LE TOURBILLON
Valsez, femmes, valsez comme la feuille et Tonde, Sitôt que les troublants et vagues violons Auront fait sous l'archet pleuvoir la gamme blonde Autour de vos talons!
\'alsez longtemps, valsez toujours ! La valse folle Attise dans vos cœurs les songes étoiles ; La Chimère aux yeux bleus Tescorte, et TAmour vole Entre ses pieds ailés.
Valsez, belles! Valsez, mortels, vivants d'une heure! Vous serez emportés, plus tremblants que des fleurs. Du rivage où l'on rit au rivage où Ton pleure, De la joie aux douleurs.
Les hommes durent moins que le nid des colombes ; La cendre qu'ils seront est déjà dans leurs mains ; Et leur ombre en passant fait éclore des tombes Tout le long des chemins.
Valsez, guerriers, valsez dans la bataille horrible. Le rire aux dents, le glaive au poing et sans remords ! Et que la Gloire vanne aux trous noirs de son crible La poussière des morts!
Drapeaux, tourbillonnez ! tourbillonnez, épées ! Bondissez, ruez-vous entre les taillis verts, O poitrails des chevaux où les têtes coupées Pendent, les yeux ouverts !
Et' quand ceux de vingt ans seront morts, en plein rêve, Tous ces vivants d'hier qui luttaient, fiers et beaux, Auront au-dessus d'eux, dans Taube qui se lève, Le vol rond des corbeaux.
Tournez, spectres! Valsez, marins, dans la tempête ! Les vagues en chantant baisaient le rocher nu ; Les alcyons planaient, la mer était en fête Quand le vent est venu.
Maintenant chaque flot se creuse en ossuaire; Tout le sel de la mer a soif de votre sang; L'Océan, blanc d'écume, a des plis de suaire : C'est la mort qui descend 1
A dieu les toits de chaume où tremble au vol des brises La constellation des filets sur le mur ! Que n'avez-vous cueilli le baiser des promises Quand leur fruit était mûr?
Plus de colline en fleurs côte à côte gravie ! Tournoyez à la fois dans la vague et dans Tair ! Tombez à tout jamais du rameau de la vie Dans la profonde mer !
Tombez aussi, damnés, plaintives grappes d'âmes! Tombez, tombez sans fin au goufi"re illimité! Tournoyez dans la valse effrayante des flammes, Toute une éternité !