‹ Les roses du laurierChapitre 112 sur 114 · POUR LES MACÉDONIENS · texte numérisé non relu

POUR LES MACÉDONIENS

La Macédoine est rude et belle, elle a sur elle

l.e linceul des grands morts chantés dans les grands vers,

La beauté du soleil et Tombre que fait l'aile

Des ramiers en volant parmi les coteaux verts.

Dans le creux des vallons, par les bois et la plaine, Elle est comme une tente aux multiples couleurs, Où, lasse et les pieds nus, la caravane humaine A fait son lit avec des cailloux et des fleurs.

La vague des blés mûrs baise le seuil des portes ; Les monts offrent Tasile auguste et souhaité Aux peuples dispersé? comme des feuilles mortes, Débris donations, lambeaux d'humanité.

Le vol des rêves blancs, guidé par la Chimère, Se mêle dans Téther à celui des oiseaux ; Les bergers croient ouïr monter la voix d'Homère Dans la brise du soir qui pleure sur les eaux.

La lèvre des enfants tromperait les abeilles; Tout est grâce et parfum, tout est gloire et beauté ; Les hommes sont hardis, les femmes sont pareilles Aux roses de TÉden, dans Téternel été.

La terre songe et rit, tendrement ombragée De pins mystérieux où flotte un souffle pur, Et la voluptueuse et bonne mer Egée La serre avec un bras de lumière et d'azur.

Mais quand elle a bien fait tout son devoir, la terre, L'aïeule au front cerclé de fruits et d'épis mûrs, Voici que l'on entend le bruit du cimeterre Dans la nuit innocente, à l'angle des vieux murs.

Le Turc est là : tombez, tombez, peuples et races! Descendez sous la pierre à côté des aïeux, Hellènes, fils des dieux, Valaques, fils des Daces Qui faisaient Rome pâle etTrajan soucieux !

Bulgares au regard d'acier, paisibles Serbes, Juifs d'Espagne chassés de l'antique maison, Laissez-vous, laissez-vous traîner comme des gerbes Dans la grange où la Mort empile sa moisson !

Quoi! vieillard, tu songeais, dans le soleil qui tombe. Au jour où les enfants de tes petits-enfants Escorteraient les pas que tu fais vers la tombe Avec des cris d'amour et des mots triomphants?

POUR LES MACEDONIENS 323

Eh bien ! quand il aura de sa lame effilée

Traversé ton cœur chaud comme un nid dans les bois,

Le Turc soufflettera ta fille violée

Avec tes cheveux blancs restés entre ses doigts I

Descends de ton balcon, 6 sœur de Juliette !

Ce n'est point ton baiser que Ton veut, c'est ton sang ;

Ce n'est pas l'innocente et joyeuse alouette,

C'est le corbeau qui vient dans le matin naissant !

Tandis qu'en souriant la colline penchante Assiste au vol tremblant du premier papillon. Meurs, poète inspiré, sur la strophe qui chante ! Creuse, bon laboureur, ta fosse et ton sillon !

Evanouissez-vous, disparaissez, victimes.

Tas de spectres épars dans le jour qui pâlit! Le Sultan Rouge règne, et c'est avec des crimes Qu'il pave son sérail et redore son lit.

Or, toi, tu laisses faire, Europe, et tu regardes Sans te ressouvenir de tes anciens réveils, Comme si les turbans, éclipsant tes cocardes, Avaient été cousus avec l'or des soleils !

A quoi penses-tu donc lorsque ta face est blême? Pourquoi donc armes-tu ton bras qui se raidit ? Que valent tes canons, s'ils ne savent pas même Japper comme des chiens aux talons d'un bandit ?

Que te sert-il, ô France immortelle et féconde, D'avoir couché Hugo dans le granit sacré, Si tu ne l'entends plus quand il rappelle au monde Canaris que la Grèce et les dieux ont pleuré?

Certes je ne veux pas que l'on voue aux carnages Les fils d'Allah courbés sous la loi des corans : Si je pleure les morts, quand ils furent des sages. J'ai pitié des bourreaux, quand ils sont ignorants.

Mais tu pourrais au moins, vieille Europe insensée, Sans déployer un seul de tes drapeaux dans l'air, Montrer à ce sultan qui te prend en risée Tes dents, tes rudes dents de salpêtre et de fer.

Et tu le verrais fuir en bouffon d'épopée,

Le dos glissant, l'œil cave et leffroi dans la peau.

Situ le menaçais, sans tirer ton épée,

Du bâton où les vents enroulent le drapeau .'

Mars 1903

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