‹ Les romantiquesChapitre 12 sur 24 · PÉTRUS BOREL · texte numérisé non relu

PÉTRUS BOREL

'ETE de 1 83 1 est une date dans l'histoire du romantisme. Une poignée de jeunes gens groupés autour de Petrus Borel, Ile lycanthrope, ayant loué une maison en haut delà montagne Rochechouart, s'y installèrent pour travailler et rêver. Ils appelaient l'habitation leur montagne, par dérision envers les Saints- Simoniens établis àMénilmontant.Une sainte horreur du convenu les dirigeait: la haine du bourgeois, haine si substantielle, si forte, qu'elle nourrit ceux chez lesquels elle est restée incrustée, comme le lierre dans une muraille. Nous ne serons point démenti si nous disons qu'aujourd'hui il n'est pas un homme de lettres qui ne s'évertue, sans y parvenir, à se créer une pareille île de

Robinson au milieu de Paris; mais de rares privilégiés réussissent. Il y a une joie que comprennent seuls les artistes, à défendre son réduit, une joie immense à deviner derrière la porte verrouillée une redingote forcée à la retraite et dont le propriétaire ne pourra venir poser ses coudes sur les marges blanches du manuscrit.

Ce contact avec les réguliers, les habitants de la montagne Rochechouart ne le redoutaient plus. Effroi du quartier, ils avaient donné à leur groupe le nom de Camp des Tartares. On y vivaiten plein air, sous des tentes. C'étaient Bouchardy, Philothée O'Neddy, Piccini, Jules Vabre, Jehan Duseigneur, Gautier, Gérard, Auguste Mac Keat; etc. Le vêtement fut prohibé. Les épiciers et les gens à professions libérales du quartier portèrent plainte. Ils prétendirent qu'en passant devant les murs derrière lesquels s'abritaient ces nudités, l'innocence de leurs chastes matrones d'épouses était gravement atteinte : ce qui amènerait à conclure qu'une femme honnête ne doit plus circuler en voiture ou à pied dans les rues, les maisons qui les bordent abritant au moins deux ou trois adultères chaque jour ; pas plus ne devraient-

elles passer devant des établissements de bains, à moins que l'autorité n'ordonne aux baigneurs, au nom des mœurs, d'entrer tout habillé dans la baignoire. Le commissaire de police, assourdi par les bouchers, les huissiers, les médecins, les notaires, les avoués, les quincaillers et les apothicaires, se crut obligé de faire une descente au Camp des Tartares et d'ordonner des caleçons. La chose fut solennelle. Le soir, les pharmaciens ou les clysos à jet continu et les grimoiristes, les pompiers et les conseillers municipaux, ayant défendu l'honneur de leur dame et de leurs demoiselles, entrèrent dans des lits bassinés avec la satisfaction d'un réquisiteur qui vient d'arracher au jury une sentence capitale.

Le Camp des Tartares ne fut plus troublé. Alphonse Brou, employé à la mairie, apportait des bons de pains et de saucissons. On avait enlevé, pour les besoins de la tribu, deux femmes: la première était la concierge; la seconde, celle d'un épicier du coin de la rue Rochechouart. Au milieu du jardin une fontaine en pierre portait cette inscription : le mauvais temps me lait cracher. Mais la légende se trouvait ainsi libellée, comme celle

d'une monnaie des fous : le ma. uva. iste. mps. me fa. itcrac. her. Un jour, on confectionna un mannequin de grandeur naturelle; on le fit sauter dans un drap; cela causa une horrible frayeur à Alphonse Brou, qu'on s'efforçait de convaincre que le prétendu mannequin était un cadavre et qu'il s'agissait d'une violation de sépulture. L'indépendance atteignit les limites extrêmes ; jamais on ne fut plus délicieusement bercé par les vociférations des bourgeois.

