A AUBANEL
Oubliaient les anciens refus ; La brise chuchotait dans Therbe, Et le Rhône ondoyait, superbe, Au bas de tes quatrains touiïus.
Car tu fus l'artiste sincère,
Poussant des cris, versant des pleurs,
Egrenant sans finie rosaire
Des inconsolables douleurs !
C'était la nature elle-même
Qui sanglotait dans ton poème
Au nom de l'amour infini,
Pendant qu'au doux appel des vierges
Le vieux cloître, étoile de cierges,
Te prenait ta brune Zani !
Et pourquoi donc les tourterelles, Sœurs des strophes au vol troublant, N'auraient-elles pas sur leurs ailes Emporté ton beau rêve blanc ?
Pourquoi le rameau vert qui penche N'aurait-il pas à la pervenche Redit ton lyrique sanglot, Quand tu chantais dans la nature Comme le vent des nuits murmure, Comme la fieur des champs éclôt ?
La Vénus d'Arles, qui féconde La cendre des temples croulants, Te tendait sa poitrine ronde A travers les rythmes tremblants ;
Le drame, Ion allier convive, Enivrait notre âme pensive Du vin puissant qu'il te versait.
Et quelle flamme en ta poitrine!
Tu rêvais comme Lamartine Et tu pleurais comme Musset.
Or maintenant, sous ces feuillages, Loin des rumeurs de la cité.
Garde laltitude des sages Dans la gloire et dans la clarté ; Souris à l'oiselet qui passe ; Mêle au tremblement de l'espace Ton souvenir calme et béni ; Et figure-toi que ces roses Tombèrent un jour, demi-closes.
Du blanc tablier de Zani !
Août 1887.
A ANDRE GILL
[Pour iinawfuratioii de son buste au Père-Lachaise]
André Gill, ô vaillant artiste!
Ton vieux Paris s'est souvenu Que tu dormais seul et tout triste, Là-bas, très loin, sous le sol nu ; Et voici que ton front superbe, Écartant cailloux et brins d'herbe.
Avide d'aube et de ciel bleu, Surgit dans le bronze et rayonne, Cerclé d'une vague couronne Comme le front d'un jeune dieu!
C'est que la foule se rappelle, En un temps où tout dépérit, Ta résistance à côté d'elle, Ta fière lutte à coup d'esprit; C'est qu'elle t'a vu la défendre ; C'est que tu n'étais pas à vendre,
Quand César couvait le dessein D'atteler à son char de gloire Les prostitués de Thistoire, Changés on sonneurs de buccin!
Eh ! qu'aurais-tu fait dans la bande, Chez le maître louche et cruel, Toi dont Tàme sereine et grande Contenait tout lazur du ciel ?
Toi qui rêvais, vierge de haine, L'universelle paix humaine ?
Toi qui préférais aux lambris, Au luxe, à l'ivresse inconnue, Une violette venue De Guernesey douce aux proscrits?
Qu'aurais-tu dit à ces barbares, A ces lubriques tout-puissants, Toi qui vengeais les vieux Lazares Du soufflet des Crésus récents ?
Toi qui pleurais toutes tes larmes.
Quand la strophe appelait aux armes Les peuples voués à l'affront Et que des faces d'épopées Passaient dans l'éclair des épées.
Avec des étoiles au front ?
Une fois le pied dans leur fange Et soûlé du vin des tyrans, Quel rôle savamment étrange Aurais-tu joué chez les grands,
A ANDRE GILL 35
A moins d'évoquer dans leurs fêtes Le lent redressement des têtes Hors des trous et du gazon vert, Pendant que Baudin, haut et pâle, Aurait fait résonner la balle Qui ricoche en son crâne ouvert?
Non pas! tu bataillais sans trêve.
Tu prenais l'Empire au collet, Tu souffletais avec ton rêve L'orgueil du maître et du valet ; Et quand la grimace farouche Avait assez tordu la bouche Des gueux cloués sur ton dessin, La honte qu'ils nommaient leur gloire Nous apparaissait, toute noire Des poussières de ton fusain !
Nature profonde ! ô mystère
De l'ombre et des événements !
Les grains de plomb qui sous la terre
Boivent l'âme des éléments,
Les grains de plomb que la nuit couvre
Chassent lot ou tard de leur Louvre
Les maîtres vils et détestés ;
Car ils nous font, œuvre bénie!
Des crayons aux mains du génie.
Des balles pour les révoltés !
Ton crayon qui charma le monde, Ce crayon terrible et moqueur.
ROSi:S DU LAURIER
Qui mettait sur la face immonde Toutes les lâchetés du cœur ; Cet outil du Songe et du Rire, Qui faisait panteler l'Empire Comme un aigle pris au lacet; Ce rien qui fustigeait les crimes, C'était entre tes doigts sublimes De la foudre qui s'amusait !
Et tu manias ce tonnerre, Jamais vaincu, toujours debout, Opposant tout ce qu'on vénère A tout ce qui rentre à l'égoùt, Jusqu'à l'heure stupide et sombre Oîi la folie aux gestes d'ombre.
Voleuse errante des esprits, Accourut, en un choc de gouffre.
Tendre sous ton crâne qui souffre Ses ailes de chauve-souris !
Maudits soient au nom de ITdée, Ceux qui, dans le bruit des tambours, Firent en ton âme obsédée Ruisseler les vertiges sourds!
Maudits soient les tueurs sinistres Qui, pour égayer des ministres Et déhonorer les aïeux.
Sauvaient les Prudhommes honnêtes En enfonçant leurs baïonnettes Dans les fronts béants, sous tes yeux!
A ANDRÉ GILL
Ah ! nous le savons, nous qui sommes
Les frères pensifs des damnés,
C'est cette énorme moisson d'hommes
Broyés, tués, assassinés;
C'est le sang figé dans la rue ;
C'est Ihorrible haine, apparue
Dans les cités et dans la loi,
C'est la pitié sombre et fidèle
Qui voila de mort ta prunelle,
A force de gémir en toi !
Mais, va, le jour promis se lève,
L'avenir n'est point épuisé.
Déjà l'aube blanchit la grève.
Déjà le flot s'est apaisé.
l^e soir, à l'ombre des grands chênes
On entend comme un bruit de chaînes
Qui se détachent lentement ;
Un nid gazouille auprès des tombes ;
Et le rêveur voit des colombes
Voltiger dans le firmament.
Or, nous qui t'aimons, ô poète î
Dans ta force et dans ta beauté.
Avec ton allure d'athlète
Et ton buste décolleté,
Nous reviendrons te voir encore,
Nous te dirons : « Voici l'aurore !
Tu fais bien de lever le front ! »
Et la brise sera plus douce
Aux petits brins d'herbe et de mousse;
Et les colombes descendront!
Quand elles seront descendues, Elles te diront à leur tour Que les illusions perdues Refleurissent dans de l'amour, Que les Chimères ingénues Reviennnent s'asseoir, demi-nues, A côté du cercueil fermé, Et que même après cette vie, L'homme reste digne d'envie.
Lorsqu'il a doucement aimé.
C'est pour cela qu'un souffle d'àme Anime ton buste vainqueur, Ce buste qu'une main de femme A fait tressaillir jusqu'au cœur ; Et c'est pour cela que la foule, Océan de têtes qui roule Sa vague au bas du ciel vermeil, Te retrouvera, chaque année, Songeur et la face tournée Vers la gloire et vers le soleil !
Octobre 1887.