LE SUPRÊME VERS
A force de chanter au vent comme une épée,
Le mot n'est plus qu'un bruit savamment importun :
Le rythme se répèle et flotte en mélopée
Du brin d'herbe à l'étoile et du souffle au parfum.
C'est pourquoi me voici songeur, l'âme occupée D'un vers tant simple et doux qu'il n'en serait plus un Une larme ayant la splendeur d'une épopée, Le cri de l'âme sans le geste du tribun ;
Un je ne sais quoi de tiède comme une haleine; Quelque chose d'ailé qui volerait à peine, Encore ou déjà lourd d'ivresse ou de sommeil.
Et j'ai peur de mourir à côté de ma gerbe, Sans avoir jamais pris aux filets d'or du Verbe Ce papillon de nuit, plus beau que le soleil!
Pour le bon juge Philippe Leca.
La principale source de la poésie Corse est dans ta mort.
J.-B. Marcaggi.
yocERO d'une mère sur la mort de sa fille
Pourquoi ma fille est-elle morte Avec les roses de Tété?
Laissez-moi pleurer à côté De son cercueil, devant la porte.
Les anges lui feront escorte Là-haut, dans la pure clarté.
Elle était ma perle jolie, Ma coupe d'or au beau contour, La porte d'argent de ma tour, Mon ciel, ma fleur jamais pâlie, Ma glace brillante et polie Où je me mirais chaque jour.
Sa bouche était une cerise ;
Son front luisait comme un laurier.
Jamais seigneur ou chevrier
Ne lui dit folie ou sottise.
Quand elle priait à l'église,
Les saints la regardaient prier.
Sous la feuille verte et penchante, La brune fauvette des bois Venait lui becqueter les doigts Avec le vent qui pleure et chante.
Est-elle à présent si méchante Qu'elle n'entende plus ma voix ?
Ma belle anémone dorée, La parure de mon autel S'est-elle aux averses du ciel A tout jamais décolorée?
Ma petite amande sucrée N'a-t-elleplus qu'un goût de fiel?
Que ses mains sont froides et blanches !
Comme ses bras se sont raidis !
Tout ce qui fut mon paradis
Est enfermé dans quatre planches.
Allez lui cueillir des pervenches
Le long des sentiers reverdis !
Une amie de la défunte répond:
L'horrible mort qui vous Ta prise Nous revêt le front de pâleur :
Notre cœur se brise, ô douleur I Comme un arbrisseau sous la bise.
Celte fois, dans la vieille église, C'est Tenterrement d'une fleur.
Elle était douce autant que belle; Nous baiserons son blanc cercueil.
Son père veut, pieux orgueil I Que sa dot, si riche soit-elle, Fonde en cierges dans la chapelle Sur les murs tout drapés de deuil.
Une autre amie .
Demoiselle entre nous choisie Pour les saintes noces de Dieu, Priez pour nous dans le ciel bleu!
Un doute cruel m'a saisie :
Est-ce la fièvre ou la phtisie Qui vous arrache à ce beau lieu ?
Votre aube raillait le soir blême ;
Dès le jour, en toute saison,
Vous chantonniez comme un pinson :
Votre bonne mère qu'on aime
Ne vous aurait pas laissé même
Coudre un ourlet à la maison.
Vne voisine survenant
Tout rit dans le village en fête.
Ton fiancé, fier comme un roi, S'en vient pour te jurer sa foi ;
KN IMITATION DES « VOCERI CORSES » 22t
L'oranger couronne la lête ; La cavalcade est toute prête :
Allons, ma belle, lève-toi!
La mère reprend
Taisez-vous, taisez-vous, voisine La belle ne peut plus bouger.
C'est la Voleuse au Pied-Léger Qui lui ravit sa bague fine; C'est le cyprès qui s'enracine Où devait fleurir l'oranger !
Ma douce fille, là nuit tombe Sur ton joli front innocent; Mais quel magnifique présent Je fais à l'horreur de la tombe En lui confiant ma colombe, Mon âme, la fleur de mon sang !
Entre qui veux-tu qu'on partage Tes quatorze anneaux, tes trois dés, Tes dix matelas bien cardés, Le velours bleu de Ion corsage, La glace où brillait ton image Et tes douze jupons brodés?
