‹ Les romantiquesChapitre 8 sur 24 · JULES JANIN · texte numérisé non relu

JULES JANIN

pont entre deux idées opposées, et le voilà passant sur ce pont suspendu qui s'appelle le paradoxe, avec la plus singulière assurance. Il rentre dans l'arène le front si réjoui, qu'il paraît toujours sûr de la victoire, soutenu d'un escadron de pointes ironiques; il n'arrive là que pour faire luire la logique du vrai — car il est vrai en restant passionné. — Et tout cela, dans ce rhythme enchanté qui, pareil au rhythme des poètes latins , semble fait pour bercer les soucis en enchaînant la raison indulgente et moqueuse; avec cette parole d'un tour ailé, dont la circonvolution fait songer parfois à un sylphe que son caprice soulèverait doucement de terre afin d'atteindre quelque chose qui court dans l'espace.

01 je ne devais être que le secrétaire, la société allait être l'historien ; en dressant l'inventaire des vices et des vertus, en rassemblant les principaux faits des passions, en peignant les caractères, en choisissant les événements principaux de la société, en composant des types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes, peutêtre pouvais-je arriver à écrire l'histoire, oubliée par tant d'historiens, celle des mœurs. Avec beaucoup de patience et de courage je réaliserais, sur la France au xixc siècle, ce livre que nous regrettons tous, que Rome, Athènes, Tyr, Memphis, la Perse, l'Inde, ne nous ont malheureu-

sèment pas laissé sur leur civilisation. » Ainsi, Balzac disposait le programme de sa vie d'écrivain, lorsqu'il habitait sa mansarde de larue Lesdiguières.

La mansarde? « une chambre qui avait 1 vue sur la cour des maisons voisines, par les fenêtres desquelles passaient de longues perches chargées de linge. Rien n'était plus horrible que cette mansarde aux murs jaunes et sales, qui sentait la misère et ^jjf^tjj^ appelait son savant; la toiture s'y abaissait ■/^Q^/,"\ régulièrement, et les tuiles disjointes laissaient voir le ciel ; il y avait place pour un lit, une table, quelques chaises. » C'est làj que l'ancien élève du collège de Vendôme se nourrissait en futur grand homme, c'est-àdire avec trois sous de charcuterie, trois sous de pain, et deux sous de lait. Dans ce logement il ne porte pas encore le fameux froc de laine blanche dans lequel il a passé une bonne partie de sa vie. Le voici tel qu'on s'en souvient, assis à sa table, la tète coiffée d'une calotte coupée peut-être dans un pan de rideau en brocatelle, la poitrine enveloppée d'un châle, les jambes couvertes d'un vêtement rapiécé, ayant d'un côté une cafetière à laquelle il doit recourir souvent pour

surexciter son cerveau, de l'autre son encrier ; s'escrimant avec l'acharnement d'un cheval de labour à creuser le sillon, à dévorer le champ philosophique qu'il s'est tracé ; son front fume, il reste chancelant sous le poids de l'idée qu'il ne parvient pas à incarner tout d'un coup dans le verbe des mots, martyr de l'enfantement littéraire depuis le soir où il commence, jusqu'au matin où il tombe épuisé.

Le vrai Balzac reste toujours doublé de l'étudiant de la rue Lesdiguières. Il conserve jusqu'à la fin ce douloureux travail de la création laborieuse. Ce génie, qui avait une si haute puissance de divinisation, qui concevait un livre avec un sentiment et un instinct physiologiques si profonds, que tous les caractères s'y déroulent d'après une logique écrasante, fatale, ne possédait pas le don du style ; et cependant son style défie la dialectique la plus serrée, et cette forme où la pensée entre dans la phrase comme un poinçon, est si captivante pour nous et fascine notre esprit de telle façon, qu'on ne s'aperçoit pas de la lenteur de l'action.

-O Lire Balzac, c'est prendre un décalque de toutes les ambitions, regarder à la loupe les

verrues grossissantes de la société, entrer dans la minutie des égoïsmes, et connaître à quelles lois pathologiques se raccordent les instincts, les fautes qu'ils feront commettre ; il y a une., telle certitude en son œuvre, on y est sur un terrain si solide et les individualités qui s'y promènent y sont si durement implantées, qu'il n'y a pas de danger qu'elles perdent piedjet que leurs contours s'effacent dans un dénoùment chimérique, ainsi que cela se voit dans beaucoup de romans modernes^, Tout vice y croîtra jusqu'à la férocité, et, vers la fin, se dessinera hideux jusqu'à l'exagération gigantesque, dépouillé de l'habit sous lequel il cachait sa tortuosité. [Ainsi Balzac arrive à une subtilité d'analyse de la personnalité humaine si étrange, qu'on sent courir chez l'individu le souffle de la vie physique et intellectuelle à fleur de peauj et cela par « d'incessantes projections de ce fluide plus puissant que l'électricité » et qui s'appelle la volonté, la volonté qui emporte cet athlète à travers tous les calvaires, qui le condamne à surchauffersa copie à perpétuité, etle domine jusqu'à la souffrance; la volonté qui le surmène dans le travail, au point d'en faire un noctambule littéraire sur les pages

duquel « le soleil ne se couche pas. » Une des distractions qu'il se permet, c'est d'aller contempler Paris du haut de la colline du Père-Lachaise, ce Paris où il n'est guère d'artiste ou d'écrivain jeune et pauvre qui n'ait fait le rêve inavoué de le dominer un jour par un peu de popularité. Aussi Balzac s'attaque-t-il surtout à peindre l'homme ardemment trempé, marchant les pieds dans la boue, les coudes percés, l'habit couturé, les semelles gluantes; c'est au point qu'on s'assoiiïe d'or à force de côtoyer cette pauvreté ruisselante de pluie qui s'appelle tantôt Rastignac, Lucien de Rubempré, d'Arthez, Bianchon, Lousteau.

iDans Balzac, sous les dégradations du vice, perce le sentiment grandiose de la nature humaine ; le vice n'y obéit point à des considérations d'un ordre vulgaire, et le crime y prend des proportions plus élevées qu'en cette littérature dramaturgique qui, depuis si longtemps a fait irruption, dans l'art. Ainsi, regardons par exemple Herrera, ^ancien forçat Vautrin dit Trompe-la-Mort, parvenu à se substituer à un chanoine de Tolède envoyé secret du roi d'Espagne, Ferdinand VII. A travers l'inspiration fatale

qui dirige les actes de ce sombre personnage, on reconnaît comme un vague désir de re-~l naissance morale, comme une aspiration irréfléchie de reconquérir une existence quelconque qui le préserve de la dernière abjection. Herrera, tout en vouant une haine invétérée à l'humanité, s'est fait cependant le protecteur de Lucien de Rubempré sauvé par lui du suicide ; il met toutes les ruses de son génie, toutes les forces de son audace, tous les travaux d'une vaste intelligence à déjouer les obstacles qui s'opposent à l'accomplissement de cette destinée de jeune homme.

