A CHARLET
{Pour Vlmiwjnration de son monument à Paris)
Te voilà donc, Maître superbe, Dans le triomphe mérité, Avec des fleurs et des brins d'herbe Autour de ton granit sculpté !
Le Beau seul rayonne et demeure ; L'artiste grandit d'heure en heure, Quand son labeur fut noble et pur.
C'est la France qui te couronne :
Le coq tend sa crête et claironne Au-dessus de toi, dans l'azur !
Mais si toute âme fière envie Ton beau laurier si bien conquis, Quelles ténèbres sur ta vie, Avant le jour où tu vainquis !
Tu connus l'angoisse du doute, L'effort inutile, la route
Périlleuse à qui marche droit, La mansarde ouverte à la bise, Où le fusain s'immobilise Sous les doigts qu'a raidis le froid.
O férocités routinières !
Les amateurs, joyeux bourreaux,
Te lapidaient avec les pierres
Où tu crayonnais tes héros !
Les marchands hautains et moroses,
Qui s'achètent des champs de roses
Avec nos rêves monnayés,
Alignaient quelques vaines piastres
Sur tes dessins que l'or des astres
N'eût pas suffisamment payés !
La misère, louve éternelle.
Farouche complice des lois, Te tendait sa maigre mamelle Au seuil des palais et des bois ; Car elle est, dans la nuit humaine, La sœur de la louve romaine Aux lianes de bronze, à lœil de feu ; Et, l'àme haute et révoltée, Ce n'est qu'après l'avoir tétée Qu'on se dresse génie ou Dieu!
Qu'importe à présent que le gouffre T'ait battu de ses flots hurleurs ?
Le ciel pleure, la terre souffre.
Quand avril enfante les fleurs.