A BAUDELAIRE
Lamartine, pieux génie, Cueillit dans la plaine infinie.
Pour la déposer sur Tautel, Celle où le soleil qui décline Avait, en quittant la colline, Laissé tomber le plus de ciel.
Musset, souffrant parce qu'il aime, Sublimement désespéré.
Cueillit la rose où Taube blême Avait le plus longtemps pleuré ; Hugo cueillit la fleur de rêve Qui brille dans Tombre et se lève Comme une étoile à Thorizon :
Toi, le grand torturé du doute, Tu cueillis au bord de la route L'immortelle fleur de poison!
Puis, pensif et traînant ta peine, Sourd au chant des nids dans les bois. Tu descendis dans la géhenne Avec ta sombre fleur aux doigts.
Dante et Virgile erraient ensemble Sous les verts feuillages où tremble Un heureux souffle printanier ; Et ce fut la Mélancolie, Sœur et mère de la Folie, Qui fut ton pâle nautomiier.
Les fronts éclaboussés de fange, La haine lente à s'apaiser.
Les discordes, le ver qui mange Les yeux, la lèvre et le baiser, Les forçats hurlants et livides, L'horreur immense des cieux vides, Les vastes débauches en rut, L'espérance menteuse et vaine, Le joug, la misère, la chaîne, Tout l'enfer humain t'apparut.
Alors, te penchant sur ce gouffre,
Beau d'une tragique pâleur,
Tu mis dans ton grand vers qui souffre
Le cri muet de la douleur.
Et c'est pourquoi je te salue.
Ame funèbrement élue!
Esprit divinement fatal !
Miroir sacré de l'ombre humaine !
Vivant refuge de la Peine !
Magnifique frisson du Mal !
Octobre 1902.