LA CHAMBRE GOTHIQUE
.Vo.x et solitudo plense sunt diabolo.
La nuit ma chambre est pleine de diables.
« Oh! la terre, — murmurai-je à la nuit, — est un calice embaumé dont le pistil et les étamines sont la lune et les étoiles.
« Et, les yeux lourds de sommeil, je fermai la fenêtre qu'incrusta la croix du Calvaire, noire dans la jaune auréole des vitraux.
•l Encore si ce n'était à minuit, — l'heure blasonnée de dragons et de diables ! — que le gnome qui se soûle de l'huile de ma lampe !
a Si ce n'était que la nourrice qui berce avec un chant monotone, dans la cuirasse de mon père, un petit enfant mort né!
« Si ce n'était que le squelette du lansquenet
emprisonné dans la boiserie, et heurtant du front, du coude et du genou !
« Si ce n'était que mon aïeul qui descend en pied de son cadre vermoulu, et trempe son gantelet dans l'eau bénite du bénitier!
« Mais c'est Scarbo qui me mord au cou, et qui, pour cautériser ma blessure sanglante, y plonge son doigt de fer rougi à la fournaise! »
Il faut tout dire, Sainte-Beuve en écrivant sur Louis Bertrand, est quelque peu perfide et semble faire « la grimace d'un chat qui a bu du vinaigre » .
« De telles imagettes, disait-il, sont comme le produit du daguerréotype en littérature, avec la couleur en sus... Mais aloro de telles comparaisons ne venaient pas. Plus d'un de ces jeux gothiques de l'artiste dijonnais, pouvait surtout sembler à l'avance une ciselure habillement faite, une moulure enj olivée et savante destinée à une cathédrale qui était en train de s'élever. Ou, encore, c'était le peintre en vitraux qui coloriait, et qui peignait ses figures par parcelles , en attendant que la grande rosace fut montée. »
Nous n'appellerons certes pas ces petits tableaux des imagettes, et nous avouerons à
la mémoire du grand critique, renier ce diminutif qui détonne dans l'appréciation si exactement prise du talent de Louis Bertrand.
La chanson du pèlerin qui heurte pendant la nuit sombre et pluvieuse, à l'huis d'un châtel , adressée au gentil et gracieux trouvère de Lutèce, Victor Hugo, est une allusion dont chacun reconnaîtra le sens adroitement caché :
— Comte en qui j'espère, Soient au nom du père
Et du fils, Par tes vaillants reîtres Les félons et traîtres
Déconfits-
J'entends un vieux garde, Qui de loin regarde
Fuir l'éclair, Qui chante et s'abrite, Seul en sa guérite,
Contre l'air.
Je vois l'ombre naître, Près de la fenêtre
Du manoir, De dame en cornette Devant l'épinette
De bois noir.
Et moi barbe blanche Un pied sur la planche
Du vieux pont, J'écoute, et personne A mon cor qui sonne
Ne répond.
— Comte en qui j'espère Soient au nom du père
Et du fils, Par tes vaillants rîtres Les félons et traîtres
Déconfits.
Ce fut le sculpteur David d'Angers qui veilla les derniers jours de Louis Bertrand à l'hôpital Necker : c'était au commencement de Mai 1841. Le matin de sa mort, il arriva trop tard; on avait eu le temps de descendre le cadavre à l'amphithéâtre et d'en extraire, soit le foie, soit le cerveau. Lorsque la science eut prélevé son tribut, on fit cette chose de l'enterrement qui, dans les maisons de l'Assistance publique, est toujours économiquement tranchée. On évite de faire brûler les cierges sur ces bières en bois mince qui débarrassent le monde de gens aussi inutiles que des poètes ou des écrivains. — « Cependant, raconte David dans une lettre publiée au tome I delà. Revue du Maine et de l'Anjou,
j'ai vu avec reconnaissance une jeune fille émue à la vue de ce cercuil sans drap mortuaire, nu comme les inflexibles murs d'un cachot, et quelques vieilles faisant un signe de croix.