« Il y a dans tout groupe, dit l'auteur du chapitre sur le petit Cénacle, une individualité pivotale, autour de laquelle les autres s'implantent et gravitent comme un système de planètes autour de leur astre. Petrus Borel était cet astre; nul de nous n'essaya de se soustraire à celte attraction. »

Petrus tenait de naissance une tristesse, un dédain pour l'humanité, que ceux qui continuent à porter une immense haine aux représentants de deux ou trois catégories sociales recueillent avec joie. Sa figure semblait empreinte à la noble effigie du type espagnol ou arabe, tant l'expression jaillissait d'un lointain de siècle, tant la bouche savait tenir à distance par son impérieuse tranquillité.

Les cheveux élaienl taillas en brosse; la barbe, d'un noir de ténèbres, coupée en pointe, pareille à celle d'Eugène Devéria, aveuglait le bourgeois, écrasait, humiliait, bafouait, torturait les mentons philistins, et faisait battre leurs mâchoires. Avec la meilleure volonté du monde, il était impossible de dire pour cette barbe, comme Rosalinde dans Comme il vous plaira : « Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est reconnaissant envers le ciel; » car le ciel ne pouvait avoir mieux suspendu et mieux fourni une barbe au menton d'un homme.

Petrus Borel possédait donc la beauté nostalgique dont l'expression violente les femmes, les dompte, les dévore, les agrandit, les accable d'une invincible prostration, leur fait tendre les mains vers le farouche captateur de nubilité.. Il y a bien à travers les tristes évolutions de ces yeux là une révélation d'homme aimant à nomadiser, épris de l'exotisme des verdures et des torrents dont les chamelles boivent l'ombre. Un œil d'Européen n'enregistre à l'aide de son pâle soleil que des images indécises; celui-là pavait brûlé aux feux qu'absorbent les poitrines nubiennes, haletant sur dos peaux de lion. Co

masque étrange de l'auteur des Rhapsodies, où la passion est imprégnée dans les tons chaudement fauves du visage, communique en sa hautaine immobilité, une puissance d'àme extraordinaire. On dirait que le jet du regard est prêt à s'enfoncer sous la cuirasse de chair d'un interlocuteur, et à découvrir les tortuosités de conscience les mieux dérobées. Cette beauté si généralement reconnue, causa de sourdes haines à Petrus Borel. Plus les représentants d'un pouvoir civil s'aperçoivent qu'ils sont laids, repoussants, ignobles même, plus ils deviennent âpres à la chasse à l'homme. Ils firent arrêter le poète un jour, sous prétexte que, revêtu d'un gilet à la Robespierre, il avait la démarche révolutionnaire (sic). Le fait a besoin d'être authentiqué plusieurs fois sous la plume. On ne ferait pas mieux aujourd'hui.

Grand et mince, le chef de la tribu du Camp des Tartares, n'aurait certainement jamais atteint à une mention dans le chapitre des Jeunes France, à propos de l'obésité en littérature. Né à Paris en 1809, il commença son éducation au petit Séminaire de Sainte- Elisabeth. ' L'abbé Marduel le fit entrer au

petit séminaire Je Saint-Roch. Malgré les théories cléricales, Petrus Borel n'en disait pas moins très-haut: « je suis républicain comme on l'est parmi les peaux-rouges. » Vers 1826, il entra chez l'architecte Bourlac qui, on s'en souvient, fit construire le Cirque Olympique. Petrus Borel s'adonna à l'architecture pendant sept ou huit ans, mais sans consentir à rester chez un maître. Il bâtit trois maisons et eut trois procès, car il refusait toujours de suivre les plans; car, à tout prix, il fuyait « la platitude et le commun. » Il suffit de lire les revues de 1833, pour se rendre compte de la lutte effroyable qui se livrait entre les romantiques et les classiques. — « Que veulent-ils, disaient les académiciens, ces mondains et ces forbans ? A qui s'adresse la menace de leurs bras musculeux, et de leurs poings toujours fermés? Ils hurlent, ils tempêtent, ils sacrent, ils blasphèment; les poètes vocifèrent, les peintres écument, les architectes lèvent le pic, les sculpteurs brandissent le marteau. On croirait assister à une séance du tribunal de Saint- Vehmé, conspirant la mort des rois et la ruine de l'état ; et à les entendre fulminer contre le mensonge social, contre

