‹ Les romantiquesChapitre 3 sur 24 · FRÉDÉRIC K LEMAITRE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC K LEMAITRE

pelez, car c'était une de ces figures puissantes, larges et vivaces, qui se mettent en rapport avec toutes nos sympathies, qui entrent violemment dans notre mémoire, et qu'on revoit toute sa vie avec les yeux de l'imagination, lorsqu'on les a vues une fois seulement avec les yeux du corps. »

Veut-on un contraste saisissant à cette physionomie ? Regardez Frederick entrant comiquement dans la peau du fameux Raymond de V Auberge des Adrets. Quelle écrasante facétie ! Quel interminable éclat de rire pendant deux cents représentations, qui enfonce du même coup la caverne et les voleurs du drame a à forçats sérieux!» Le voici, avec son pantalon jaune collant, sa cravate rouge désourlée, son castor, ses coudes percés, et sa fameuse tabatière longue à charnières grinçantes, usé, râpé, rapiécé. Cet incroyable de la misère, au geste prétentieux; ce bandit fashionable, dont le rôle, accusé jusqu'à l'extravagance, poussa l'ivresse de la gaieté jusqu'au délire, dans une pièce où l'auteur voulait faire pleurer.

Cent drames ont palpité de son souffle: Robert-Macaire l'a vu débordant de fiel ; Ruy-Blas, arrachant un cri terrible, un

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cri plein de délire et de vengeance :

Je crois que vous venez d'insulter votre reine !

Paillasse, mettre l'empreinte du génie même dans la trivialité, « II saura, dit un critique, jeter sa femme par la fenêtre avec la même aisance qu'il cuisine la soupe aux choux du saltimbanque ». Il a le pouvoir de descendre jusqu'à la farce et de monter jusqu'à la poésie la plus sublime. C'est dans l'expression dominatrice de ses yeux que l'on retrouve le reflet « du regard de l'aigle, ce feu hardi qui peut se confondre dans la lumière homogène du soleil. » L'œil de Kean, « cet éclair magique, cette flamme enchantée. » Henri Heine l'a reconnu dans l'œil de Frederick, comme on reconnaît chez lui la déclamation, le débit saccadé du comédien anglais, Protée du drame, ayant l'étincelance de geste et devoix, et l'autorité physionomique, aussi morne que la douleur , plus amer que Méphisto, sinistre comme ce pâle soleil éclairant la scène des Folies dramatiques, où Robert Macaire montait chaque soir vidant les derniers éclairs d'une prunelle sarcastique sur le parterre haletant.

LFRED de MUSSET fut aussi disciple de Hugo, mais il fît de suite l'école buissonnière. L'ironie le laissa, rail, leur impitoyable, bafouer ce qu'il aimait, à force d'en avoir souffert.

0 désespoir, divinité descendue des cercles du vieux Dante parmi les drames du romantisme; puissance incalculable qui donne à tous le droit de maudire ; élan profond qui centuple les forces, et nous communique cette vigueur de haine envers Dieu, qui devrait au moins obliger à la colère le dédaigneux arbitre delà vie; de quelle liqueur amère tu nous abreuves, lorsqu'avec Byron, Lamartine, Hugo, Musset, tu joues de ton archet sur les cordes de l'àme! On dirait que tu brises tous les vieux moules de la poésie, et

que, du déchirement de toutes les harmonies en déroute, tu tires des effets inattendus, des vibrations d'une tonalité étrange. Nous te saluons, hymne acerbe de la douleur, novissinia verba, qui nous venges du destin, «comme d'un coup de poignard.» On t'a proclamé maître, car tu as donné les accents qui aident l'homme à braver ce qui est plus fort que lui. Gomme ces Indiens qui insultent leurs vainqueurs en chantant au milieu des supplices, tu lui fais trouver l'accent de défi qui lui permet au moins de mourir avec quelque grandeur !

Ainsi nous songeons devant le nom de ce poète disparu sitôt. Mort après avoir parcouru le clavier des notes aiguës de la souffrance, son nom a été Rolla, lorsqu'il vivait parmi nous. Sil'on se reporte à l'époque où ce portrait est le sien, la physionomie semble faite pour soulever tous les problèmes phrénologiques. La chevelure blonde recouvre un cerveau où vient se loger une ardeur dévorante, une volonté sans frein et peut-être sans direction. Jamais cette boite caractéristique du crâne, qui dérobe tant de forces latentes, ne cacha plus d'élans aveugles, plus d'aspirations effrénées vers le bonheur.