« L'orage qui grondait sourdement pendant ce triste trajet, lit entendre, à notre arrivée à la chapelle , son énergique et sombre rumeur. Le prêtre, assisté d'un servant, dit l'office des morts devant moi, seul représentant de la famille du pauvre abandonné des hommes. Pendant cette cérémonie, des éclairs ne cessèrent de déchirer le ciel et d'illuminer les saints de la chapelle, d'une lumière blafarde. Le prêtre partit; je restai seul dans l'église, attendant pendant plus de trois quarts d'heure l'arrivée du corbillard ; le tonnerre hurlait violemment, et moi, gardien des restes inanimés mais éloquents du pauvre Bertrand, je sentais remuer au fond de mon âme un monde de sensations impossibles à décrire. — Quelques visages rongés par la maladie, paraissaient par intervalle à l'ouverture de la porte ; au fond de la chapelle, une sœur de l'hospice décorait un autel de guirlandes, pour la fête du lendemain.
a Le corbillard arriva enfin ; nous sortîmes
de l'hospice pour nous rendre au cimetière de Vaugirard; la pluie tombait alors par torrents ; le char poursuivait sa route funèbre; nous étions seuls, le mort et moi, car l'orage avait chassé tous les promeneurs, et d'ailleurs, qui pouvait deviner que ces restes étaient ceux d'une intelligence élevée ?
« Le coup de sifflet du gardien du cimetière annonça l'arrivée d'un nouvel hôte dans la demeure de l'oubli; deux hommes prirent le cercueil , et le confièrent à l'une de ces bouches altérées et béantes toujours prêtes à engloutir indistinctement le crime, la vertu, le génie et l'ignorance stupide. La terre résonna sourdement sur les planches caverneuses, et lorsqu'elle se fut élevée en monticule, et ne parut plus qu'une cicatrice, j'adressai un dernier adieu à la triste relique. Je fis planter une croix, portant pour inscription un nom qui sans cloute fût devenu populaire, si les hommes, moins absorbés dans leur égoïsme, se fussent préoccupés de soutenir le génie étouffé trop souvent par l'envie et l'indifférence. »
Telle s'acheva cette lugubre existence, dont la triste fin n'aurait pourtant pas le pouvoir
de détacher de l'art ceux auxquels elle est encore et toujours réservée.
Une figure bizarrement énergique était celle de Théophile Dondey. 11 avait pris l'anagramme de son nom et en avait fait le pseudonyme de Philotée O'Neddy, parce qu'il possédait le même prénom que Théophile Gautier. C'était un des affiliés du clan de Petrus Borel à la montagne Rochechouart, un paroxyste effréné; il ullulait dans le chœur athlétique des Jeunes France. Son poëme de Feu et Flamme est resté l'expression si nette, si absolument précise de l'époque, que jamais document plus local ne pourra être exhumé.
Dans quelques pages hardies et brutalement découpées, nous mettons le doigt sur toutes ces figures du temps qu'on rencontrait souvent chez Jehan du Seigneur. Le poëme est divisé par nuits. Nous donnons les Rodomontades du premier nocturne :
Bohémiens sans toits, sans bancs, Sans existence engainée, Menant vie abandonnée Ainsi que des moineaux francs Au chef d'une cheminée.
Petrus Borel.
Pour un peintre moderne, à cette heure de lune, Ce serait, sur mon âme, une bonne fortune
De pouvoir contempler avec recueillement La scène radieuse au sombre encadrement, Que le jeune atelier de Jehan, le statuaire, Cache dans son magique et profond sanctuaire !
Au centre de la salle, autour d'une urne en fer,
Digne émule en largeur des coupes de l'enfer,
Dans laquelle un beau punch aux prismatiques flammes.
Semble un lac sulfureux qui fait houler ses lames,
Vingt jeunes hommes, tous artistes dans le cœur,
La pipe ou le cigare aux lèvres, l'œil moqueur,
Le temporal orné du bonnet de Phrygie,
En barbe Jeune France, en costume d'orgie,
Sont pachalesquement jetés sur un amas
De coussins dont maint siècle a troué le damas
Et le sombre atelier n'a pour tout éclairage Que la gerbe du punch, spiritueux mirage
Quand on vit que du punch s'éteignait le phosphore Mainte coupe d'argent, maint verre, mainte amphore, Ainsi qu'une flotille au sein du bol profond, Par un faisceau de bras furent coulés à fond. Rivaux du templier du siècle des croisades, Nos convives joyeux burent force rasades, Chaque cerveau s'emplit de tumulte, et les voix Prirent superbement la parole à la fois.