l'impureté des mariages, et organiser la croisade contre les institutions civiles et politiques, quelque révolutionnaire de nos jours serait peut-être tenté de les prendre pour les précurseurs du socialisme. » Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'au fond, le Camp des Tartares, c'est-à-dire Petrus et ses amis, ne s'inquiéta nullement de la forme du gouvernement. Ce qu'ils voulaient démolir, c'était le hourgeoisisme dans l'art. Mais les solitaires de la montagne Uochechouart retrouvaient l'ennemi partout, comme nous le retrouvons chez les bourgeois d'aujourd'hui; lâchant de tous côtés les robinets d'eau chaude de l'ordre moral. Pour comprendre l'horreur qu'inspiraient ces gens, nous n'avons qu'à nous baser sur l'horreur qu'ils nous font à présent, et à nous dire, qu'en 1830, le nombre de leurs adversaires dépassait celui de l'époque actuelle; seulement ils étaient moins dangereux. Aujourd'hui, les bourgeois rentiers en remplissant une profession libérale, se font dénonciateurs près de la Sainte Hermanclacl, de tel ou tel écrivain qui les gêne ou qu'ils jalousent; en sorte que le pouvoir n'a pas assez de flatteries pour eux. Nous ne

parlons point du bourgeois devenu rédacteur, qu'on voit se trémousser dans certaines colonnes, y répandant avec le blaireau qui lui sert de plume, la poudre mousseuse qu'il emploie pour se savonner le menton. Celuilà ne trompe personne. Nous parlons de ces maltôtiers répandus par le monde, qui n'ont point encore perdu l'espérance que le roman soit le reflet de leurs chastes embrassements, que la peinture redevienne honnête, la poésie sans rejets, la musique rhythmée comme un pont-neuf, et qui, en se levant chaque matin, se signent avec effusion devant « l'ordre de choses et son auguste famille. » Ceux-là, par ce qu'ils sont restés aujourd'hui, peuvent nous expliquer pourquoi, en 1830, leurs aïeux, les épiciers modérés, créèrent l'irréconciabilité entre l'art et les bourgeois.

Et ce dogme fondamental de la petite colonie du Camp des Tartares, est dévoilé par Philothée O'Neddy dans ce passage de son livre : Feu et Flamme, par Philothée si souvent nommé sous la plume de Petrus Borel :

184 Li; CAMP DES TA I! TARE S

Longtemps à deux genoux îe populaire effroi A dit : Laissons passer la justice du Roi ! Ensuite on a crié et l'on crie encor — Place ! La justice du peuple et de la raison passe ! — Est-ce qu'épris enfin d'un plus sublime amour, L'homme régénéré ne crira pas un jour : — Devant l'art Dieu, que tout pouvoir s'anéantisse, Le poëte s'en vient : Place pour sa justice !

C'est à ce moment qu'on vit naître la confrérie des Bousingots, qui fut une diversion du romantisme. Et voici ceque nous lisons à ce sujet dans une collection de documents bibliographiques publiée chez Pincebourde sur les romantiques, par Charles Asselineau :

« La qualification de bousingots ne fut jamais acceptée par les Jeunes France de la camaraderie de Petrus Borel. Elle leur fut au contraire infligée à l'occasion d'un procès au tribunal de police municipale, qui fit quelque bruit en son temps. Quelques camarades furent arrêtés une nuit dans les rues de Paris, pour avoir chanté trop haut et trop tard une chanson dont le refrain était : Nous ferons, ou nous avons fait du bousingo, (du bruit, du bouzin.) C'était au moment du fameux complot de la rue des Prouvaires : la police, alarmée, engloba les perturbateurs dans la poursuite, et l'affaire se résolut pour

quelques uns d'entre eux, par une incarcération de quelques jours à Sainte-Pélagie. Gérard de Nerval, un des incarcérés, a consacré dans un article intitulé Mes Prisons, inséré dans la Bohême Galante, le souvenir de cette algarade. Cependant l'affaire avait fait du bruit, et le mot bousingo était devenu populaire. Les journaux bien pensants affectèrent désormais d'appeler bousingots les ennemis de l'ordre et du repos public. Ce fut pour donner aux bourgeois et aux journalistes une leçon d'ortographe que les amis résolurent de composer collectivement un recueil de contes du Bousingo. Le projet, comme nous l'avons dit, n'eut pas de suite. Le seul Gérard , m'a-t-on assuré , aurait fourni sa contribution; et le charmant conte de la Main enchantée, qu'il publia plus tard, fut composé exprès pour ce recueil.