Chose étrange, ce personnage rivé à l'infamie se croit encore assez fort pour diriger tous les fils d'une autre existence. Lucien, c'est son autre moi, ce moi où il a réussi à s'introniser et avec lequel il est rentré dans ce monde qui l'a banni. Ce moi si brillant, si beau, il l'a revêtu d'une livrée de grandeur, d'une casaque de gentilhomme, d'une auréole de gloire naissante assez solide pour que toutes les rivalités se soient senties devancées, et, par ce pacte infernal, Herrera agit seul, comme Méphisto auprès de Faust. A lui de briser l'obstacle, de miner la montagne, en laissant son compagnon

pur de toute participation à ses ténébreux desseins, a Je suis l'auteur, tu sera le drame; si je ne réussis pas, c'est moi qui serai sifflé, lui a-t-il dit. » En un mot, comme le décrit admirablement Balzac, Lucien c'est la splendeur sociale, à l'ombre de laquelle il prétend vivre.

Lorsque l'écrivain touche à des créations d'une autre caste, lorsqu'il lui arrive de prendre une figure de courtisane, c'est le profil de la jeune Esther qui jaillit de sa plume , incarnation de la grâce et de la pure tendresse. Balzac en s'attaquant à cette race juive, intensiiie d'un trait toujours plus énergique la beauté caméenne de ses types. Qui ne conviendra que la courtisane , placée comme l'artiste, aujourd'hui, au ban de l'infamie moderne , mais qui ne saurait , à son exemple, se glorifier du mépris des hommes, n'a guère été épargnée en ce temps-ci que par quelques écrivains ? Pour un grand nombre, ça été le personnage prédestiné à subir les imprécations des alarmistes de la pudeur, le gâteau savoureux devant assouvir la faim du dragon qui garde les pommes d'or de la vertu. S'agit-il d'expliquer la ruine de la famille, l'abaissement d'une maison illustre flétrie

dans son dernier rejeton? on s'empresse de saisir toutes les ficelles du roman bourgeois, et la courtisane est là, qu'on chargera de ce fardeau d'iniquité. A l'égard d'un petit nombre seulement, elle exprime encore le bilan des enthousiasmes pour l'art païen.

« Il ne faut point s'imaginer que l'auteur de la Comédie humaine copiait toujours d'après nature. Tout objet rendu par le moyen de l'art contient forcément une part de convention. Faites-la aussi petite que possible, elle existe toujours, ensevelie la plupart du temps dans, les fouilles de ses travaux. Balzac n'a pas matériellement observé les deux mille personnages qui jouent un rôle dans sa comédie aux cent actes ; mais tout homme, quand il a l'œil intérieur, contient l'humanité ; c'est un microscome où rien ne manque. »

Si nous empruntons cette attestation, c'est qu'elle a une telle valeur historique qu'on ne peut parler de l'auteur du Père Goriot sans évoquer la plume autoritaire des Jeune- France, de celui qui a vécu si près de lui. Il a vu la copie sortir toute fraîche des doitgs de Balzac, copie toute zébrée de ratures, surajoutée d'innombrables renvois

auxquels venaient s'arc-bouter d'autres variantes effacées puis reprises, collées avec des pains à cacheter et faites pour correspondre à des chiffres grecs ou romains, à des signes typographiques reliés à d'autres signes encore, enfouissement, chaos, pêlemêle, babylone inextricable où se perdaient les compositeurs, et pareille è des conjurations abracadabrantes; et, de ces retouches, de ces corrections faites sur d'autres corrections, surgissait alors la forme parachevée, élégante, noble, si serrée dans le contour, si savante dans les proportions, où le point lumineux, l'effet, venaient toujours rayonner à l'endroit précis ; la pensée se nouait dans la phrase, au point qu'on n'aurait pu l'en retirer sans l'en arracher par lambeaux tant elle s'y emboîtait solidement. On voyait apparaître ces figures de la princesse de Cadignan et de Delphine de Nucingen avec quelque chose d'implacable dans la vérité du dessin, qui les force encore aujourd'hui à se lever, s'asseoir, marcher, nous saluer, si bien que l'écrivain nous fait sucer sur leurs lèvres le fiel qu'elles ont au cœur. Celles-là sont peintes en pleine lumière, d'autres en clairobscur; les fissures de la peau, les mar-

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brures du front, le nez piqueté de points noirs, la décrépitude naissante qui se voile dans les demi-teintes du boudoir, le sourire se fixant un instant sur une lèvre fanée et qui arrive juste au moment où il faut qu'il parte comme une dernière fusée vers celui qu'on veut séduire, ce sont là de ces traits d'un réalisme inquiétant. Les types s'installent dans la mémoire pleins de menace et d'autorité, non servilement moulés sur nature, mais francs, cruels même, et si l'on se met pour tout de bon à vivre avec ces héroïnes, on éprouve l'hallucination de leur contact, on s'habitue à leur geste, on distingue le bruit de l'étoffe de laine ou de soie de leur robe par la porte où elles s'en vont ; on a dans l'odorat les papiers huileux contre lesquels Rastignac s'est tant de fois appuyé. La stature de Balzac, telle que nous la trouvons représentée dans une gravure de 1833, est assez riche, assez florissante pour supporter ce bloc de l'idée, plus lourd, assure-t-on, que le rocher de Sisyphe. Cette figure large, aux joues rebondissantes pétries de santé, est éclairée par deux yeux pétillants de verve et de puissance. Une forte moustache ombre la lèvre supérieure, sensuelle,