Alors un tourbillon d'incohérentes phrases, Do chaleureux devis, de tudesques emphases, Se déroula, hurla, bondit au gré du rhum, Comme une rauque émeute à travers un forum
Vrai Dieu ! quels insensés dialogues ! — L'analyse Devant tout ce chaos moral se scandalise, —
Comment vous révéler ce vaste encombrement
De pensers ennemis, ce chaud bouillonnement
De fange et d'or?... Comment douer d'une formule
Ces conversations d'enfer où s'accumule
Plus de charivari, de tempête et d'arroi
Que dans la conscience et les songes d'un roi ?...
L'un des vingt redressant sa tête qui fermente, Pour lutter de vacarme avec cette tourmente, D'une voix qui vibrait comme un grave Kinnor, Se mit à réciter des strophes de Victor.
Et tous énamourés de cette poésie
Qui pleuvait sur leurs sens en larmes d'ambroisie,
Se livraient de plein cœur à l'oscillation
D'une vertigineuse hallucination.
Il y avait dans l'air comme une odeur magique
De moyen âge — arôme ardent et névralgique
Qui se collait à l'âme, imprégnait le cerveau.,
Et faisait serpenter des frissons sur la peau.
Les reliques d'armure aux murailles pendues
Stridaient d'une façon bizarre; — les statues
Tressaillaient sourdement sur leurs socles de bois,
Prises qu'elles étaient de glorieux émois,
Et se sentant frôler par les ailes sonores
Des strophes de métal, lyriques météores:
— Comme sous les genêts d'un beau mail espagnol,
Parmi les promeneurs éperdus sur le sol,
Ses jeunes cavaliers tressaillent quand la soie
Des manches de leurs dames en passant les coudoie
— Oh! les anciens jours ! ditReblo: les anciens
jours !
Oh! comme je leur suis vendu! comme toujours
Leur puissante beauté m'ensorcela et m'enivre Camarades, c'était là qu'il faisait bon vivre Lorsqu'on avait des flots de lave dans le sang, Du vampirisme à l'œil, des volontés au flanc !
Après quelque silence, un visage moresque Leva tragiquement sa pâleur pittoresque, Et faisant osciller son regard de maudit : Sur le conventicule avec douleur il dit :
— Certes, il faut avouer que notre fanatisme De camaraderie est un anachronisme
Bien stérile et bien nul ! — Ce n'est plus qu'au désert
Qu'on peut en liberté rugir. — A quoi nous sert
Dans une époque aussi banale que la nôtre,
D'être prêts à jouer nos têtes l'un pour l'autre? —
Si, me jugeant très-digne au fond de ma fierté
De marcher en dehors de la société,
Je plonge sans combat ma dague vengeresse
Au cou de l'insulteur de ma dame et maîtresse
Les sots, les vertueux, les niais m'appcleront
Chacal ! . . . Tout d'une voix ils me décerneront
Les honneurs de la grève ; et si les camarades
Veulent pour mon salut faire de3 algarades,
Bourgeois, sergents de ville et valets de bourreau,
Avec moi les cloûront au banc du tombereau. —
Malice de l'enfer
— J'acclame volontiers à ton deuil solennel Dit au pérorateur l'architecte Noël
Mais tout n'est pas servage en la sphère artistique : Si nous ne possédons nulle force physique Pour chasser de sa tour et mettre en désarroi Le Géant spadassin qu'on appelle la loi, Les arsenaux de l'âme et de l'intelligence
21 'l LA BOHÊME ROMANTIQUE
Peuvent splendidement servir notre vengeance.
Attaquons sans scrupule en son règne moral,
La lâche iniquité de l'ordre social.
Lançons le paradoxe; affirmons dans vingt tomes
Que les mœurs, les devoirs, ne sont que des fantômes
Battons le mariage en brèche ; osons prouver
Que ce trafic impur ne tend qu'à dépraver
L'intellect et les sens; qu'il glace et pétrifie
Tout ce qui lustre, adorne, accidente la vie.