« Le bousingo ou bousingot, que l'on retrouve fréquemment dans les lithographies du temps, avec son gilet à la Robespierre, sa grosse canne, sa longue barbe et ses longs cheveux, coiffé tantôt de la casquette rouge, tantôt du chapeau ciré, le bousingot transporta dans la vie politique le style et les allures de l'école romantique. Ce fut

une variété du genre Jeune France, mais aussi rude, aussi énergique que les autres étaient dandies et raffinées . En véritable artiste il trouva tout de suite et avec génie la plastique de son idée. La passion de la couleur et de la localité avait poussé les écrivains romantiques vers le luxe et l'éclat. Le bousingot opposa le brule-gueulc et le petit-bleu, aux narguilehs et aux hanaps. Des mêmes fusées, des mêmes soleils de métaphores qui se tiraient ailleurs en l'honneur des marchesines et des cathédrales, il fit des cartouches pour tirer sur le roi et sur les sergents de ville; mais c'était bien au fond le même procédé et lamêmepoétique».

Champavert, le roman de Petrus Borel, avait-il lait partie en principe de cette collection?

En 1832, parût la première édition des Rhapsodies, chez Levasseur au Palais- Royal. On peut juger delarudesse et du coupant de l'œuvre par ces strophes adressées à un témoin de sa vie douloureuse :

Quand ton Petrus ou ton Pierre N'avait pas même une pierre Pour se poser, l'œil tari ;

Un clou sur un mur avare Pour suspendre sa guitare :

Tu me donnas un abri.

Tu me dis : — Viens mon Rhapsode, Viens chez moi finir ton ode ; Car ton ciel n'est point d'azur, Ainsi que le ciel d'Homère Ou du provençal trouvère ; L'air est froid, le sol est dur.

Paris n'a point de bocage ; Viens donc, je t'ouvre ma cage, Où, pauvre, gaîment je vis ; Viens, l'amitié nous rassemble,

Nous partagerons ensemble Quelques grains de chenevis.

— Tout bas, mon âme honteuse Bénissait ta voix flatteuse Qui caressait son malheur ; Car toi seul, au sort austère Qui m'accablait solitaire, Léon, tu donnas un pleur.

Quoi ! ma franchise te blesse?

Voudrais-tu que, par faiblesse, On voilât sa pauvreté ?

Non ! non ! nouveau Malfilâtre Je veux au siècle parâtre, Etaler ma nudité !

Je le veux, afin qu'on sache Que je ne suis point un lâche, Car j'eus deux parts de douleur

A ce banquet de la terre, Car, bien jeune, la misère N'a pu briser ma verdeur.

Je le veux, afin qu'on sache Quo je n'ai que ma moustache, Ma guitare, et puis mon cœur Qui se rit de la détresse ; Et que mon âme maîtresse Contre tout surgit vainqueur.

Je le veux, afin qu'on sache Que, sans toge et sans rondache, Ni chancelier, ni baron, Je no suis point gentilhomme, Ni commis à maigre somme Parodiant lord Byron.

A la cour, dans ses orgies, Je n'ai point fait d'élégies, Point d'hymne à la déité ; Sur le flanc d'une duchesse, Barboltant dans la richesse, De lai sur ma pauvreté.

