui ont toujours possédé l'antique planète, et qu'il nous représente :
Sous leur robe aux longs plis voilant leurs pieds d'airain, Leur main inexorable et leur face inflexible; Montant avec lenteur en innombrable essaim, D'un vol inaperçu, sans ailes, insensible, Comme apparaît, au soir, vers l'horizon lointain, D'un nuage orageux l'ascension paisible.
Et le chœur descendit vers sa proie éternelle,
Afin d'y ressaisir sa domination
Sur la race timide, incomplète et rebelle.
On entendit venir la sombre légion
Et retomber les pieds des femmes inflexibles,
Comme sur nos caveaux tombe un cercueil de plomb.
Chacune prit chaque homme en ses mains invisibles ;
Mais plus forte à présent dans ce sombre duel.
Notre âme en deuil combat ces esprits impassibles.
Nous soulevons parfois leur doigt faux et cruel.
La volonté transporte à des hauteurs eublimos
Notre front éclairé par un rayon du ciel. Cependant sur nos caps, sur nos rocs, sur nos cimes, Leur doigt rude et fatal se pose devant nous, Et, d'un coup, nous renverse au fond des noirs abîmes .
On dirait vraiment qu'il a « l'âme projetée hors du corps » tant le poëme se spiritualise, tant la pensée s'enveloppe de longs et diaphanes vêtements, tant elle aspire à se préserver dans le tour de ce qui implique le banal ou le familier. Sa physionomie a ce même cachet de haute réserve. Ses amis prétendent qu'il s'en enveloppait « comme d'une armure d'acier poli contre les bas contacts des hommes. » « Je crois bien, t écrit un biographe, « qu'il gardait encore son armure quand il était seul, pour se défendre de la familiarité de vulgaires pensées. Sa distinction manquait un peu de bonhomie, soit. S'il y avait quelque excès dans ce goût du noble, dans ce respect de soi-même, il n'est pas à craindre que cette particularité de sa nature devienne contagieuse. » Sa tête a plutôt des libres que de la chair. Le profil est mince, l'œil et le front ont une tendance à s'enlever vers la nue comme dans le masque ■ byronien ; le nez est long et l'absence de moustache donne à la lèvre
quelque chose de plus mordant; « les cheveux bouclent légèrement, mais le col militaire, en forçant la tête à rester toujours droite, imprime à l'attitude un cachet de raideur un peu anglaise. La main longue trahit la race et sort des manches étroites d'une redingote à la propriétaire. » Tel est l'homme qui avait un instant troublé le cœur de Delphine Gay. Ce poëte resté si délicat, si pur, en s'attelant au char romantique, connut-il dans toute sa force ce vertige des sens dont il fit dans le le type de Satan, l'amant d'Eloa, un mélange « de grâce et de scélératesse ? » Nous ne le croyons guère et jusque dans les mouvements de l'àme il garde sa nature fine, discrète, mesurée. Distançant les autres avec un certain orgueil peut-être, en son Moïse, avait-il bien réellement cru cacher sa personnalité à lui dans celle de l'homme étrange tout à coup isolé de ses frères à force de grandeur :
Etleurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,
Car ils venaient hélas ! d'y voir plus que mon âme,
J'ai vu l'amour s'étaindre et l'amitié tarir.
Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.
M'enveloppant alors de la colonne noire,
J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,
Et j'ai dit dans mon cœur : Que vouloir à présent ?