Je sais bien que déjà plusieurs cerveaux d'airain
S'emmantclant aussi d'un mépris souverain
Pour les vils préjugés delà foule insensée,
Se sont faits avant nous brigands de la pensée.
Mais parmi les forêts de vénéneux roseaux
Que l'étang social couronne de ses eaux,
C'est à peine s'ils ont détruit une couleuvre.
Il serait glorieux de parachever l'œuvre,
Et de faire surgir, du fond de ce marais,
Une île de parfums et de platanes frais. —
— Silence!... écoutez tous, frères!., se mit à dire Don José, l'œil en flamme et l'organe en délire. Ecoutez! je m'en vais vous prouver largement Que nous pouvons scinder même physiquement De la société l'armure colossale
Et de nos espadons rendre la chair vassale !..
— Il n'est pas au néant descendu tout entier Le divin moyen âge : un fils, un héritier
Lui survit à jamais pour consoler les Gaules. En vain mille rhéteurs ont lancé des deux pôles Leur malédiction sur ce fils immortel, Il les nargue, il les joue. . . Or, ce dieu c'est le duel.
— Voici ce que mon âme à vos âmes propose.
Lorsqu'un de nous, armé pour une juste cause, Du fleuret d'un chiffreur habile à ferrailler Aura subi l'atteinte en combat singulier, Nous jetterons, brûlés d'une ire sainte et grande, Dans l'urne du destin tous les noms de la bande, Et celui dont le nom le premier sortira, Relevant le fleuret du vaincu, s'en ira Combattre l'insolent gladiateur : s'il tombe, Nous élirons encore un bravo sur sa tombe : Si l'homme urbain s'obstine à poser en vainqueur, Nous lui dépécherons un troisième vengeur, Et toujours ainsi, jusqu'à l'heure expiatoire. Où le dé pour nos rangs marquera la victoire !
Pendant que Don José parlait, un ràlement Sympathique et flatteur circulait sourdement Dans l'assemblée — Et quand ses paroles cessèrent, Des acclamations partirent, s'élancèrent Avec plus de fracas, de fougue, de fureur, Qu'un Te Deum guerrier sous le grand empereur..
Ce fut un long chaos de jurons, de boutades, De hurrahs de tollés et de rodomontades, Dont les bruits jaillissant clairs, discordants et durs, Comme une mitraillade allaient cribler les murs.
Et jusques au matin les damnés Jeune France Nagèrent dans un flux d'indicible démence — Echangeant leurs poignards — promettant de percer L'abdomen des chiffreurs — jurant de dépenser L • ii' àme à guerroyer contre le siècle aride. — ïuus, les crins vagabonds, l'œil sauvage et torride Pareils à des chevaux sans mors ni cavalier, Tous hurlant et dansant dans le fauve atelier,
Ainsi que des pensers d'audace et d'ironie Dans le crâne orageux d'un homme de génie
Comme le héros de Shakespeare, de temps à autre on ôte son chapeau pour voir s'il n'a pas pris feu à une étoile.
« Mourez donc et que ça finisse ! esprits qui avez dit votre dernier mot, » s'écriait-on. a A bas tout le monde et vive moi, le moi qui a vingt ans. »
Dans les fameuses galeries de bois où régnait le libraire Ladvocat, on entendait des jeunes gens chantonner ces vers :
L'amour naît et ta porte est close, Lève toi ; pourquoi sommeiller ?
A l'heure où s'éveille la rose Ne vas-tu pas te réveiller ?
ô ma charmante Ecoute ici L'amant qui chante Et pleure aussi
Tout frappe à la porte bénie !
L'aurore dit : je suis le jour ; L'oiseau dit : je suis l'harmonie, Et mon cœur dit : je suis l'amour.
Un nouveau venu, Félix Arvers, s'inspirait sans plagiat du poëme d'Albertus au
second acte d'un de ses drames sur la mort de François Ier, et ne craignait pas d'édifier cette brusque déclaration :
Si, des livres nouveaux, le ton vous scandalise, Quelle nécessité qu'une vierge les lise ? Est-ce qu'une œuvre d'art a la prétention D'être un cours de morale et d'éducation ?