Nous n'avons pas à discuter la beauté impressionnante de Champavert; ce rugissement d'âme damnée, ces clameurs immenses, plus sincères que les cris byroniens en montant vers le ciel, s'accumulent, s'agrègent de toutes les fanges, se solidiiient

comme un banc de limon étalé au soleil. Jamais langue ne posséda une puissance évocatoire plus implacable. Ce sont nos baines à nous, auditeurs en petit nombre, qui sifflent dans Champavert, et non les haines d'un seul. On le sent bien dès la première page, ce poète nous venge de l'ordre social et le lecteur l'écoute avec ivresse se faire l'écho de ces malédictions qu'il ne peut formuler que tout bas, et qui le font tressaillir d'aise lorsqu'elles revêtent l'exultant langage de Petrus Borel. Nous n'en voulons pour preuve, que le fragment du chapitre intitulé: Damnation :

« La plaine est obscure et solitaire, lèvetoi, ma grande amie, et descendons le clos; viens errer, là-bas, près de la citerne; il y a bien longtemps que je ne me suis agenouillé sur cette terre ; le houx ombrageant son berceau mortua: re, a peut-être été brouté? Allons voir.

— Oh ! non pas, ce houx est vert et touffu et l'herbe haute et belle ; mes pleurs sont une pluie féconde, et je les en arrose chaque nuit.

— Chaque nuit tu descends à la source?

— Oui ! chaque nuit : quand tout dort en la maison, je me lève et descends faire ma prière sur sa tombe; quand j'ai bien prié et bien pleuré sous le ciel, je me sens plus calme. La nature semble me pardonner mon crime; il me semble entendre dans le silence universel une voix partant des étoiles, qui me crie : — Ton crime n'est pas le tien, faible enfant de la terre, il est aux hommes ! à la société!... que son sang retombe sur eux et sur elle!... Je rentre avant l'aurore, et je goûte alors un sommeil plus paisible et sans rêves affreux ».

Tous deux se dirigent vers la fosse. Champavert lance des blasphèmes dans la nuit, sans entendre les prières de Flava épouvantée.

« S'il était un Dieu qui lançât la foudre, continue-t-il, je le défierais ! Qu'il me lance donc sa foudre, ce Dieu puissant qui entend tout, je le délie!.. Tiens, je crache contre le ciel! Tiens, regarde là-bas, vois-tu ce pauvre tonnerre qui se perd à l'horizon, on dirait qu'il a peur de moi. Ah! franchement, ton Dieu n'est pas susceptible sur le point d'honneur; si j'étais Dieu, si j'avais

des tonnerres à la main, oh! je ne me laisserais pas insulter, défier par un insecte, un ver de terre !

« Du reste, vous autres chrétiens, vous avez pendu votre Dieu, et vous avez bien fait, car, s'il était un Dieu, il serait pendable.

« Oh! si je tenais l'humanité comme je te tiens là, je l'étranglerais! Si elle n'avait qu'une vie, je la frapperais de ce couteau, je l'anéantirais ! Si je tenais ton Dieu, je le frapperais comme je frappe cet arbre! Si je tenais ma mère, ma mère qui m'a donné la vie, je l'éventrerais ! C'est une chose infâme qu'une mère !... Ah ! si du moins elle m'avait étouffé dans ses entrailles, comme nous avons fait de notre fils !... Horreur !... Je m'égare !

« Monde atroce ! il faut donc qu'une fille tue son fils, sinon elle perd son honneur! Tu as massacré le tien!... tu es une vierge Flava ! Horreur ! . . .

« La pluie tombait à flots, le tonnerre mugissait, et quand les éclairs jetaient leurs nappes de flammes sur la plaine, on distinguait Flava échevelée; sa robe blanche semblait un linceul, elle était couchée sous les touffes du houx. Champavert, à deux genoux

l'J"2 LE CAMP DES TA It TARE S

sur terre, de ses ongles et de son poignard fouillait le sable. Tout à coup, il se redressa tenant au poing un squelette chargé de lambeaux : — Flava! Flava! criait-il, tiens, tiens, regarde donc ton fils ; tiens, voilà ce qu'est l'éternité !... Regarde !

a Loi ! vertu! honneur! vous êtes satisfaits; tenez, reprenez votre proie!... Monde barbare, tu l'as voulu, tiens, regarde, c'est ton œuvre, à toi! Es-tu content de ta victime? Es-tu content de tes victimes ? — Bâtard ! c'est bien effronté à vous, d'avoir voulu naître sans autorisation royale, sans bans ! eh ! la loi? eh! l'honneur ?... »

Tel est le chapitre le plus saillant de Champavert. Il est si peu d'esprits qui sachent contenir la haine, la haine irrémissible, la haine sans pactation avec l'ennemi, qu'il faut savoir gré à ceux qui ont le souffle assez puissant pour la porter de ne point s'en débarrasser au milieu du chemin.