La Mort connaît bien notre porte :
Plus que ma pauvre enfant j'ai droit A son baiser terrible et froid.
Qu'elle accoure vite et m'emporte!
Je veux à côté de ma morte Dormir dans le cercueil étroit.
Mais essuyons nos larmes vaines, Bien que le divin moisonneur Nous ait fauché notre bonheur.
Elle a la joie et nous les peines :
Ce soir, loin des douleurs humaines.
Elle épousera le Seigneur.
Faites neiger, Vierge Marie, Un de vos lis dans nos cyprès !
Au Campo-Santo je voudrais Aller avec la confrérie ; Mais je sens, même quand je prie, Fléchir mes reins et mes jarrets.
VOCERO d'une femme SUR LA MORT DE SON MARI
Est-ce bien vrai? Tout mon sang crie ; Mes bras pendent comme un fruit mûr.
Il est donc mort, l'homme au cœur pur, Qui faisait ma bouche fleurie ?
Rentrez la béte à l'écurie; Rependez le fusil au mur!
Quelle âme haute et bien trempée Dort là, dans ce pâle linceul !
11 était fier comme un aïeul.
Jamais il ne m'avait trompée :
L'honneur sévère de l'épée Et le sien n'en faisaient qu'un seul.
Les hameaux diront sa louange, Parce qu'il fut vaillant et droit.
Les pauvres connaissaient son toit; Ses talons ignoraient la fange.
Je fus heureuse comme un ange, Qaand il ms mit la bague au doigt.
Ses yeux, que la Mort en délire Scelle avec l'oubli des tombeaux, Avaient des lueurs de flambeaux.
Laissez ma douleur vous le dire.
J'ignorais, à le voir sourire, Si d'autres hommes étaient beaux.
Quand des gueux pillaient la campagne, Son front se plissait d'un ennui ; Mais il n'aurait tremblé ni fui.
Il me disait: — Viens-tu, compagne ?
Et nous partions pour la montagne, Et j'étais si fière de lui !
Que le ciel fût brillant ou sombre.
Nous laissions les petits oiseaux Manger le grain dans nos boisseaux.
Nous avions des bonheurs sans nombre; Nos têtes faisaient la même ombre Au chevet rose des berceaux
Quand leur vie était innocente,
11 honorait ceux qui sont vieux.
Lorsqu'il était loin de mes yeux,
Ma pauvre âme était comme absente. .
J'étais sa poule obéissante;
Il était mon coq radieux.
O mon noble époux, je m'incline
Sur vous que mon cœur pleure en vain !
Vous étiez mon esprit de vin.
Mon muscat, mon huile surfine,
Mon miel, mon orange sanguine,
Le beau chêne de mon ravin.
Vous étiez ma foi, mon étoile.
Ma colonne, mon bras de fer.
Le divin frisson de ma chair, Mon ciel que nulle ombre ne voile, Ma robe de satin, ma voile Qui voltigeait en pleine mer.
Vous étiez dans mes songeries Mon prêtre et mon ensorceleur, Mon souftle, mon trésor, ma fleur, Le papillon de mes prairies.
Mon vase orné de pierreries.
D'où déborde, hélas I ma douleur.
EN IMITATION DKS <« VOCERI CORSES » 329
Mais il n'est pas mort ! Non, vous dis-jc, Son œil ne s'était pas fermé Aux douces lumières de mai !
Pourquoi veut-on que je m'afflige?
La rose a reconquis sa tige ; Il n'est pas mort, le bien-aimé !
Regardez, la table est dressée Comme en un somptueux palais:
Les vignes grimpent aux volets ; La cave n'est point épuisée.
C'est la fête de l'épousée :
Faites descendre les valets !
Une femme répond :
Madame, acceptez le veuvage.
Nul ami ne viendra ce soir A votre beau festin s'asseoir.
C'est votre époux au blanc visage Qu'on a porté, selon l'usage, Sur la longue table au drap noir.
Vépome reprend :
Triste songe î Illusions vaines !
Rien de beau n'est fait pour durer :
Il est mort, laissez-moi pleurer.
Mes yeux, pour lui dire mes peines, Vont se changer en deux fontaines ; Je veux toujours le soupirer !
VOCERO d'une jeune FILLE