L'art n'est pas éhonté, mais croyez qu'en effet Votre étroite pudeur n'est pas du tout son fait; L'art n'est pas fait pour vous, mesdames les Comtesses ; Il s'accommode mal de vos délicatesses.
Pour vous, prudes beautés, bégueules de salon, Qui n'osez regarder en face l'Apollon, Qui jetez un manteau sur les lignes hardies De la Vénus antique.
a Alors, dit Jules Janin en parlant de l'époque où disparaissait Lafayette, il y avait dans Paris une insurrection d'écrivains nouveaux venus, qui ne pouvaient pas suffire à tous les contes, à tous les romans, à toutes les nouvelles de la consommation quotidienne. On publiait en ce temps-là, en huit ou dix tomes, s'il vous plaît, les Contes bruns, les Contes roses, le Livre des Jeunes Femmes, le Livre des très-jeunes Femmes, à la Brune, à Minuit, Entre chien et loup, et, sous le
moindre prétexte, pour avoir été soldat marin, médecin, étudiant, homme d'Etat, jeune fille ou veuve, plus ou moins veuve de la grande armée, on se trouvait en droit de publier les mémoires et les impressions de sa vie, et toutes ces choses se lisaient peu ou prou, tant la calme lecture était un grand besoin après toutes ces agitations de la rue. On lisait pour lire, on lisait pour oublier ; on lisait les petits écrivains, justement parce que les grands écrivains étaient en marche ; le nombre des lecteurs est considérable que M. de Balzac a donnés à ses confrères. Tel jeune homme, à lire les Odes et Ballades, se trouvait poète « Et moi aussi ! » se disaitil. Nos souvenirs ont conservé des pièces charmantes, écrites sous la vive et première impression de Joseph Delorme. Ecoutez par exemple, ce sonnet charmant — Joseph Delorme avait remis le sonnet en rare et difficile honneur — et dites-moi, s'il n'est pas dommage que ces choses là disparaissent à tout jamais, comme un article de journal ? :
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère, Un amour éternel en un moment conçu .
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le tair •, El celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.
Hèlas, j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire, Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu !
Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre Ce murmure djamour élevé sous ses pas.
A l'austère devoir pieusement fidèle
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :
« Quelle est donc cette femme ?» et ne comprendra pas.
Une figure entre toutes, celle de Don Juan, devait être nécessairement exploitée par la nouvelle école. Ce fut ce qu'entreprit Mallefille, plus tard auteur de la pièce le Cœur et la Dot, en écrivant les mémoires où Don Juan viole l'hospitalité reçue en séduisant la femme de son cousin, Dona Téresa, et en se faisant aimer de leur pupille. « Le hasard pense-t-il, me jette au milieu de cette famille; qu'en résulte-t-il ? Désordre, ruine et déshonneur. — J'aime l'une, j'aime l'autre, je n'aime ni l'une ni l'autre, suis-je un méchant? Non, sur mon âme, non ! Je donnerais ma vie pour leur bonheur. — Quelle est donc la cause de cette effroyable anomalie ; quelle est cette fatalité qui pousse au mal une bonne voljnté; suis-je le maître de mes actions ? Ni moi, ni
les autres. Qu'est-ce donc que la vertu? Qu'est-ce que l'âme ? Qu'est-ce que l'homme ?» Ainsi s'exprime le Don Juan de Mallefille, et toute la vie de son héros se résout dans ce fait unique : séduire surtout des femmes chastes comme la mie de pain, sobres comme des fourmis, dévotes comme des madrilènes. Un jeune et rêveur Lucifer, incarné dans la peau d'un homme, une espèce d'odyssée du vice où se révèle le pacte diabolique, que tout être accomplit silencieusement en son coin de conscience le plus retiré, voilà en deux lignes, ce qui a tenté l'analyse de Mallefille dans son Don Juan.
Vers 1840, à peu près, une deuxième génération romantique continue la première.