Le violent, l'imprévu, les mauvais désirs montant comme un essaim de mouches à vers sur des cadavres, l'accent délibéré qui accuse toutes les figures pour la douleur et recherche la torture expressive de préférence

à l'idéale sérénité de l'àme, voilà Ghampavert. Petrus Borel, le maître rudement personnel, semble avoir reconnu dans la souffrance le trait distinctif du visage humain. Et c'est à propos des œuvres nées au commencement du siècle, qu'on remarquera que, dans l'art romantique, bien haïr a été parfois un auxiliaire de conception non moins merveilleux que la passion échevelée. En tout cas, le romantisme a fait terriblement manœuvrer le rugissement de l'homme moderne. Gautier, ce pur Grec, n'a-t-il pas dit dans Ténèbres, à propos des poètes ;

Sur son trône d'airain, le destin qui s'en raille Imbibe leur éponge avec du fiel amer, Et la nécessité les tord dans sa tenaille.

Le romantisme nous oblige à reconnaître que les œuvres trempées de haine comme dans un bain d'acide, ne s'évaporent pas. «La haine, a écrit Baudelaire, est une liqueur précieuse, un poison plus cher que celui des Borgia, car il est fait avec notre sang, notre santé, notre sommeil et plus des deux tiers de notre amour ; il faut en être avare. » Nous pensons comme le poëte des Fleurs du mal. Mettons-la donc, cette haine, dans

un flacon imbrisable, et de temps à autre, buvons-en deux gouttes; alors nous enfanterons peut-être, plutôt qu'avec un sentiment tendre, des créations aussi mâles que Champavert et que Feu et Flamme. En elle on ne peut nier qu'est la virilité, l'indépendance absolue ; l'amour est le domaine de tous, non pas la haine ; son dédain puissant nous élargit la poitrine. N'est-il pas vrai d'avouer que ceux qui la connaissent deviennent invulnérables, que rien n'entame leur tranquille attente de la destinée? Ils rient avec l'ineffable moquerie des forts, lorsque la brise leur souffle sous une fente, la tentation d'aimer. Le romantisme a fait revivre sous la plume de Petrus Borel, cet antagonisme qui se dévore lui-même. Il y a dans la grandeur d'un sentiment qui n'obéit à aucun calcul, qui est parce qu'il est, et qu'on prend comme il vient, il y a une autorité secrète qui fera toujours quelque chose de ceux qu'il saisira en haut ou en bas. Lequel est donc le plus fort, de l'amour ou de la haine? C'est la haine, puisque comme nous le disions plus haut, elle est faite avec notre sang et plus des deux tiers de notre amour.

En 1839, nous retrouvons la société du Camp des Tartares, rue d'Enfer. Dumas venait d'offrir une fête masquée, square d'Orléans: les amis de Petrus Borel donnèrent aussi leur bal. La salle de danse était au premier, l'infirmerie au rez-de-chaussée. Deligny, qui avait été secrétaire de la porte Saint- Martin, et qu'on appelait Loulou Deligny, s'habilla en grisette. Alphonse Brou — nous n'exagérons rien, — voulut le violer. Le premier qui descendit à l'infirmerie du rez-dechaussée, fut Alexandre Dumas, qui s'était fait servir de la crème dans un crâne.