charnue, gouailleuse. Le front contient cent arpents de terrain littéraire à défricher; le nez, coupé au milieu, se relève aux narines très-ouvertes faites pour aspirer énergiquement, et porter une dose considérable d'air dans les cavités du cerveau où le sujet bout comme un métal en fusion. Les cheveux épais, irréguliers, vraies fibres vivantes, poussent une crête ici, une touffe là, crépitent aux tempes, enveloppent un bout d'oreille et font comme mille caprices et sournoiseries d'allure autour de cette face de moine tourangeau, qui a l'air de s'esbaudir grandement en accusant par le sourire le double contour du menton. La robe de chambre, très-échancrée, laisse à découvert un cou de taureau, les bras nerveux sont croisés sur la poitrine. Est-il rien de plus vaste, de plus solidement campé que cet homme, compatriote de Rabelais, que ce bœuf de la conception qui , debout dans son froc blanc serré à la taille d'une cordelière, a l'air d'avoir déjà confessé toutes les consciences, et tenant en guise de bréviaire ses glorieux contes drolatiques, criera tout à l'heure : « Arrière mastins ! sonnez les musicques ! silence cagots! hors d'ici les ignares! advan-

cez MM. les ribaulds! mes mignons paiges baillez votre doulce main aux dames, grattez la leur au mitan de la gentille fasson. Après, vous leur direz quelque aultre mot plus plaisant, pour les faire esclater, veu que quand sont rieuses, elles ont les lèvres descloses et sont de petite résistance à l'amour.»

ELUI-LA , s'est élancé un |jour « hors du solide, hors du

fini, on pourrait même dire

hors du temps. »

Comme Euphorion , une force secrète précipitait Neryal en dehors des limites de ce monde ;, ses sens portaient au-delà des nôtres, il voyait et il entendait plus haut et plus loin et, jusqu'à présent, la science n'a pas trouvé un autre mot que celui de folie afin de caractériser cet état d'àme. Et cependant, jamais plus riche éclosion de facultés n'éclaira un cerveau humain et n'en disposa plus harmonieusement toutes les cases, sans les confondre, sans les heurter. Il était né pour tenir en main tous les fils analytiques des philosophies

comparées, pour pénétrer par la structure des langues selon leur forme désinentielle, si l'imagination du peuple qui les créait avait des tendances à la synthèse, à l'analyse, à la poésie. Lui seul est parvenu à édifier le fameux système panthéiste de Gœthe, qui prétend n'avoir goûté le poëme de Faust que depuis la traduction de Gérard, en un moule plus approprié à l'intelligence, dans cette langue qui ne fait qu'un avec le génie de Voltaire. Et, par un singulier renvoi, s'il faut ouvrir les œuvres de Gérard dans le but de comprendre Gœthe, c'est Gœthe lui-même qui se chargera de prononcer sur Gérard le jugement de la postérité. «Je n'aime pas à lire le Faust en allemand, disait-il; mais dans cette traduction française, tout agit de nouveau avec fraîcheur et vivacité... Le Faust pourtant est quelque chose de tout à fait incommensurable.» Comparons à cet accueil celui de Byron lisant, plein d'une réserve hautaine,le nom du jeune français quilui adressait une de ses premières méditations : F Homme. Et celui-là était Lamartine.

Un fait à observer toutefois. Si Gérard est si profond gœthiste, c'est qu'il portait peut-être en lui l'innéité d'un système

qu'il n'a si bien interprété que parce qu'il flottait à l'état d'embryon dans son esprit. Il avait sans doute, en s'appuyant sur les monades de Leibnitz, greffé un système de double vue conçu par le magnétisme, qui lui permettait de supposeraprèsladécomposition de la matière animale, ce quelque chose sans nom, sans structure, souffle ou vapeur, son ou lumière, pouvant, selon lui, survivre à l'anéantissement. Pour nous, qui repoussons un semblable système et qui n'en parlons qu'à titre de curiosité scientifique, nous croyons que « ce choc de Gérard de Nerval contre la sombre personnalité de. Faust » presque sur les bancs du collège, a dû jeter sur toute sa vie la préoccupation constante qui lui fit abandonner la série des faits positifs pour l'hypothèse psychologique. Gérard aussi s'est écrié dans un ardent transport: « Je ne cherche point à m'aider de l'indifférence ; la meilleure partie de l'homme est ce qui tressaille et vibre en lui. Si cher que le monde lui vende le droit de sentir, il a besoin de s'émouvoir et de sentir profondément l'immensité. — Echappe donc à ce qui est, en te lançant dans les vagues régions des images, lui murmure

une voix intérieure, réjouis-toi au spectacle du monde qui depuis longtemps n'est plus. »

Il se laisse emporter « par dessus les épaules » des maîtres dont les autres ne font que suivre la trace; c'est-à-dire, qu'au lieu de se contenter de les traduire dans leur sens absolu, précis, il leur imprime une fougue, une passion originale qui mêlent son improvisation créatrice à leur génie; ses pensées se métallisent dans le même creuset que celles qu'il interprète, mais il se grise à leur flamme, et, pris d'un accès de témérité, à son tour, il écrit à côté d'eux ce qu'ils n'ont pas songé à écrire. Si l'on peut établir cette comparaison, on dirait qu'après les avoir regardé, il les devance clans leur allure au lieu de se conformer tout à fait à la gravité de leur marche.

Tous ces problèmes, en effleurant Gérard au début de l'existence, n'empêchent pas de joyeuses rimes de siffler sur ses lèvres, et l'une de ses premières odes, celle à Tyndaris, est adressée à la brodeuse de son voisinage, qu'on appelle la Créole. Dans cette ode, la jeune femme est pour fort peu de chose, c'est

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tout simplement l'amour que le poëte chante:

Dis-moi, jeune fille d'Athènes, Pourquoi m'as-tu ravi mon cœur?