Un peu plus tard, en 1851, Etienne Eggis inaugure ainsi la première page de son volume de vers : En causant avec la Lune.
a II existe ici bas une classe d'hommes étranges ; ils portent des cheveux longs et bouclés comme le Christ. Ils ont dans leur large prunelle le regard fixe, ardent et profond des aigles, des lions et des rois. Ils aiment la lune, la mer, les montagnes. Ils vont souvent à la marge des grandes forêts, écouter chanter la nature, cette ode simple
et sublime d'un grand poëte qu'on appelle Dieu. Ils passent à travers les foules, calmes, rayonnants et doux.
« J'ai essayé de chanter moi aussi, comme ces hommes aux longs cheveux qu'on appelle poëtes.
« Pauvre et humble artiste, je continuerai mon œuvre solitaire, calme, grave et serein. Rempli de la sublime et sainte folie de l'art, je travaillerai comme les vieux maîtres allemands ou italiens du moyen âge, sans me laisser troubler par les bruits du dehors et les rumeurs de la place publique. Je laisserai rire les hommes qui n'ont point de cœur, et je marcherai toujours en avant, sans colère et sans haine, la flamme au cœur, la harpe en bandouillière et les yeux sur l'horizon où resplendit calme et éternel comme Dieu, le vaste et splendide soleil de l'art. Si, sur ma route , quelque main sympathique m'est tendue, si quelque voix de frère me dit, courage! je serai heureux et je le bénirai. »
La main qui se tendit vers Etienne Eggis, ce fut celle d'Arsène Houssaye. Nous ne sommes certes pas d'humeur bénisseuse de notre naturel, et nous ne nous soucions, parbleu, d'adresser de flatterie à aucun. Mais la
vérité nous a toujours ardé le cœur, et nous ne voyons guère pourquoi on ne raconterait pas ce que le directeur de 1M r liste entreprit à l'égard du poëte Etienne Eggis lorsque :
La faim et la misère Jetaient sur son bonheur leur chemise de haine.
Il le recueillit chez lui, et meubla un pavillon à son intention. L'enragé noctambule habita quelque temps Beaujon. Mme Arsène Houssaye, une de ces femmes dont la race ne tend guère à se continuer , aida son mari dans cette bonne action faite si simplement, elle mit un piano dans la chambre du poëte; ce piano fut l'àme de la cellule, car Etienne Eggis était un musicien consommé. Mais il se lassa de cette quiétude, il préférait coucher sous les arches de ponts. Un jour Eggis oublia tout à fait — tant son propriétaire mettait de bonne grâce à le lui faire oublier — que les meubles n'étaient pas à lui ; il les vendit à un brocanteur, et s'en fut, probablement causer avec la lune dans un autre endroit. Quelque temps après, la raison, la mémoire lui revenant , chacune des lettres qu'il écrivait à son ami se terminait
par cette formule : « votre reconnaissant et dévoué voleur. »
Nous détachons ici, de son livre, une pièce dans laquelle le retour périodique de deux vers crée un effet inaccoutumé :
La lune est belle et la brise est dormante, Jeunes amants, embrassez votre amante.
Lorsque l'orage est en chemin, Le lac devient tranquille et calme ; Quand notre vie enfin se calme, C'est que la mort nous tend la main.
La lune est belle et la brise est dormante, Jeunes amants, embrassez votre amante.
Au fond des fleurs rampe le ver, Toute joie est vite ravie; La douleur remplit notre vie ; Après le printemps vient l'hiver.
La lune est belle et la brise est dormante, Jeunes amants embrassez votre amante.
Tout est faux, même le remord ; Autour de nous tout est mensonge :
L'amour ici bas est un songe Dont le réveil est dans la mort.
La lune est belle et la brise est dormante, Jeunes amants, embrassez votre amante.
Eggis a signé avant de mourir une théorie abracadabrante sur les noms connus. Selon
lui, le nom est l'expression de l'homme. Son Voyage aux Champs-Elysées est digne du Voyage à la Lune, de Cyrano de Bergerac ; aussi est-il hors de prix dans les ventes publiques. Et cependant son existence, si fantaisiste qu'elle soit, ne porta pas les germes de cette paresse féconde qui fit les Mùreer et les Gozlan.