Le voici tel qu'il était alors à la Sorbonne, dans les allées du Luxembourg1, «la taille svelte, serrée dans une redingote brune, et paraissant, à vrai dire, plus occupé de toilette que de poésie. » Sous la barbe pâle et fine, les muscles durs et solides du menton accusent l'énergie. Dans cette figure chevaline, d'un galbe mince, élégant, au nez long, étroit, aux lèvres sensuelles, se lèvent les orbes d'un regard tantôt terne, tantôt fiévreux. On voit se dessiner, à travers le masque amaigri, toutes ces cavités éloquentes d'où jaillissent la mémoire, la force créatrice de l'esprit, la passion dans la douleur, le rire dans l'amour. Acharné à poursuivre la vérité comme à l'attaque d'une redoute, il garde la personnalité inquiète d'une jeunesse irritable. Aller de Hugo ou de Lamartine à Musset, c'est passer d'une statue en face d'un buste: il y a entre leur individualité morale, la même distance qu'entre leur type physique. Chez Musset, le profil est affiné par l'esprit. Du large courant où l'on navigue chez les uns, on se trouve en présence d'une organisation plus mobile, que l'aile du caprice enlève et repose à terre. La conception jaillit de moins haut ; la surface du style n'est plus un bloc de

marbre dans lequel on taillera à grands traits, mais un joyau serti avec l'élégance d'un spirituel ouvrier, et dont les miroitements vibrent comme les biseaux de l'acier.

Mais ce négateur a le moi humain, le moi vivant, le cri de l'âme ulcérée qui perce sous les « gamineries poétiques, le dandysme byronien,» les négligences volontaires et tout affectées, de donner un croc-enjambe à la forme dont l'école romantique se montre cependant si sévère. Rétif au plaisir, il poursuit l'expression d'un certain idéal de vice. Son doute se change en aspiration; son amertume appelle la croyance; sur cette tristesse , l'or du sourire resplendit quelquefois: c'est l'orage aperçu entre les rayures prismatiques du soleil. Ainsi que ces poètes qui déposent la douleur qui les accable dans leurs vers, et s'envolent après, soulagés , comme Goethe , il ne peut écrire que, pour lui, « poésie est délivrance»; caril meurt de ce spleen; car, tout en l'interprétant dans son œuvre, il ne s'en sépare point ainsi que d'un fardeau; car, selon l'expression d'un commentateur, il garde jusqu'à la fin « son cœur brûlant et ennuyé. » Et voilà pourquoi tu es grand, ô Musset! et

non pour avoir osé secouerla statue de Voltaire de tes faibles mains, comme si un seul de ses débris titanesques n'eût pas suffi pour t'écraser, « enfant superbe ! »

En son vers d'un jet altier, le rhythme bondit avec un mouvement qui le fixe à jamais dans la mémoire ; la chanson vole alerte et cavalière sur ses lèvres, de même que le son du cor à une heure matinale, et la rime piaffe en évolutions brillantes. Tantôt il semble que l'amour éventre l'enveloppe d'un seul trait, et projette sur les nuits son rapide éclair, pour enfanter après, comédies «aux ailes d'abeilles, » poèmes battus de mille vents contraires. Rolla, Mona Belcolore, Franck, Hassan, Namouna, spectres tragiques de ses veilles, peut-être vous penchez-vous à son oreille pour lui murmurer à votre tour dans le silence du tombeau :

Dors-tu content, Musset?...

Mais, plutôt, éveillez-le de votre plus doux souffle, faites flotter sous sa paupière les visions de celte jeunesse à laquelle il ne voulut pas survivre, car aucun autre ne personnifia mieux parmi nous cette «chose légère et sacrée,» cet être fragile, ni dieu, ni mortel,

dont parle un ancien, et qui s'appelle un poëte, dont l'existence aura été encadrée, pour Musset, entre ces deux vers; l'un qui caractérise le matin de la vie :

Franck, une ambition terrible te dévore.

Et celui-là que le pressentiment d'une agonie en détresse, d'un affaissement précoce lui a fait lancer pareil à une flèche, sur son drap mortuaire :

La poussière est à Dieu. Le reste est au hasard.

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OUS sommes en présence d'un

portrait acquis à l'histoire, de

celle qui fut si impétueuse-

| ment aimée et anathèmisée par

[Musset.