Quelques années plus tard, ces vers devenaient une réalité; une femme lui avait en effet ravi son cœur, et si bien ravi qu'il ne le reprit jamais. Il entrait dans sa destinée d'en vivre et d'en mourir. C'est Arsène Houssaye qui a écrit : « Les grandes passions prennent leur source dans l'amour etse jettent dans la mort.» En attendant, ce jeune homme dontles sonnets avaient été imprimés pendant qu'il était encore sur les bancs de Charlemagne, commence gaiement la vie, hugolàtre fougueux et fredonnant les vers de Ronsard :

Allons de nos voix

Et de nos luths d'ivoire

Ravir les esprits !

lien construit sur tous les rhythmes, mais principalement sur les coupes des vieux poètes de la pléiade; ce n'est pas qu'il cherche a en faire des pastiches ; comme il l'a expliqué, leur caractère l'impressionnait malgré lui: « En ce temps-là je ronsardinisais, » raconte-t-il. Avril, Fantaisie, le Point noir, Pensée de llyron, une strophe sur les papillons, sont un

groupe d'odelettes rhythmiques et lyriques qui reportent au temps où l'on disait à Gérard: « Montrez-nous ces juvénilia, sonnez-nous ces sonnets, » temps où remonte cette petite pièce des Cydalises :

Où sont nos amoureuses?

Elles sont au tombeau.

Elles sont plus heureuses En un séjour plus beau.

0 blanche fiancée !

0 jeune vierge en fleur !

Amante délaissée Que flétrit la douleur !

L'éternité profonde Souriait dans vos yeux.

Flambeaux éteints du monde, Rallumez-vous aux cieux

Lorsqu'il eut d'autres soucis que le refus des directeurs de théâtre, lorsqu'il aima d'un amour immense, une actrice dont le nom est encore voilé tant il évitait de le faire connaître, son esprit, déjà fort enclin à l'illuminisme, s'écarta soudain des milieux terrestres. Les Sonnets mystagogiqiies naissaient de cette imagination troublée. Il revint denses voyages du Caire et de Gonstantinople avec des plans de drames effarants. La Reine de Saba, dont le scénario mélangé de Kabbale,

d'initiations magiques, a paru sous le titre : Les Nuits du Rhamadan, appartient à cette période de son existence où le rêve incessant primait l'action en lui, où son sommeil lui dessinait les aspects étranges d'une vision qui venait sans cesse s'asseoir à son chevet et qu'il appelle Capharnaùm : « Des corridors, — des corridors sans fin. Des escaliers — desescaliers où l'on monte, où l'on descend, où l'on remonte, et dont le bas trempe toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d'immenses arches de pont, à travers des charpentes inextricables ! — Monter , descendre, ou parcourir les corridors, — et cela pendant plusieurs éternités... » Gomme tous les penseurs, il aj outait un cercle à l'enfer dantesque. Cet esprit qui se sent plein d'objectivité, « où le moi et le non-moi se livrent un terrible combat, » s'est maintes fois persuadé, sans doute, être en proie au travail d'esprits qui lui dévissaient la tête à petits coups de marteau, pour la lui desceller, et lui remettre en place les parois de son crâne philosophique. Lorsqu'il se réveille brisé par ce somnambulisme, il recommence la vie comme si rien ne l'eût fait dévier, et il se console de ce mélange de rêve et de réalité

qui l'a absorbé, en disant comme Pascal : « Les hommes sont fous, si nécessairement fous, que ce serait être fou par une autre sorte que de n'être pas fou, » et en ajoutant après la Rochefoucauld : « C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul. »

.Un fait à remarquer, c'est que cette surexcitation intérieure ne se refléta point dans ce qu'il écrivait. Sa plume s'est toujours imprégnée de cette teinte discrète et mesurée qui ne tenta jamais de s'abandonner aux véhémences de la diction. Il vise à l'économie de la phrase, à la période sobre, tranquille; il conserve partout ce caractère dans ses fantaisies, drames, courriers de théâtre, premiers-Paris, descriptions de l'Allemagne et de l'Orient, critique musicale, car il a touché à toute chose, même aux imitateurs de la Kabbale. Son coloris aime les harmonies pâles, les gris bleutés, fuyants, les tons de sable fins nuancés, et, pour lui prendre une comparaison, son style ressemble à la large coupe de ces fleurs monopétales, au tissu aussi ferme que moelleux, aux rainures accentuées.

Ce rare et pénétrant esprit, où il fait chaud et clair, ce Gérard tant regretté est d'une

singulière simplicité d'apparence. Sa tète déjà dénudée porte les traces du travail précoce, et ses rares cheveux blonds flottent légers sur ce crâne, laissant à découvert une structure phrénologique d'un dessin trèspur ; la figure se rétrécit vers le menton et s'enferme dans un trait oblong ; l'œil scintille sous un sourcil peu prononcé entre les deux bourrelets des paupières à peine ombrées de quelques cils. Le nez arrive tout droit sans aucune déviation sur une bouche dont la moustache enroule la lèvre supérieure; quelques légers poils se tordent sous la lèvre inférieure, un collier de favoris projette une ombre sur les joues. Autour du cou, une cravate nouée sous un col de chemise rabattu. Ses vêtements sont les moins accentués possibles. En été, il a une redingote d'orléans noir; en hiver, un paletot bleu foncé à larges poches, où il enferme presque une bibliothèque chaque fois qu'il sort. Lorsqu'on l'apercevait ainsi de loin, il avait l'air, assure-t-on, de paraître absent de l'endroit où il était. N'est-ce pas dans un de ces moments, où personne ne se trouvait présent pour l'aider à reprendre pied , qu'il subit l'obsession douloureuse de son délire et voulut se

débarrasser de l'horrible aspect des hommes, ne supportant pas non plus leur apathique indifférence? Peut-être croyait-il sentir sur son front «la main chaude de colère de la destinée» qui dérange souvent les facultés les mieux équilibrées. Peut-être ce cauchemar de l'escalier à longues spirales s'était-il montré tout à coup pour l'entraîner au pied des arches souterraines d'où l'on ne remonte plus. Il ne pouvait, par un suprême effort philosophique, pousuivre ce travail de l'hallucination s'analysant elle-même.