Ainsi se prononcèrent quelques uns des plus vifs incidents du romantisme. Aux ingénus qui s'imagineraient que le talent trouvait en 1830, les éditeurs qui lui font défaut aujourd'hui, nous n'avons à constater que ce seul fait : c'est que le roman de Champavert rapporta 1,000 francs à son auteur, et Madame Putiphav 2,000 francs. Petrus se vit forcé d'accepter le poste d'inspecteur de la colonisation en Algérie, à Mostaganem. 11 y commença la construction du fameux château de Haute-Pensée, d'où l'on apercevait l'Espagne et d'où il envoyait ses rapports en vers, au ministère de l'intérieur. On le destitua

en 1848. Vers cette époque, Marrast, son ennemi acharné , l'attaqua dans le National. Comme il était invisible chaque fois que les témoins de Petrus Borel se présentaient, Petrus jugea convenable de lui adresser deux commissionnaires, et l'affaire se termina à la honte de Marrast. Rétabli comme fonctionnaire dans la province de Constantine par le général Bugeaud, Petrus ne put achever cependant l'édification du château de Haute-Pensée qui manquait de toiture, lorsqu'arriva sa seconde destitution. De retour en France, les excès de travail altérèrent l'organisation du poète, au point de lui faire perdre tous ses cheveux. 11 prétendit alors que le ciel ne voulait pas qu'il eût la tcte couverte, ce qui était assez logique, et se mit résolument à travailler sous la projection d'un soleil ardent. Il y gagna une congestion cérébrale dont il mourut.

Il est de certaines destinées qui, pareilles à celle d'Edgard Poë, portent écrit en elles, comme singulier tatouage, ce mot : damnation. Oui, la damnation est vraie, c'est-àdire, que le malheur lorsqu'il est entré par une fissure invisible dans la destinée d'un homme, ne peut en être expulsé.

L E G A M P D K S T A ii T A KES

« Exisle-t-il donc, demandait un esthéticien, une providence diabolique qui prépare le malheur dès le berceau, qui jette avec préméditation des natures spirituelles et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans des cirques? Y a-t-il donc des âmes sacrées vouées à l'autel, condamnées à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines? » Certes oui, elle existe cette hideuse Providence, qui fait mouvoir pour la grande joie de tous, un paria, un enguignonné du sort, et qui jamais, jamais ne se lassera. Certes oui, elle est présente à ses côtés, cette force aveugle qui lui bouche toutes les avenues, fait dévier ses pas lorsqu'il se croit d'aplomb et ne se désarme même point au lit de mort; qui forge dans toutes les mains un fer pour le frapper, de même qu'elle écrit dans toutes les têtes la formule d'un marché pour le vendre.

En général, si l'on condamne les filles qui étouffent leurs enfants quand ils naissent, c'est parce qu'elles réussissent à les soustraire aux projectiles qu'on lancerait plus tard sut" eux du haut de tous les toits ; c'est parce qu'elles osent faire disparaître une victime qui, un jour, aurait peut-être atteint le

bagne ou l'échafaud, et la justice n'aime pas à être volée: il faut qu'à l'heure dite elle trouve son mort ou son forçat. Eh bien, la même chose existe dans la société: il faut quelqu'un sur lequel puissent se concentrer toutes ses rages, toutes ses persécutions, et si l'on a pu s'écrier: « honneur avant tout à ceux qui ont aimé la poésie jusqu'à en mourir, » nous demanderons au contraire, qu'a-t-il fait pour naître ainsi? par quelles bizarreries, par quelles flagellations imméritées , pour quel crime héréditaire la poésie et l'art viennentils pareils à d'antiques démons, cercler le cerveau d'un homme, et lui mettre au front une de ces marques, pour lesquelles la foule n'a jamais assez de ricanements?

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Louis Bertrand , Philotée O'Neddy, Mallefille, Etienne Eggis.

ans les rares amitiés qu'on nous accorde, il en est qui, si sincères qu'elles se présentent, ont la vertu d'être presque dégradantes par les expressions de pitié affectueuse dont elles nous honorent. A ce compte-là, il faudrait dire : foin de l'amitié ; car le langage de la pitié sur les lèvres d'un ami est une insulte. Lorsqu'on voit plaindre, en cette forme protectrice que revêt le critique, quelques individualités de poètes disparus jeunes du inonde, une certaine révolte s'empare de nous. Elles ne demandent certes pas une dédaigneuse obole de commisération , ces âmes lières ! Pourquoi allez-vous dévoiler avec un

