‹ Les roses du laurierChapitre 85 sur 114 · LA TRÊVE D'EMBRUN · texte numérisé non relu

LA TRÊVE D'EMBRUN

Pour mon ami Emile Bouchet.

Quand j'ai bien lutté dans Tarène Pour que le Vrai soit triomphant, Mon âme redevient sereine Comme le reorard d'un enfant.

Tout m'ordonne, tout me supplie De cicatriser mes douleurs En les pansant comme Ophélie Avec des brins d'herbe et des fleurs.

Plus d'entraves! tombez, mes chaînes !

L'innocent désir me reprend De méditer au pied des chênes.

Dans l'orageux bruit du torrent.

J'ai l'adorable nostalgie Des brises courbant les roseaux, Quand la plaine s'étend, rougie Des reflets du soir dans les eaux.

LA TRKVE D EMBRUN 215

La dryade accourt et me guette; La muse me dit : « Viens-nous-en !

(( Tu chanteras comme un poète « En rêvant comme un paysan. »

Et pour m'emporter sans secousse Vers Pan qui me tend son pipeau, Il me semble qu'une aile pousse A la hampe de mon drapeau.

Je repars alors, je m'exile

Des cités au bruit importun;

Et me voici glanant l'idylle

Dans les rocheux sentiers d'Embrun.

Je brise les fers de mon bagne, Je m'évade du sort cruel, Dès que j'ai revu la montagne Dans l'immense beauté du ciel.

Pareille aux monts de la Judée, Debout aux frontières du jour, Elle surgit comme l'idée En souriant comme l'amour.

Vaste cercle d'apothéoses!

Ici, dans l'éclat du matin.

Les taillis verts, jaunes ou roses, Lui font un manteau de satin.

Là, c'est une ride sévère Qui plisse les vieux rocs tremblants, Comme si le Dieu du Calvaire Les eût frôlés de ses pieds blancs.

Plus loin, c'est la neige éternelle, La neige aux candides reflets, Qui pend en festons de dentelle Autour des sommets violets.

Plus haut, c'est un pic solitaire D'où le chamois, vite éperdu.

Ecoute les bruits de la terre.

Les jarrets droits, le col tendu.

Partout, dans les profondeurs vagues, Entre le val et la forêt.

C'est la montagne avec ses vagues Où le déluge transparaît.

Elles roulent, écume ou lave.

En larges flots harmonieux;

Et c'est comme un chant doux et grave

Qu'on entendrait avec les yeux.

Pendant que sans fin recommence Leur hymen avec le ciel clair.

On rôve d'un Orphée immense Battant la mesure dans l'air.

LA TRKVE D EMBRUN 21

Hors des félicités mortelles Que le temps accorde ou promet, Je me laisse bercer sur elles.

D'un sommet à Tautre sommet.

De là, dédaignant les huées, Plus haut que les souffles grondants, Je vois le troupeau des nuées Défiler sous mes pieds pendants.

Au-delà des champs verts de seigles, Entre les rocs aux tons d'acier, Je vois le Pouzin où les aigles Lavent leurs ailes au glacier.

Le vent pleure, chante ou murmure Dans les rameaux mélodieux; Le Mourgon bleuit, à mesure Qu'il envahit Tazur des cieux.

Dans les ravins rouges de fraises, A travers les sentiers alpins, La procession des mélèzes Se heurte à celle des sapins.

Dans les sables, de rive en rive, Des arbustes poudrés d'argent Penchent une ombre fugitive

Sur la Durance au flot changeant.

Le flot serpente, glisse et rôde, lleptile aux anneaux déroulés, Tantôt vert comme une émeraude, Tantôt jaune comme les blés.

Les îlots, bouquets de feuillages, Lambeaux de terre où Therbe croît, Mêlent aux lointains paysages L'osier flexible, pâle et droit.

Aux bords d'où Teau s'est retirée, Le limon durcit et se fend, Petite semelle azurée Où manque le pied d'un enfant.

Je distingue la chèvre agile.

Pendue aux pics blancs de clarté.

Comme si mon divin Virgile Cueillait un poème à côLé.

Entre les rocs et la vallée, Dans un décor de paradis, La ville sourit, envolée Au-dessus des prés reverdis.

La Tour monte vers la lumière, Dans l'aube où sonnent les clairons, Avec sa couronne de pierre Ayant les siècles pour fleurons.

LA TRHVE D EMBRUN 219

La Cathédrale, comme ailée, Découpe dans Téther mouvant Sa flèche si bien effilée Qu'on la croit faite avec du vent.

Autour d'elle je vois encore Flotter, en des temps meurtriers.

Les hautes bannières que dore L'écusson des prélats guerriers.

Mais ces visions de Tépée S'effacent comme un songe vain, Dès que j'entends la mélopée De la brise dans le ravin.

Je redescends de mes nuages, Vers les vallons mystérieux Où la rencontre des villages Est le charme exquis de mes yeux,

Je crois les voir au clair de lune, Calmes, tels que nous les aimons.

Avec leur silhouette brune Accoudée aux rampes des monts.

J'égrène de vagues pensées; Je vais, je regarde les bœufs Buter de leurs cornes baissées Dans les pâturages herbeux.

Il me semble, heureuse folie!

Que j'erre, avec la lyre aux doigts, Dans un vallon de Thessalie, Sous la verte ogive des bois.

L'âme adorablement troublée D'une strophe oîi le mot fleurit, Je gravis la route, envolée Vers la ville qui chante et rit.

Là, sans redouter les orages, Sans crainte des destins voilés, Je dialogue avec des sages Que Platon aurait exilés.

Puis, tandis que la cloche tinte. Je regagne, au couchant vermeil.

Le logis où l'amitié sainte M'a fait un nid dans du soleil.

Alors, au vol des heures brèves Qui meurent dans le ciel profond.

Je compte et recompte mes rêves, Heureux du joli bruit qu'ils font ;

Et, cueillis ou non sur les cimes, Je les enferme, doux trésor, Dans le tabernacle des rimes Avec la petite clé d'or.

Embrun, 17 septembre 1902.

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