L Artiste de 1859, en donnant la description de la rue de la Vieille-Lanterne, où s'est passé ce drame du suicide de Gérard de Nerval, mentionne le détail sinistre d'un corbeau privé sautillant sur les marches de l'esouiier, dont l'aile avait dû effleurer la bouche convulsée de Gérard, dont le cri avait dû monter à son oreille dans la dernière vague de l'agonie. « Qui sait, ajoute L Artiste, si le noir plumage de l'oiseau, son cri funèbre, le nom patibulaire de la rue, l'aspect épouvantable du lieu, ne parurent pas à cet esprit depuis si longtemps en proie au rêve, former des concordances cabalistiques et déterminantes, et si, dans

l'âpre sifflement de la bise d'hiver, il ne crut pas entendre une voix chuchoter : c'est là ! »

Wm

UI aussi a porté sa tête comme un Saint Sacrement; il s'est cru beau comme Raphaël :

il Fa été.

La délicatesse de la peau laisse transparer l'azur des veines, entre les yeux « imbibés de lumière jusqu'au fond, » qui ont la couleur du ciel des Apennins; le nez est busqué, pareil à celui d'un jeune aiglon; les joues sont un peu plombées par le soleil de Rome, la bouche, d'une courbe assez romanesque , trahit la contention précoce de l'esprit; le menton, « traçant un sillon blanc, » est fait pour s'appuyer sur la paume de la main comme dans ce portrait du Sanzio, coiffé d'un petit bonnet plat en velours noir ; les tempes sont bleuâtres, l'oreille appelle la

tendresse des sons, le cintre naissant du front accuse le génie dans toute cette langueur souffrante; les cheveux sont massés inégalement « Accentuez ces traits, hâlez ce teint, attristez ces lèvres, grandissez la taille, donnez du relief à ces muscles, » et vous aurez le portrait de l'amant de Graziella à vingt-cinq ans. S'il a porté son âme au dehors, s'il a éparpillé ça et là les élans d'une organisation trop expansive, c'est qu'il est de ces natures que le bruit de leurs sanglots asssoupit et qui se chantent à elles-mêmes leur douleur personnelle Ses vers, si larges, ont l'allure des hauts peupliers, faciles à céder à la violence du vent, mais qui se relèvent toujours majestueux. Ceux qui ont représenté Lamartine la lyre entre les mains, le manteau fouetté par l'orage, ont exprimé celte hautaine individualité dédaigneuse de la foule et pourtant faite pour la dominer, marchant sur cette boue humaine sans se salir.

Comme Chateaubriand, son scepticisme est trempé dans les eaux du xlourdain: c'est un pénitent mondain, un chérubin blessé dont les femmes ont toutes rêvé d'essuyer les pleurs. Celles qui disent adieu au monde n'oublient point d'amener avec elles au désert le crucifix,

ce joyau funèbre réalisé par l'amant d'Elvire. Les strophes sont faites pour s'exhaler en gémissements sur leurs lèvres, comme celles du Lac, pour être enveloppées, emportées clans la grande plainte musicale de Niedermeyer, qui en jette le mâle récitatif à tous les vents de l'ouragan intime. Quelle que soit la souffrance du poète, le versa toujours la même ampleur de jet, le même roulement sonore et lent, ne possédant rien de brisé ou de saccadé dans la forme. Lorsque l'orage intérieur en précipite le flot jusqu'au ciel, ce n'est qu'avec un air de souveraineté qui sait que, comme l'Océan, il a l'étendue pour dérouler ses colères. «Je suis le premier, a dit le chantre des Méditations, qui ait fait descendre la poésie du Parnasse et lui ait donné, au lieu des cordes de la lyre, les cordes mêmes du cœur de l'homme touchées et émues par les innombrables frissons de l'art et de la nature. >> A ceux qui l'accusent de n'avoir déifié que ses extases et^ buriné que ses tristesses, il peut répondre par cette profonde exclamation de Hugo : « 0 insensé ! qui crois que je ne suis pas toi! »

Un mariage contracté à Naples lui permet d'aller enfouir en Orient les revenus d'une

fortune princière ; sur sa route , il prodigue les piastres, les armes, les chevaux, traitant de pair a pair avec Ibrahim et les émirs; il traîne après lui une suite fastueuse qui le fait désigner sous le nom de prince franc. Il descend au désert au fond duquel il apparaît comme dans un cadre fantastique.

Les amoncellements de rocs s'étendaiçnt à perte de vue, hauts, droits ou couchés comme deslépreux. On pensaitàunedes vallées chaotiques du monde. La matière restait là encore imparticulée, c'est-à-dire, sans division précise ou arrêtée de ses formes, attendant les premières oscillations qui allaient la faire dévier de ses assises. Derrière l'apparente sérénité du ciel, se préparaient les tempêtes latentes et les jeunes orbes solaires se débrouillaient confusément dans la neutralité blauche des nuées. Encore un peu de temps et les teintes vont s'insinuer d'abord, s'outrancier ensuite sur cette « non couleur des choses. » Tel est un des aspects du désert. Est-ce un commencement ou une fin ? Souvent ses cubes monumentaux, ses terres imbibées de désolation semblent révéler la trace d'une secrète épouvante dont l'expression se serait incrustée dans ces ar-

giles malléables, avant leur complète solidification.

Continuons à marcher derrière la caravane. Tantôt le désert conserve les marques d'une résistance comme la queue d'un météore dont la pétrification aurait frappé tout d'un coup les anneaux convulsés, sorte de monstruosité céleste figée dans l'infini; tantôt il a des airs d'un impassible dédain qui regarderait à deux fois avant de lâcher le rouge dévoiement de ses sables . Il est facile de dire du désert ce qu'on a dit de l'éther lumineux : c'est « que nous sentons une presque irrésistible tentation de le classer avec l'esprit ou avec le néant. » On croirait qu'il est la résultante d'une fonction cérébrale quelconque, tant il a de passion, de souffle, de mouvance, d'individualité, de volonté impérieuse. Ne serait-ce pas lui l'aïeul, l'ancêtre primitif, portant les germes de vie physique? Cette poussière qu'il soulève est faite de la trituration matérielle des races qui ont vécu et sont mortes en lui, et ses masses glissantes, couleur de suie, s'élevant en trombes, sont les cendres tamisées par le temps, des premiers mâles velus auxquels

s'adjoignirent des pourritures de saints.