accent de favoritisme hautain ce qu'elles ont caché toute leur vie ? 11 y a dans cette façon de parler des « pauvres diables» de bohèmes, quelque chose qui nous enflammerait de rage si nous étions dignes de nous aligner à côté de ceux-là. Ayez un langage qui, en proclamant toute la vérité qui convient à l'histoire, ne les avilisse pas. Toute réelle misère se dérobe derrière l'œuvre de l'esprit, et nous mériterions qu'on nous répondit lorsque, nous, les exhumeurs de cendres, nous racontons en termes qui les auraient fait rougir, les privations endurées: — Ah ! ça, monsieur, qui vous croyez si spirituel à notre endroit, épargnez vous donc d'enfler votre veine au sujet de notre faim inrassasiable ! Si nous avons eu faim, c'est que nous avons préféré cela à autre chose; nous ne vous avons pas prié de partager notre jeune ou de le faire cesser ! Etant donné que, si l'on est poëte lyrique et qu'on vive de cet état, on doit être maigre à faire peur, soyez assez bon pour admettre que si nous avons choisi cette façon de nous sustenter, c'est qu'il nous a été indifférent d'engraisser ou non ; plaignez-nous d'être né ainsi, soit; rutilez à votre aise sur notre organisation, cela vous regarde; mais, de grâce,

n'énumérez pas si piteusement le froid de nos orteils à peine couverts, et que l'effilochage de nos vêtements ne soit pas une rubrique à faire déborder les larmes faciles des vieilles femmes et des jeunes gens hypocondriaques. Rendez -nous notre dignité, corbleu! et sachez que si nous avons été ce que nous sommes, c'est qu'au bout du compte, nous vous le répétons, cela nous a plu; il n'y a que le bourgeois qui puisse se complaire à vos attendrissements bêtes !

Ceci donné, l'on admettra fort bien avec nous qu'on puisse portraiturer le poète dans sa pauvreté sans commettre d'outrage. Nous saluons donc ceux qui ont préféré ses tortures plutôt que de se faire juter de la mélasse toute leur vie entre les doigts, et nous découpons le profil de Louis Bertrand qui s'est peint sous le pseudonyme de Gaspard de la Nuit:

« C'était un pauvre diable dont l'expression n'annonçait que misère et souffrance. J'avais déjà remarqué dans ce même jardin — l'Arquebuse à Dijon — sa redingote râpée qui se boutonnait jusqu'au menton, son feutre déformé que jamais brosse n'avait brossé, ses cheveux longs comme un

saule et peignés comme des broussailles, ses mains décharnées pareilles à des ossuaires, sa physionomie narquoise, chafouine et maladive qu'effilait une barbe nazaréenne; et mes conjecturesl'avaient charitablement rangé parmi ces artistes au petit pied, joueurs de violon et peintres de portraits, condamnés à courir le monde sur les traces du juif errant. »

Né à Dijon, Louis Bertrand avait débuté dans le Provincial, journal rédigé par Théophile Foisset, et Charles Brugnot, le 1er mai 1828 avec une chronique de 1364, intitulée : Jacques les Andelys. Un jour Sainte-Beuve avait vu entrer chez lui un jeune inconnu qui, après gracieuse réception, s'était mis à lire plusieurs petits poëmes d'un fini et d'une délicatesse d'exécution inouïe. Sainte-Beuve garda le manuscrit quelques jours, et communiqua à quelques intimes les pages de ce poëme, en prose, qui devait s'appeler Gaspard de la Nuit. C'étaient de petites pièces rhythmées, en façon de strophes, d'un émail et d'un fini précieux, qui s'appelaient, le Maçon, la Tulipe, la Chambre Gothique, les Sylves etc. Tout le moyen âge était groupé là, comme il est groupé dans un missel ou

dans une église gothique. « L'originalité de l'auteur, disait le critique déjà cité, consiste précisément à avoir voulu relever et enfermer sous forme d'art sévère et de fantaisie exquise, ces filets de vin clairet qui avaient toujours jusque là coulé au hasard et comme par les fentes du tonneau. » C'était un travail d'architecte. Si l'on veut se rendre compte que chaque mot était détaillé comme les pierres d'une frise, chaque phrase creusée et enroulée autour de l'idée en manière de volute il n'y a qu'à lire les deux pièces suivantes :

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