George, ou plutôt Indiana, car ce nom convient mieux à la rêveuse physionomie que nous interrogeons, a toujours gardé comme le trait le plus frappant, l'énergie des lignes jusque dans les courbes les plus délicates. Dans l'encadrement de la chevelure courte et bouclée , d'un noir chaud , l'œil bombé s'allume et scintille doucement, doué d'un caractère qui vous enveloppe en ses attirances ; le visage se colore, les contours prennent de l'accentuation ; le nez est long, mince, serré à l'extrémité, et la bouche, qui devint si proéminente, indique la fermeté, la décision.

A cette période de sa vie, après Lélia, après les Lettres d'un voyageur, on se la

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représente sous les traits d'un jeune garçon, d'un poëte enfant, qui vous charme par son ardeur et son étourderie. Le vêtement masculin qu'elle prend pour ses courses, aide encore à l'illusion. Ce qui lui fait aimer le bien, c'est le sublime instinct d'artiste qui vous met au cœur une vague inquiétude de ce qu'on sent plus haut que soi. Mais elle ne le rêvera que comme un des effets du parachèvement de l'ordre social. Elle a l'inquiétude du vrai plutôt que la passion; la curiosité du beau, plutôt que l'amour; l'attrait du mouvement qui fait que l'on s'y précipite tête baissée, et non le sentiment d'harmonie qui rétablit l'accord ou l'équilibre entre les hommes et les choses lorsqu'il est rompu. L'inconnu exerce sur elle une fascination continuelle ; mais ce n'est plus avec la certitude que l'inconnu lui cache une loi ou un secret, c'est sous l'attraction que le vide exerce sur l'esprit du penseur,

Dans ses paysanneries et ses romans, George Sand a-t-elle vu dans la nature autre chose que ce qu'on y peut voir, c'est-à-dire la splendide enveloppe mortuaire de l'homme? Non sans doute; les étoiles ne sont que les clous scintillants qui servent à murer les

parois du brillant cercueil où nous naissons, où nous nous dissolvons. Nouveau Faust, elle dirait volontiers au principe qui préside à la destruction des choses de l'univers : « En m'accordant de regarder dans son sein profond, comme dans le sein d'un ami, tu as amené devant moi la longue chaîne des vivants, et tu m'as instruit à reconnaître mes frères dans le buisson tranquille, dans l'air,

dans les eaux » Peut-être cette conception

panthéiste apparaît-elle privée de ce verbe divin que Dante appelle: il primo amor; peut-être laisse-t-elle à l'âme un effroi inconscient; mais si l'on y réfléchit, c'est une façon à elle de spiritualiser la nature, comme Byron, et non de l'anéantir. Ce n'est certes pas, selon son expression, en s' annihilant au niveau de la matière ; ce n'est pas non plus «en abjurant l'immortalité de sa pensée, pour fraterniser, dans un désespoir résigné, avec les éléments grossiers de la vie physique;» c'est plutôt en prêtant une existence d'un ordre perfectible à ce qui sera. Qu'importe que le mot «Dieu» ne soit que la signification allégorique prise en sens caractéristique du beau. Comme l'a écrit un penseur : chacun porte en soi son Montaigne, sa nature un peu

païenne, son moi naturel où le christianisme n'a point passé.

Ainsi que Lamartine, le don naturel de la parole l'emporte. à imposer, elle aussi, à ceux qui l'écoutent en proie à l'ivresse, des vérités dont la forme les fera toujours accepter sans discussion. S'il lui plait de faire aimer l'athéisme, on cherchera en vain à s'en défendre, on l'aimera; car il y aura dans la statue du dieu certains airs de grandeur qui domineront. Quoique née de Rousseau et appartenant dès son début au mouvement romantique, George Sand ne s'est enrôlée sous aucun maître contemporain, ne s'est point rompue au système d'une coterie. Elle a du trappu dans le style, sans avoir jamais rien de besoigneux dans l'esprit; sa prose se laisse palper les reins tant elle est musclée, ce qui ne l'empêche point par instant de frapper la terre d'un coup d'aile, et de se balancer majestueuse, maîtresse de son vol et de sa chute.

'Y méprendra- 1- on ? Celui-là,

ainsi que Musset, est un fils

de Byron .

Son regard a tantôt le bleu

.scintillement de l'acier; tantôt la flamme qui encercle d'un seul jet une création artistique. On devine que l'effet de ce coup d'œil direct, exact, tombant d'aplomb sur ce qu'il vise, est de graver immédiatement l'enveloppe des objets dans la mémoire; la discussion modifiera ou adoucira l'impression reçue; mais l'empreinte, ou si l'on veut, la première esquisse des choses, restera ineffaçable dans cette glace intérieure de l'esprit où se répercute l'image des lignes et des couleurs.