Pour dormir sur son sein mon front est trop pesant, Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche, L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche ; Aussi loin de m'aimer voilà qu'ils tremblent tous, Et quand j'ouvre mes bras on tombé à mes genoux. 0 Seigneur ! j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
Dans cet accablement superbe, il est impossible de ne pas deviner que le poëte se revêt aussi du nuage sacré, et que, de son entretien, s'exhale « cette mélancolie de la toute puissance, cette tristesse d'une supériorité surhumaine qui isole, ce pesant dégoût du génie, du commandement, de la gloire, de toutes ces choses qui font du poëte, du guerrier, du législateur, un être gigantesque et solitaire, un paria de la grandeur. » Sainte- Beuve en peignant les batailles du romantisme, avait écrit:
Hugo puissant et fort, Vigny soigneux et fin, D'un destin inégal, mais aucun d'eux en vain, Tentaient le grand succès et disputaient l'empire. Lamartine régna; chantre ailé qui soupire, Il planait sans effort. Hugo, dur partisan, (Comme chez Dante on voit Florentin ou Pisan, Un baron féodal ), combattit sous l'armure, Et tint haut sa bannière au milieu du murmure. Il la maintient encore ; ût Vigny, plus secret, Comme en sa tour d'ivoire avant midi rentrait:
Sainte-Beuve rend ainsi, d'un coup de crayon, ce caractère de l'auteur de Cinq-Marsqui ne fut point un Walter Scott français. La Tour d'ivoire de Vigny, c'était le moule châtié, pur, inaccessible à toute familiarité vulgaire de style, où il enfermait sa pensée; mais c'était aussi le temple où il jouait au pontife , où il dérobait l'énervement de l'impuissance. Et peut-être son froid mépris des hommes l'a-t-il porté à les fuir trop tôt, à fermer trop vite derrière lui la porte de la Tour d'ivoire.
Dans les cohortes romantiques , presque tous étaient des shakespeariens. Vigny avait traduit Othello. Emile Deschamps donna Macbeth et Roméo et Juliette. A ceux-là on pouvait appliquer le mot de René : « Ces chantres sont de race divine ; ils possèdent le talent le plus incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. » Affamés de réalisme, ils trouvent la vérité dans l'interprétation de la douleur. Pleins de défauts et pleins de passions, ils représentent une uoésie enragée de soleil, dont la végétation altière, furieuse, est la plus haute explosion de la vie; dans laquelle il semble qu'on puise les sèves comme aux entrailles mêmes
du sol. Vous revenez peut-être d'explorer l'avenue de colonnes du Parthénon , et les statues foudroyées de l'art classique. Vous vous trouvez tout-à-coup à l'entrée de cette forêt vierge du romantisme, où quelque chose d'énorme , de surprenant vous saisit. Ce ne sont plus les souffles des dieux qui frémissent dans les pins sacrés ; un accent plus humain frissonne dans l'air et remue les feuillages de la base à la cime ; un peuple d'animaux bruit, éclate en fusées prismatiques ; l'homme vous apparaît souverain d'un nouveau continent qu'il remplit de ses chants imprévus, dont le rhythme, comme aux premiers jours du monde, fascinerait jusqu'à l'antique serpent.
Deschamps, dans une épître à de Vigny, lui parlait cependant de cette lyre :
Que Chénier réveilla si fraîche, et dont l'ivoire S'échappa sanglant de ses mains.
Deschamps appartenait donc à cette génération qui ramena parmi nous avec de Vigny la muse de Chénier, chez laquelle l'inspiration s'imprégna, dès l'origine, des parfums grecs, mais dont l'éclat fit disparaître le faux quintes, sencié de la tragédie asthmatique ; alors cette queue de l'ancienne école s'accrochait en
désespérée, nous l'avons constaté, après le vers conventionnel et didactique de l'école de Delille espérant rester descriptive :
Quand soudain se rouvrit avec rapidité
Le rocher dans sa veine. André ressuscité
Parut. Hybla rendait à ce fils des abeilles
Le miel frais dont la cire éclaire tant de veilles.
Aux pieds du vieil Homère il chantait à plaisir,
Montrant l'autre horizon, l'Atlantide à saisir :
Des rivaux sans l'entendre y couraient pleins de flamme.
