FONDATION DE MARSEILLE
L'espérance et la crainte errent de groupe en groupe,
L'encens nébuleux flotte au bas des cieux légers ;
Car la belle Gyptis va présenter la coupe
A son époux choisi parmi les étrangers.
Le soleil roux descend, Fimmense vague prie;
Les pâtres accourus se taisent, blancs d'effroi.
Apportez la coupe fleurie
A la brune fille du roi !
Or, la vierge gauloise est lentement venue. Un coq d'argent luisait sur son front incliné : Son père a tressailli, les chefs l'ont reconnue Les sistres ont battu, les buccins ont sonné. Le bois mystérieux s'emplit de rêverie ; Les rocs ont flamboyé sous la fuite du jour. Versez dans la coupe fleurie Le vin du songe et de l'amour!
Un guerrier haletait, la poitrine oppressée ;
Mais la Gauloise a dit en élevant la voix :
— « C'est toi que je choisis, ô proscrit de Phocée! »
Et la coupe sacrée a tremblé dans ses doigts.
Le Grec a répondu : « J'ai perdu ma patrie,
Je la retrouve ici, les dieux vont m'envier. »
Jetez. dans la coupe fleurie
Un petit rameau d'olivier !
Gyptis a dit aussi, l'œil perdu dans un rêve :
« Pour que la liberté reprenne son essor,
« Je veux, ô beau guerrier, qu'une ville s'élève
« Au bord de ces flots bleus, sous ce grand soleil d'or. »
La brise murmurait sur la vague attendrie ;
L'oranger nuptial tressaillait sur l'autel.
Elevez la coupe fleurie
Dans l'azur immense du ciel !
Et dispersant au vent la cendre des vieux mondes, Souriant au soleil pour la première fois, Marseille s'est dressée au bord des larges ondes, Dans la beauté des monts, de la terre et des bois. Mais comme aux temps anciens le flot murmure et prie, Les ramiers de Vénus errent dans le ciel clair :
Buvez à la coupe fleurie,
O libres peuples de la mer !
XXXYI A MARSEILLE
O ville à jamais sainte et belle !
Quand j'évoque ton grand ciel pur Où les goélands à coups d'aile Fauchent l'azur,
Je renais doucement, je rêve, Alangui d'un frisson vainqueur, Comme si l'aube qui se lève M'entrait au cœur.
J'ai dans mon âme qui se brise En pleurs divins, en doux sanglots, Tout ce que murmure la brise Au bord des flots.
Sous mon front que le soleil dore De son baiser ensorceleur.
Je sens la poésie éclore Comme une fleur.
J'écoute les strophes étranges, Les petits quatrains pas finis Gazouiller comme des mésanges Au creux des nids.
Les hauts cordages des navires, Déroulés sur le pont mouvant, M'apparaissent comme des lyres Chantant au vent.
Tandis que les pâles étoiles Meurent à l'horizon lointain, J'assiste à la fuite des voiles Dans le matin.
A travers l'ombre qui s'azure.
Sous le ciel immense et profond.
Elles décroissent à mesure Qu'elles s'en vont.
Aux derniers plans où tout s'efface, On dirait qu'un démon de l'air Les fait dévorer par l'espace Et par la mer.
Le long de la vague éternelle.
Au ras des mâts étincelants.
Le jour épanoui dentelle Les rochers blancs.