Le front haut, droit, dont les angles s'élancent dans un mouvement hardi, s'enlève d'une façon impérieuse sur les tempes aux réseaux fins et nerveux, contre lesauelles viennent

battre tous les rhythmes et toutes les sonorités. Le nez se termine en une courbe railleuse; la bouche, dont le demi-sourire, est doucement désabusé, s'éveille entre les filets d'or de la barbe et s'arque aux lèvres accusant une subtile ironie. Derrière ce sourire, on sent naître ce désir de l'esprit, cette volition ailée pour toutes les figures captivantes de l'art : insatiabilité du chercheur dont le rêve est de mettre son moi incisif à travers les régions tourmentées de la poésie, du roman, de la critique, de la philosophie et de l'histoire. La chevelure blonde est bouclée comme celle des têtes douées d'une jeunesse impérissable. La taille élevée, d'un grand air, se stylise encore sous un pourpoint de velours noir coupé droit ainsi que celui d'un peintre des temps anciens. Ce costume sombre fait ressortir le masque déjà très-accentué par sa pâlenr, qui ferait volontiers penser que chez Arsène Houssaye, comme chez René, atout a été passion en attendant la passion même.»

Revenu de tout, mais toujours jeune, amoureux du faste, mains pleines de roses et pleines d'or, cœur qui met de l'ivresse jusque dans le désenchantement, divination intui-

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tive qui ferait dire que pour lui « inventer c'est se ressouvenir, » rapide comme la fantaisie, et marquant d'un cachet indélébile les traces de sa personnalité, trouvant l'originalité aux sources intimes de l'âme, parce que , comme Chateaubriand , il est « égaré et possédé du démon de son cœur. » Qui a mieux peint l'esprit du xvme siècle et la passion du xixe, que ce grec du temps de Phidias et d'Aspasie, égaré parmi nous, ce romantique échappé des vignes et des forêts? Arsène Houssaye est une physionomie individuelle entre toutes; chacun de ses romans fait songer qu'à côté de celui qui a dit: « Je pense, donc je suis, » il ajouterait volontiers: « J'aime, donc je crois. » En critique, il inaugure une phase nouvelle. Il prend à son gré la touche du peintre , le fondu et la tendresse du pastel, le tour voltigeur et capriçant. Toutes les figures de l'histoire, refrappées par lui, ainsi que des médailles, restent comme brillantées sous le rayonnement féerique échappé de sa plume. Il est le seul auquel l'apparition d'un nom nouveau n'inspire pas un muet dédain; aussi celui qu'il a distingué dans la plèbe littéraire se sent le courage de défier le silence, lahaine,

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l'insouciance du critique à coups de pioche. Tout en restant aujourd'hui, avec Hugo et Banville, le représentant du romantisme, sa muse est hellénique. Il n'est besoin d'autre preuve que ce petit monument architectural des Cent et un Sonnets, édifié de la main délicate d'un robuste ouvrier. Daphné, Cybèle, une fresque de Pompéi, Orphée, Diane chasseresse, les dieux d'Homère, Amphitrite, sont des poëmes d'une saveur forte et nourrissante comme le miel; autant de bas-reliefs faits pour courir sur le socle d'une statue. Son nom, à jamais lié, chez les parnassiens, à celui de Gautier, éveillera toujours l'idée de la ligne sculpturale et voluptueuse : sentiment impérissable du monde païen, entrevu à travers l'art et à travers la nature. Il a la sérénité, la grâce aérienne, et son vers est contourné, travaillé, fourbi. Tantôt le poète n'offre qu'une esquisse toute sobre, tantôt le fond de sa toile est nourri, chargé de couleur, prêt à recevoir la hanche ployante d'une Antiope. Cela ne relève-t-il pas immédiatement de l'antique, surtout dans cette évolution du style qui fait d'Arsène Houssaye le Praxitèle de la poésie?

