LA MUSE ANTIQUE A ORANGE
Éfi'il pour .V™* Léa Cavislie-Marlel.
Je suis la Muse antique au front nimbé d'étoiles. J'arrive, ayant franchi la mer vaste où \qs voiles Sont roses dans le jour et blanches dans la nuit. Ne chassez pas l'enfant céleste qui me suit : C'est le petit Eros dont la flèche légère Blesse amoureusement la reine ou la bergère. Dans les temps fabuleux, sur le char de Thespis, Je l'ai cent fois paré de bleuets et dépis, Pendant qu'il souriait, les deux poings sur les hanches, Aux faunes mal cachés dans l'or pâle des branches. Plus tard, ayant subi les destins hasardeux. Nous nous sommes penchés, longtemps et tous les deux. Sur la goutte de sang qui perlait dans les roses. Nous avons vu le pli des lèvres déjà closes, Quand les Amours venaient à peine d'y poser L'aile mystérieuse et folle du baiser.
Eschyle, paternel aux âmes révoltées, A vengé du vautour les divins Prométhées ; Sophocle a répandu ses pleurs sacrés, devant La foule qui tremblait comme un arbuste au vent.
Et voici que je trouve au pays où vous êtes
La même foule ardente et les mêmes poètes,
Comme si, pour sauver sa gloire et sa beauté,
La Grèce tout entière avait ressuscité.
Avec son geste immense et son remous sonore,
Le peuple a comme un flot qui monte et monte encore
Envahi les gradins taillés dans le granit;
Le théâtre palpite et s'émeut comme un nid ;
Sous le ciel qui se mêle aux frises des pilastres.
J'apparais comme un lis dans la neige des astres.
Non loin d'ici, peut-être, écartant les roseaux.
Quelque nymphe se mire au bleu cristal des eaux ;
Tout là-bas, sous les bois pleins du frisson des ailes,
La Dryade en songeant cueille des asphodèles.
Vos cigales d'argent sont des sistres ailés ;
Vous oiîrez sur vos seuils, dans la houle des blés,
L'hospitalité sainte au groupe des Homères;
Et vous êtes si bien les amants des Chimères
Que j'entends, sur vos monts à l'Olympe pareils,
Dialoguer les dieux dans l'éclat des soleils.
Août 1902.