Sur les pas des chefs s'avançaient résolument l'auteur des Poèmes antiques, puis l'auteur de YEpître aux mânes de Joseph Déforme, et de la fameuse épopée lyrique intitulée : Romance sur Rodrigue, dernier roi des Goths. Le frère d'Emile, Antony Deschamps, le Léopold Robert du romantisme, écrivait ses Italiennes. A côté de Victor Hugo, Auguste Vacquerie lançait deux volumes de vers : l'Enfer de V Esprit, les Demi-Teintes, mais avec un sentiment si personnel, qu'il fait dire à Gautier : « La volonté, chez lui, domine toujours l'inspiration et le caprice... sa pensée, haute, droite, peu flexible, ne connaît pas les moyens termes, et, quand par hasard elle se trompe, c'est avec une conscience imperturbable , un aplomb effrayant
et une rigueur de déduction qui vous stupéfie. » Le feu et le merdant de la note se rencontrent chez Vacquerie avec une puissance de concentration étrange. Il a le contour tranchant, la coupe mâle et sans fioritures. Le dialecticien perce dans le poëte; il est froidement violent. Tragaldahas est l'exultance achevée du vice, de l'abjection; les teintes sont plaquées avec une sorte de brièveté tranquille dont rien ne saurait rendre les colorations. Les plaies humaines exhalent toute leur pourriture; il y a comme une contagion de cynisme qui vous gagne de telle façon, qu'étourdi, on se demande si l'on ne va pas tout à l'heure marcher sur les mains, les pieds en l'air, sous la projection d'un gourdin. Le vice y flamboie vraiment sous l'oripeau du seigneur : « Dans sa froide outrance , le poëte, parfaitement tranquille , pousse les choses jusqu'à leur dernière conséquence tragique , le point de vue une fois accepté » ; mais , de lui aux autres disciples de Victor, comme on disait, il n'est aucune transition, aucun point de repère, tant il reste personnel dans son hugotisme. Les habitués de la rue Notre-Dame-des- Champs, Hugo, Vigny, avaient vivement acclamé un jeune homme, un penseur dont
166 ALFRED DE VlftNT, EMILE DESCHAMPS
Sainte-Beuve aimait beaucoup , je crois, qu'on lui demandât des nouvelles au déclin de sa vie ; il se faisait appeller Joseph Delorme, et personne ne nous démentira si nous disons que le grand critique avait cru devoir poser, dans une de ses notices aux poésies de Joseph Delorme, sa première pierre à l'édification d'une statue pour le poëte mort si jeune , auquel on pouvait appliquer ces paroles de Senancour dans Oberman : « Je l'ai vu, je l'ai plaint, je le respectais, il était malheureux et bon. Il n'a pas eu des malheurs éclatants ; mais en entrant dans la vie il s'est trouvé sur une longue trace de dégoûts et d'ennuis ; il y est resté, il y a vécu, il y a vielli avant l'âge, il s'y est éteint. » Sainte-Beuve traçait ce portrait avec la même complaisance lorsqu'il était question devant lui de l'auteur des Consolations et des Pensées d'Août, et il n'y a qu'à s'en rapporter aux parnassiens pour nous donner leur profil aux deux crayons, mieux que personne au monde. Nous n'en voulons comme preuve que la préface de Lamartine en tête de Raphaël, où l'auteur des Méditations se sculpte en toute naïveté, à lui même, son albâtre séraphique.
ÀL'Gl'STK VACQL'lillIE.JOSIiPH DBLOIUIE 167
Ce Joseph Delorme, qui publie ses premières poésies sous ce nom d'emprunt, a deux physionomies bien distinctes : l'une où perce l'aiguillon d'une nature toute sensuelle, mais où il est aussi « sévère dans la forme » que « religieux dans la facture » ; la seconde, où l'élan mystique l'emporte, où l'idée atteint des cimes plus graves, étrangement chrétiennes.
