T H É 0 D 0 H E D E BANVILLE
n'avoir coûté aucun effort et avoir jailli comme une fleur. »
Il l'a donc rimée malgré Molière, et fièrement répétée comme Vadius :
Hum ! c'est une ballade, et je veux que tout net Vous m'en
Aussi, dans cette recherche des rhythmes oubliés, comme les Améthystes viennent gaiement chanter et danser sur de vieilles assonnances construites sous l'inspiration de Ronsard! Comme le poëte fait résonner les cordes anciennes et crée parties stances de rimes féminines et des rencontres de rimes diverses du même sexe, des vibrations exquises de tendresse ! Il ajoute des grains bénis aux chapelets d'odelettes amoureuses que pressent entre leurs doigts blancs toutes les héroïnes de beauté, depuis la noble iîleuse de laine du donjon, jusqu'à la Parisienne qui boit sur ses lèvres le sonnet d'Arsène Houssaye. L'auteur des Pocmos antiques et l'auteur des Exilés ont répondu plus que jamais victorieusement à cette inscription trouvée sur une stèle: «Zeus ne tonnera plus; il est mort depuis longtemps. » Zeus est toujours debout cependant, réfléchissant dans ses «va-
gués prunelles» toutes les mornes sérénités de l'espace, debout dans les peintures de Baudry, debout dans les poèmes de Leconte de Lisle, d'une orthodoxie plus rigide que ne l'a jamais été peut-être un initié d'Eleusis, d'un caractère aussi accusé que les cannelures du vêtement de l'Athèné Eginétique. Et si les dieux sont encore debout avec tout ce que nous avons fait pour les proscrire, c'est que ce qui touche au inonde païen est inviolable, puisque c'est vers lui qu'on va toujours chercher celle que Banville a nommée:
Monstre inspiration, dédaigneuse chimère.
Le côté démoniaque de l'humanité, le côté désespéré, l'ultra-souffrance, c'est ce que le romantisme a rendu dans les teintes les plus hautes. Chacun porte en soi son instinct diabolique qui lui grossit sa part de damnation; le pervertissement naturel qu'on a dans l'âme remue chez l'artiste des mondes d'une impression troublante: la haine des hommes en est un des incidents. La mélancolie, le découragement sont d'ailleurs des sentiments tout modernes dont l'expression poussée en véhémence, atteint le suprême de l'ironie et les sifflements aigus de la douleur. De
même que dans la nature la désharmonie des éléments en déroute, crée des effets de dissonance merveilleux; la partie blasphématoire de la vie humaine se trouve interprétée dans le déchirement, dans les imprécations dont l'écrivain charge ses tableaux ; c'est ce cri des affolés qui se vengent comme ils peuvent en nous montrant les bancs de pourriture contre lesquels nous sommes destinés à sombrer; c'est ce même cri qui a édifié le pamphlétarisme littéraire à côté du bénissage des plumassiers bourgeois, enchantés de peindre le monde des heureux. Sans ce curage des latrines sociales que les naturalistes se décident à inaugurer, nous aurions à nous promener dans la douce idéalité du roman à la Feuillet. Mais entre ces deux oppositions de genre, il existe des organisations qui savent n'emprunter à l'art que « ce qui est beau, grand, rhythmique; » s'ils entreprenaient d'exprimer à leur tour l'affolante énergie de la passion contemporaine, ils l'enfermeraient dans une ampleur de ligne, dans une puissance et une richesse de plasticisme qui entraîneraient par la largeur du courant et l'effective attraction de la forme. Tel se montre Théodore de Banville, dès
l'apparition des Cariatides. Aussi, l'auteur des Fleurs du mal, a-t-il pu dire dans la notice qu'il lui a consacrée « que, dans ses vers, tout a un air de fête, d'innocence et même de volupté. Sa poésie n'est pas seulement un regret, une nostalgie, elle est même un retour très volontaire, vers l'état paradisiaque. A ce point de vue, ajoute-t-il, nous pouvons le considérer comme un original de la nature la plus courageuse. En pleine atmosphère satanique, il a l'audace de chanter la bonté des dieux et d'être un parfait classique. Je veux que ce mot soit entendu dans le sens le plus noble, dans le sens vraiment historique. »
G'estpourquoi, à ces impeccables qui, trouvant la poésie épuisée par sa longue route, lui disent: — Voyons, fais-toi libérale : habille-toi d'une robe plus moderne ; ta nudité nous effraie, ma chère; célèbre en même temps celui qui a fui à Pharsale et la religion qui a sacré César ; laisse là ton cothurne et ton rêve, si, pendant quelques jours, tu veux te nourrir de pain blanc. — Elle répond, la hère dominatrice du monde: — Gardez vos conseils, je n'ai pas besoin d'être entretenue aux frais de l'Etat, ce qui me donnerait quelque chose de commun avec les oies du Capitole; je ne puis
exhaler mes dithyrambes sur un christ toujours sanglant dont ma lèvre de marbre se retire avec dégoût. Mon dieu, c'est Phoïbos à l'arc d'argent; ma vierge, c'est Artémis qui rugit d'amour sous sa cuirasse de virginité ; mon larcin, c'est d'aller quelquefois sous la conduite d'Hermès, ravir. — pour les offrir ensuite à vos yeux éblouis, — les trésors sacrés, les statues divines du temple de Delphes.