Si l'on en arrive à cette conclusion que le désert, plus que toute autre solitude terrestre, contient des atomes, des infîniments petits des premières essences corporelles, qu'il en a bu les os et les liquides, le désert est une portion, une sorte de revêtement de l'homme. Il l'a désagrégé parcelle par parcelle, il a filé toutes les ténuités de son être, il lui a pris même ce qu'il a d'imperceptible aux sens, il l'a digéré ainsi que la création le digère, mais en le perdant moins dans l'espace; il semble, en un mot, en avoir gardé quelque chose d'humain. Quand nous entrons dans le désert, nous respirons comme l'odeur de ce qui a vécu; on se figure que du sang circule dans les fibres de ces immenses tiges bulbeuses. Les dunes ont aussi une teinte de chair, et les racines dont se nourrissaient lss premiers anachrorètes n'étaient-elles pas nées des dépouilles de leurs devanciers? Jamais nature n'a mieux revêtu un cachet d'anthropophagie sacrée.

Lorsqu'on lit ces deux volumes du Voyage en Orient, l'on conçoit, à l'ébranlement des pages, que la terre de l'Islam dut apparaître à Lamartine avec sa grandeur épique et sembler

traversée de ces personnages de la Bible, taillés, comme ceux d'Homère, dans le gigantesque et le formidable.

Mais il revient de la colline de Gethsemani frappé à mort de la perte de son enfant, dont il remporte les restes en Occident ; il revient, courbé comme un vieillard, ayant vu « des tombeaux, des ruines sans nom certain, une terre nue et sombre, éclairée confusément par des astres immortels. »

La vie active le prend à son retour ; la politique fait de sa vie quotidienne une improvisation permanente à la Chambre.

« Laissant les invariables rhythmes carrés de la prose, » il brise ou augmente sa période à volonté ; chaque idée devient chez lui une figure qui se dresse toute pantelante, fixe l'interlocuteur , l'interroge , le scrute et ne le quitte que pour aller s'installer aux cîrnes d'une politique idéale, en regardant de haut en bas la foule que l'aimant qui ruisselle des paroles et du geste de l'orateur a terrassée. C'est ainsi, le jour où il repousse le drapeau sinistre. Quelquefois la période s'allonge et vient se coucher languissamment au pied de l'auditeur fasciné, comme ces beaux lévriers au corps si svelte qu'il

aimait tant. Ce qu'on écrit de Listz n'estil pas tout à fait identique à ce qui détermine l'art oratoire chez Lamartine ? « Il lui fallait, aurait-on pu dire, conserver un caractère d'unité au milieu d'une grande diversité de motifs, ne point s'éloigner de la majesté et de la plasticité antiques; donner un corps et une vie à des idées abstraites ; formuler en plus des sentiments profonds et violents, sans l'aide de l'intrigue, sans le secours de la curiosité qui s'attache à la succession des incidents ou des épisodes; » souvent les parties sont si doucement articulées, si savamment aboutées les unes aux autres, qu'un calme imposant parait ouvrir le discours ; mais un thème fugué apparaît tout à coup, et l'homme qui dogmatisait tout à l'heure n'est plus qu'un tribun fougueux. Il l'a été surtout le jour où, débordé par sa rhétorique, il n'a pas craint de se retourner vers cette princesse qui n'espérait plus qu'en son aide, et de lui jeter cette sentence en face: « Madame, il est trop tard.» Trop tard! ce mot a un échn prolongé pour lui, car, unjour, il est trop tara aussi lorsqu'il s'agit de sauver sa popularité, et la dette étreint le grand homme et le rive à la

chaîne de la copie. Si vous l'eussiez vu en ses derniers jours, avec sa redingote boutonnée haute et droite sous le menton, sa taille fière, qui n'avait point encore appris à se courber enpassantsous les voûtes basses de la gêne, enfermé dans le petit immeuble du ministère de l'intérieur, vous eussiez compris qu'il était trop tard pour le sauver du dégoût qu'il éprouvait de ses contemporains, quand cette parole sortait de la plume du vitriolique Veuillot qui parlait de Karr et de Lamartine en disant « les deux Alphonse, » cette bouche révérende du directeur de / Univers, si empâtée dans les muscles, essayant de broyer un génie avec sa lourde mâchoire !

A physionomie porte le reflet robuste et tranché de la nature agreste. La barbe épaisse et longue aujourd'hui enveloppe solidement les contours du menton, poussant ses brindilles à droite et à gauche , et grimpant aux joues ainsi qu'une feuillée de chêne. Sous les cheveux coupés ras et « couchés à plat , » le front forme un étage de quatre lignes carrées ; c'est bien le vaste plafond de l'esprit. Le nez, un peu tourmenté de dessin, s'accuse de face avec deux ailes saillantes, détachées, mobiles. Les yeux, largement ouverts par la piqûre agressive de l'expression, soulignent l'essor d'une plaisanterie audacieuse/ mais ce qu'il y a de si flottant

dans le regard, ce cristallin où nage la prunelle, paraît durement arrêté entre les cavités de l'œil ; en sorte qu'aucune vapeur n'en dépasse les contours pour les embrumer, les adoucir. Les épaules sont larges , nerveuses, et la stature découpe ses profils d'athlète comme celle d'un dieu teutonique, sous le veston de velours noir au-dessus duquel s'enlève le nœud de cravate de soie blanche. Vous le nieriez en vain , il s'appelle Stephen. Il a été l'amant inconsolable de Madeleine; il l'est encore. S'il se fait siffler par les merles de son jardin, c'est qu'il a aimé. Jamais souffle si personnel et si brûlant n'effleura une œuvre, que celui qui court sur les pages écrites Sous les tilleuls. Ce qu'il est venu chercher dans la vie mortelle de la nature, ce n'est point l'oubli ni l'apaisement; mais on dirait que c'est l'étreinte plus vraie d'un souvenir de femme. La solitude permet à la mémoire de sculpter les formes de ce qu'on a aimé , d'en reconstituer le type qui s'avancera toujours au-devant de nous, le soir ou le matin. Aussi ne faut-il pas s'étonner s'il est des organisations qui peuvent toujours garder un souvenir, là où le feu sacré s'éteint chez