Dans cette première période de sa vie, il se fait reconnaître parmi les fervents du romantisme, à l'engouement et à l'ivresse que lui communiquait, à travers une mâle enveloppe, l'essaim des baisers de feu de la rime :
Rime, tranchant aviron,
Eperon Qui fends la vague écumanle ; Frein d'or, aiguillon d'acier
Du coursier A la crinière fumante ;
Agrafe, autour des seins nus
De Vénus Pressant l'écharpe divine, Ou serrant le baudrier Du guerrier Contre sa furte poitrine;
Col étroit, par où saillit
Et jaillit La source au ciel élancée,
Qui, brisant l'éclat vermeil
Du soleil, Tombe en gerbe nuancée ;
Anneau pur de diamant
Ou d'aimant Qui, jour et nuit dans l'enceinte, Suspends la lampe où le soir
L'encensoir Aux mains do la vierge sainte ;
Clef qui, loin de l'œil mortel,
Sur l'autel Ouvres l'arche du miracle ; Ou tiens le vase embaumé
Renfermé Dans le cèdre au tabernacle ;
Ou plutôt fée au léger
Voltiger, Habile, agile courrière, Qui mènes le char des vers
Dans les airs Par deux- sillons de lumière.
0 rime! qui que tu sois
Je reçois
Ton joug ; et longtemps rebelle,
Je te promets
Désormais
Une oreille plus fidèle.
Mais aussi devant mes pas
Ne fuis pas Quand la muse me dévore,
Donne, donne par égard
Un regard Au poëte qui t'implore !
Dans un vers tout défleuri
Qu'à flétri L'aspect d'une règle austère, Ne laisse point murmurer, Soupirer La syllabe solitaire.
Ce qu'il a y de trop flottant, de trop vaste dans le domaine de l'idée , emboîté dans le mètre positif et absolu du rhythme, a communiqué aussi à la prose de Joseph Delorme une facture concise , serrée ; on dirait que la pensée du poëte si impalpable , si vaporeuse lorsqu'elle jaillit de son cerveau , se cristallise en passant dans le moule des rimes, afin d'en sortir comme un pur joyau et de scintiller au soleil d'un art merveilleux; en sorte que les autres travaux en prose s'en ressentent aussi. Chez quelques auteurs, la vérité exprimée ressemble peu souvent à la vérité conçue. La langue ne saurait rendre tout: il y a un au-delà qui s'étend indéfiniment pour l'esprit, alors même que l'expression croit avoir tout serti dans le mot. Eh bien ! remarquons-le , chez Sainte-Beuve ou
chez Joseph Delorme le romantique, le contour est arrêté, l'ombre s'accuse, la phrase est une, modelée par l'écrivain avec la même énergie que le pouce arrête , unit , enveloppe l'argile. Ce qu'on rencontre en général de nuages amoncelés dans une pièce de vers, se transforme chez Sainte-Beuve et semble au contraire fixé, comme les nuages de marbre d'un bas-relief; c'est ce qui donne à ce fouilleur, même lorsqu'il épilogue, ce caractère de certitude et de rigueur, si logique, si indiscutable.
Le Globe jetait alors, sur l'école novatrice, des regards assez peu bienveillants, et la patience échappait souvent à Joseph Delorme, et le faisait répondre vertement au nom de ses confrères, « On a commencé par les accuser de mépriser la forme, disait-il, maintenant on leur reproche d'en être esclaves. Le fait est qu'ils tiennent à la fois au. fond et à la forme; mais celle-ci une fois trouvée, comme elle l'est aujourd'hui, ils n'ont plus guère à s'en inquiéter, et les chicanes que l'école critique soulève à ce propos ressemblent à une escarmouche de l'arrièregarde, quand la tête de la colonne est passée. » En remontant par un élan sincère aux langues
AFirUSTE VACQUEIUE.JOSEPH DELORME 171
anciennes, il prouvait avec triomphe que les vers les plus beaux du Parnasse romantique étaient frappés « à la manière des vieux d'avant Boileau» , qu'ils arrivaient d'un bond aux poètes antiques, si souvent travestis par l'alexandrin de Racine, et que leurs vers à eux participaient de cette noble origine grecque, s'y rattachant surtout «parle nourri le large, le copieux -d . « Les vers de cette espèce, disait-il, sont pleins et immenses, drus et spacieux , tout d'une venue et tout d'un bloc , jetés d'un seul et large coup de pinceau, soufflés d'une seule et longue haleine; et quoiqu'ils semblent tenir de bien près au talent individuel de l'artiste , on ne saurait nier qu'ils ne se rattachent aussi à la manière et à la facture. » Lui-même n'en offrait-il pas un exemple dans un de ses sonnets imité de Keals : En s'en revenant un soir de novembre.
