A MARTHE CHRÉTIEN
J'étais venu, barde crédule
Au vieux septembre encore chaud,
Regarder si le crépuscule
Se conduit toujours comme il faut.
J'avais eu l'adorable envie De me détendre en plein azur, L'âme déjà toute ravie Des prodiges de Villemur.
C'est un charmant et frais village, Construit comme pour un tableau, A cause de son voisinage Avec les monts, les bois et l'eau.
La brise y câline l'yeuse, Le jour s'y couche dans de l'or.
Et l'hospitalité rieuse S'ajoute aux grâces du décor.
Mais la nue, à toute heure éparse Dans un ciel qui paraissait bleu, Nous a joué l'horrible farce De crever chaque jour un peu.
La pluie, hélas ! me rend morose, Comme si tout devenait noir :
Même si j'étais une rose.
J'exécrerais cet arrosoir.
Le gazouillis se tait dans l'arbre Qui pleure aux lisières des bois; La nature, bouche de marbre.
Se crispe, bâille et perd la voix.
Or, il me faut un peu de rêve, N'en fut-il plus sur les hauteurs ; Et voici qu'une aube se lève.
Si je pense à vos doigts chanteurs.
Le ruisseau, le rameau qui plie,
Les chariots dans les chemins,
Toute la campagne amollie
N'est plus qu'un clavier sous vos mains.
Les gammes qu'on entend bruire Marchent, avec des gestes fous, Comme une forêt de Shakspeare Que vous pousseriez devant vous.
A MARTHE CHRETIEN iO'
Je vois de vagues fleurs éclore ; Un sylphe égaré m'apparaît; La note a la clarté sonore D'une perle qui tomberait.
La lointaine fanfare éclate Dans les taillis profonds et sourds ; Au ras des berges, la sonate Ouvre ses ailes de velours.
Un fluide court dans la phrase ; L'allégro sautille en riant ; La mélodie aux yeux d'extase Déroule son voile ondoyant.
Des valses tournent dans les branches En arrondissant leurs bras nus ; Les papillons et les pervenches Se disent des mots ingénus ;
Et c'est si bon que j'en arrive A prier, dans le jour levant, La nue éparse et fugitive De crever un peu plus souvent.
Viliemur, 3 octobre 1901.