d'autres, à propos d'une personne disparue. Dans ce roman de vingt ans où nous défions le lecteur de ne voir qu'une œuvre imaginaire , l'homme s'anatomise derrière l'écrivain. A travers cette fantasia du style se révèlent les blessures cuisantes de l'amour méconnu. La force créatrice de son organisation lui fait retrouver un contact avec la femme qu'il n'a pu river à lui. 11 enserre ce délicieux fantôme qui n'est pas une conception idéale, mais qui existe pour lui et loin de lui, et son enveloppe «jeune, ferme et rose, » il la contemple, il la respire. « Vous êtes à moi, » lui crie-t-il, dans la demi-conlîdence du dernier chapitre où il consent à se laisser deviner, et tout en parlant comme s'il était Stephen : « Vous êtes à moi, triste ou heureuse, pensant à moi ou m'o ibliant dans les bras d'un autre... La mousse des bois : nous avons marché dessus ensemble. — Les fleurs d'églantier: ensemble, le soir, nous les avons respirées. L'aubépine des haies: je l'ai enlacée dans vos cheveux. — Les liserons : il y en avait dans le jardin des tilleuls. — L'ombre et le silence des bois: je les ai désirés pour cacher notre vie qui devait être si heureuse! — Le vent: je l'ai

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vu soufiler dans vos cheveux. — Vous êtes à moi : Je suis à vous — et votre nom sera en tête de tous mes ouvrages , — bons ou mauvais , — loués ou blâmés , — comme il a été au fond de toutes mes actions , de tous mes désirs, de toutes mes craintes, quand j'avais des craintes, quand j'avais la force d'agir. » Ennemi juré de l'emphase, il a horreur de l'idée reçue ; il préférerait caresser une chose à rebrousse-poil, plutôt que d'en parler comme tout le monde. La netteté coupante de son jugement bouleverse souvent d'un trait certaines théories qui ont primé l'opinion, et ce mélange perpétuel de la pensée de l'auteur avec l'action du roman , fait partir de temps à autre une fusée aux oreilles du lecteur. Ainsi, par exemple, le suicide que la majorité bourgeoise déclare une lâcheté, est rétabli par l'écrivain à son plan exact dans l'ordre social. L'homme n'aurait-il pas plus le droit de mourir qu'une sentinelle de quitter son poste? Nous répondrons avec Alphonse Karr que ce raisonnement fait de Dieu un caporal ; et d'ailleurs, nous pensons que Dieu, — en admettant qu'il soit, ce qui n'a pas encore été prouvé, — s'occupe fort peu de nous; «qu'il y a bien de la vanitéànous, petits,

de croire que nous pouvonsl'offenseret qu'il ne prend la peine ni de nous récompenser ni de nous punir, laissant au hasard et au savoirfaire de chacun le soin d'arranger et de conduire sa vie. On dit encore qu'il y a plus de courage à supporter le malheur qu'à se tuer, que l'on se tue par lâcheté , ce qui n'est pas vrai, et ceux qui, dans la vie, ont eu envie de se tuer savent s'il faut un vrai courage. Nous pensons, au contraire, qu'il n'y a rien de si raisonnable que de quitter un habit qui nous gène, un lieu où nous sommes mal, de déposer un fardeau trop lourd pour nos épaules. »

Pourquoi le suicide semble-t-il parfois admissible à Alphonse Karr? C'est que le malheur lui est apparu comme un camp retranché dont les adeptes constituent la perpétuelle léproserie humaine ; il voit une société qui fonde des comités de secours pour repêcher un homme des flots , les lui refuse la veille du jour où il veut s'y jeter, et dont, le raisonnement à l'égard de l'individu est identique à celui-ci : — le malheur domine ta destinée ; la loi t'interdit le suicide , nous ne pouvons rien à des maux dont nuus proscrivons la victime ; mais si tu meurs , nous

paierons les frais de l'enterrement. Vivant, le monde ne t'accordera pas de quoi subsister; mort, les caisses de nos institutions s'ouvriront pour toi. L'argent que nous refusons de verser pour les souffrances de ton estomac, nous l'accorderons à cette poussière qui aura été ton corps.

La fiction si naturelle qui fait, en général, le fond d'un roman d'Alphonse Karr, et qui, de l'aveu d'un critique, réduite à sa plus simple expression, ne tiendrait pas deux pages, à laquelle s'accrochent les mille et un incidents de la digression, au point de couvrir les deux tiers d'un livre, ne saurait être taillée en plus nombreuses facettes. Ce style à courants chauds et magnétiques, vous réveillerait s'il était nécessaire, quand l'action se ralentit. Quelquefois on dirait que l'auteur laisse tomber sa plume, pose ses coudes sur la table et sa tête entre ses mains, et qu'il se met à rêver tout haut comme s'il n'avait jamais commencé d'écrire. Cette rêverie qui vient soudain se coucher sur son papier, amène des chapitres de demiteinte et donne du clair-obscur à l'ouvrage. Tout en faisant de la campagne le cadre de ses nouvelles, il jette dans ce milieu un peu

immobile des bois et des champs, la vie, le mouvement, le positif de l'égoïsme humain ; il entend le paysage à la façon d'un peintre d'histoire, à la condition d'ajouter l'homme à la création : Homo adjunctus uaturse.