Puissante est la bouffée à travers la nuit claire,
Dans les buissons séchés la bise va sifflant ;
Les étoiles du ciel font froid en scintillant,
Et j'ai pour arriver bien du chemin à faire.
Pourtant je n'ai souci ni de la bise amère.
Ni des lampes d'argent dans le blanc firmament,
Ni de la feuille morte à l'affreux sifflement,
Ni même du bon gîte où tu m'attends, mon frère !
Dans un des vers de ces quatrains, il se plaisait à faire remarquer qu'à dessein il avait redoublé les sons en an pour rendre l'effet du scintillement. Les anciens, ajoutait-il, sont amoureux de ces effets, et nos adversaires regardent cela comme une faute en français. N'avait-il pas le droit de s'écrier en toute science :
Ne ris pas des sonnets, ô critique moqueur
Il était juste de regarder chez Joseph Delorme cette face de l'art qui relève de la forme rhythmique, métrique, musicale, et nous donne plus tard avec son large courant, le poëte des Pensées d'Août. Ce poëte , dont la jeunesse comportait alors le reflet de tous les embrasements du néophyte, marchait dans une voie bien distincte de C3lle que devait parcourir le chantre des Consolations. La souffrance, l'ennui monstrueux, les élans sans terme, sans cause, agitaient cette grande âme en proie à « une sensibilité délirante, » et qui retournait contre elle-même sa force d'activité. Lorsque, plus tard, Sainte-Beuve revenait à cette terrible époque, il lui arrivait, en parlant de ce fameux cjo, comme d'un autre, de raconter aussi la fin de Joseph
Delorme.il prétendait, qu'emporté doucement vers la tombe, il y descendit avec sérénité, « que sa lyre à lui-môme, grâce à de précieux secours, s'était montée plus complète et plus harmonieuse, et que ses plaintes y résonnaient avec plus d'abondance et d'accent. »
Sainte-Beuve réussit-il jamais à se persuader cette prétendue disposition « du poète mort jeune à qui l'homme survit? » « Nous avons presque tous un homme double en nous, a-t-il écrit quelque part; Saint-Paul l'a dit, et Racine l'a chanté. Moi aussi, me sentant double, je me suis dédoublé, et ce que j'ai donné dans les Consolations était comme une seconde moitié de moi-même et qui n'était pas la moins tendre. » Quelquesuns qui avaient écouté avec complaisance tous les aveux de Joseph Delorme, et s'écriaient comme Musset :
Les chants désespérés, sont les chants les plus beaux
Ceux-là, trouvaient que Joseph s'était guéri trop vite de son incrédulité savante, et qu'il s'était aussi consolé trop tôt. Quoi qu'il en soit, cette seconde partie, de son poème les
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Consolations, tout en révélant une sorte de renaissance morale, nous paraît trop analytique, trop réfléchie, pour garder en ses larges ondes une intensité de sentiment qui soit comparable à l'emportement, à l'audace de son premier jet. L'essor s'est ralenti. On croirait qu'après avoir trouvé un asile dans son désespoir, il a fini par l'user en le commentant, et c'est en voyant la philosophie s'emparer de lui sans secousse, qu'il écrivait comme un adieu :
Ne coulez plus, larmes de poésie ; C'était un rêve, une dernière erreur !
Il n'est plus rien désormais dans la vie, Pleurs de rosée, il n'est plus une fleur. Qus foriez-vous, larmes de poésie ?
Mais il ajoutait, au lendemain du jour où le cœur de Joseph Delorme s'éteignait par lentes vibrations en lui: «Aujourd'hui on me croit seulement un critique ; mais je n'ai pas quitté le poème sa. .s y avoir laissé tout mon aiguillon. »
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