Mais d'où vient que, par instant, une force qu'il ne peut maîtriser le contraint à s'arrêter ému, pensif? Est-ce que cette lumière qui a commencé à se lever pour lui sur les surfaces des marbres, éclaire subitement à ses yeux l'orbe d'une planète inconnue ? Est-ce que l'esprit de Dieu l'effleure de trop près de ses ailes de feu , et trace en son esprit mille cercles nouveaux? Et comment ceux qui l'écoutaient se demandent-ils tout à coup surpris: Quel est donc cepoëte, cet athénien des anciens jours qui chantait hier dans le rite ionien, et qui nous apporte à présent l'écho d'une sphère étrange, innommée, que nous ne connaissons pas? Quelle attraction l'éloigné de nous? Quel accent plus impérieux et plus tendre a fait ployer sa fierté superbe? S'est-il blessé comme Eros en jouant avec ses flèches d'or ? Sa voix est de la terre , et pourtant résonne grave et mélodieuse; on dirait , à l'entendre , le fugilif d'on ne sait quelle âpre et lointaine patrie ?

Son démon, car il a son démon, n'en doutons pas, est en train de lui souffler mille et une créations: «le caprice, l'inattendu de Sterne, dans la tristesse et la passion de Rousseau. » Mais nous avons songé souvent qu'il a aussi

son «Egérie 'voilée ,» qui ne le visite que lorsqu'il est seul; personnalité disparue de ce monde où il l'a aimée, et qui le forcerait à croire à l'amour alors qu'il ne croirait plus à la femme. Si Arsène Houssaye n'appartenait à l'histoire, on n'oserait lire ces feuillets intimes; mais pourquoi n'avouerions-nous point que nous nous sommes imaginé voir souvent au déclin du jour, dans une longue galerie de l'avenue Friedland, certains profils de mortes glisser et lui sourire dans les glaces rembrunies :

Une surtout, un ange... une jeune Artésienne.

Savez-vous où l'on trouve encore la plus réelle expression physique d'Arsène Houssaye? C'est dans la physionomie de son fils aîné, M. Henry Houssaye, ce jeune homme qui à déjà franchi le seuil de l'Académie pour y être couronné. Il y a entre leurs deux personnalités la même différence qu'entre leur caractère d'écrivain. Ce qu'on rencontre de tlottant et de fantaisiste chez l'un, se régularise, se fait plus classique chez l'autre, par les points de repère de l'historien d'Alcibiade avec la Grèce, par sa tendance austère à

poursuivre dans la netteté et la logique des faits du passé, ce qui peut établir la philosophie de l'avenir, et par son inquiétude toute ardente de l'exactitude locale.

Théodore de Banville l'a gravé à la pointe sèche dans un de ses camées parisiens. «N'estce-pas, écrivait-il à propos de la préparation de l'histoire d'Alcibiade, le seul écrivain aujourd'hui vivant qui ait pu se proposer de peindre un pareil héros, sans avoir rien à envier à son modèle? Sa mère, si admirablement belle, et qui, si prématurément, disparut d'un monde où elle régnait par la toute-puissance de la grâce, eut sans doute les meilleures fées pour amies, car elles étaient présentes autour du berceau d'Henry Houssaye, et elles se sont plu à lui donner la beauté, l'esprit, et le reste.» Aujourd'hui, ses cheveux, si dorés alors, sont devenus châtains et laissent déborder du front leurs touffes annelées, abondantes disposées pour la statuaire. Ce blond duvet naissant au-dessus des lèvres, forme à présent une moustache qui se fond dans les masses serrées de la barbe soyeuse et épaisse taillée en pointe. Le dessin de la bouche est plus viril; la vie de soldat a imprimé à cette tendresse juvénile des traits,j l'énergie,

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la résolution ; la voix résonne plus mâle et la taille, mince, élégante, qui fait encore ressortir la correction du costume civil ou militaire, révèle dans la souplesse du mouvement un habitué des assauts d'armes. A l'adolescent un peu rêveur que nous voyions arriver le soir aux réunions du palais pompéien, succède maintenant l'officier qui a joué ses jours pour le pays. Est-ce doncenmenant l'existence des camps qu'il doit d'avoir affermi cette sévérité de jugement si absolu, qui le défend de certains écarts d'imagination, où il brillerait aux dépens du vrai, et qui perçait déjà dans l'introduction de son Histoire dApelles: l'Art et les religions? Sa personnalité morale transparaît toute entière clans ces paroles empruntées à sa préface d'Alcibiade :

«L'histoire des peuples morts a de grands enseignements pour les peuples vivants, mais à la condition qu'elle soit un tableau fidèle et immuable, aux lignes précises, aux couleurs exactes de l'époque évanouie, qu'elle ne soit pas un miroir d'acier bruni changeant et servile, marqué de traits vagues et de hachures indécises, où chaque siècle puisse à son gré se reconnaître. »

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