Mais c'est surtout à son cœur qu'il emprunte le coloris tendre ou triste des scènes où il esquisse ses figures. C'est son cœur qu'il veut distraire ou réveiller, soit qu'il commence une lettre amoureuse, soit que, dans un transport furieux, il foule aux pieds ce qu'il aime le mieux au monde, la passion qui éclate, toujours violente et insubjugable, dans sa férocité ou dans ses larmes.

l 'INSPIRATION a marqué son battement d'aile sur ce front verni comme l'ivoire, sur ces tempes aujourd'hui dégarnies Ide cheveux et presque diaphanes. Le nez étroit , effilé, descendait alors comme une lance sur la vague moustache dessinant la lèvre mince. L'oreille au fond de laquelle est écrit le façonnement du mètre, était faite pour scander le vers. A la fossette malicieuse du menton , la lumière semble se réfracter pour illuminer les joues, et se répandre, ainsi qu'une vapeur, dans les yeux, qui aiment à reconnaître à travers les neiges d'autan, sous le masque des Cydalises, les traits de la beauté plus moderne. Aussi, Banville a-t-il écrit les Camées parisiens.

Dans un portrait du temps, le petit col de chemise est rabattu sur la cravate nouée lâche ; les vêtements ne révèlent dans la coupe ni le dandysme de deVigny, ni la prétention un peu cavalière de Lamartine. « Mon souci est ailleurs, » aurait pu dire, à l'imitation d'Horace, l'auteur des Ballades joyeuses.

Chez lui le style, dans sa forme lapidaire, a la recherche voulue des perles exotiques de la langue, laissant deviner un caractère d'écrivain qui s'en ira décrocher les éléments les moins faits en apparence pour s'associer, et qui, du rapprochement des mots, fera jaillir sous ses doigts des effets hardis, étranges, parfois aigus comme lueur, mais toujours riches de trouvaille. Ce que trahissent les plans de celte figure, c'est l'esprit enivré par le rhythme, qui, pour lui, est à la fois son, couleur, vérité, puissance, incarnation de toutes les évolutions artistiques du beau. Le rhythme est la coupe au bord de laquelle Banville vient savourer avec plus d'engouement qu'un autre la rime ambroisienne :

Vierges, dit-elle, enfants baignés de tresses blendes,

Vous dont la lèvre encor n'est pas désaltérée,

Le Rhythme est t'jut : c'est lui qui soulève les mondes

Et les porte en chantant dans la plaine éthérée.

Poétesses, qu'il soit pour vous comme l'écorce

Etroitement unie au tronc même de l'arbre,

Ou comme la ceinture éprise de sa force

Qui dans son mince anneau tient notre flanc de marbro !

Qu'il soit aussi pour vous la coupe souveraine Où, pour garder l'esprit vivant do l'ancien rite, Le vin, libre pourtant, prend la forme sereine Moulée aux siècles d'or sur le sein d'Aphrodite!

Le cercle où, par les lois saintes de la Musique, Les constellations demeurent suspendues, N'affaiblit pas l'essor de leur vol magnifique, Et dans l'immensité les caresse éperdues.

Tel est le Rhythme. Enfants suivez son culte arido.

Livrez-lui le génie en esclaves fidèles,

Car il n'offense pas l'auguste Piéride,

En entravant ses pieds il l'enveloppe d'ailes!

Dans la vieille forêt armoricaine, Théodore de Banville a ramené les dieux détrônés ; il leur a inspiré le plus noble chant d'exil qu'il soit donné à l'homme de faire retentir ; l'homme qui est aussi un Grec détrôné de l'Olympe idéal. Mais le parfum farouche de l'art archaïque, le sauvage parfum mêlé de sang et d'ambre qu'on respire dans les sacrifices antiques, il le laisse à son ami LecontedeLisle: celui-là aime le monstrueux, l'autre jette dans le port de ses déesses la grâce attendrie, l'attitude fléchissante. L'un

sculpterait Ekhidna montrant « à l'entrée de sa grotte pour attirer les hommes, sa tête à la beauté fascinante, ses bras plus blancs que ceux d'Hère, et sa gorge semblable à du marbre de Paros, tandis que dans l'ombre de la caverne elle traîne son ventre squammeux sur les ossements polis comme de l'ivoire des amants délaissés. »

Le second, sans viser à une allure walkyrienne, réalise, à la façon d'un Italien du xvie siècle, Pasiphaè, Omphale, Ariadne, Médée, Aniiope, Andromède, Hélène, la Heine de Saba, Cléopâtre, Hérodiade ; on dirait des nymphes dont les jambes effilées se contournent au bord des vases d'or pour en former les anses, pendant qu'elles renversent leurs tètes en arrière et qu'elles présentent leurs ventres polis, d'un renflement radieux, aux baisers des buveurs.

Dans ses Exilés surtout, Théodore de Banville s'enveloppe de fluctuations sonores ; il se meut à travers ces scintillements de mots, ces éclairs qui jaillissent desstrophes, cet ondoiement de flammes qui courent au front de ses figures. Les vieux granits sculptés des bois redeviennent des dieux charnels, des dieux pleins de jeunesse et de pas-

sion, comme au temps où ils se couchaient au bord des sources ; la statue a dormi cent ans, mais la voici qui s'éveille de sa léthargie :

Dans les chemins foulés par la chasse maudite, Un doux gazon fleuri caresse Hermaphrodite. Tandis que, ralliant les meutes de la voix, Artémis court auprès de ses guerrières, vois

Le bel Etre est assis auprès d'une fontaine. Il tressaille à demi dans sa pose incertaine, En écoutant au loin mourir le son du cor D'ivoire. Quand le bruit cesse, il écoute encor. Il songe tristement aux nymphes et soupire, Et, retenant un cri qui sur sa lèvre expire, Se penche vers la source où dans un clair bassin Son torse déjeune homme héroïque, et son sein De vierge pâlissante au flot pur se reflète, Et des pleurs font briller ses yeux de violette.

Reprenant les notations abandonnées de la fameuse ballade de Villon, Théodore de Banville a renfermé dans le cadre ancien , le sentiment tout moderne ; il y a enchâssé le rire, la mélodie, la naïve familiarité ; sa ballade à lui, il l'a fait sortir toute juteuse en pressant les raisins du cru gaulois. Chacune de ses trente-six joyeusetés balladantes a résolu le fin et adorable mérite de la ballade bien faite de Villon, « qui semble au lecteur

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