DANS UNE VENDETTA
L'oiseau des mauvaises nouvelles Chantait hier dans les cyprès ; Tout près de mes chèvres, tout près, Il est venu battre des ailes.
Cachez- vous, tendres tourterelles !
Taisez-vous, merles des forêts !
C'est qu'on me tuait, à cette heure, Mon jeune frère tant aimé, Doux comme un sachet parfumé !
Or, si maintenant je le pleure.
C'est parce que, frêle et mineure, Mon bras n'est pas encore armé.
Un jour pâle venait de naître ; La grêle tintait sur les toits ; Le vent hurlait au fond des bois.
J'allais refermer la fenêtre.
Quand je vis tout à coup le prêtre Passer avec sa croix aux doigts.
— A sortir ainsi, quand il grêle, Vous n'êtes pas habitué :
Vous serez bientôt enroué.
Où courez-vous en soutanelle ?
— Je vais confesser, demoiselle, Votre frère qu'on a tué !
Je partis, j'étais afToIée, Sachant trop maintenant pourquoi Le vent avait hurlé d'effroi.
Dans une course échevelée.
Tous les arbres de la vallée Semblaient tourner autour de moi.
Mon frère ! Et sans dire autre chose,
J'arrivai dans un lieu désert,
Au pied d'un grand châtaignier vert.
Sa bouche adorable était close ;
La terre buvait le sang rose
Qui coulait de son flanc ouvert.
Est-il possible de le croire ?
Quoi I mon doux frère a succombé ?
Il va falloir, seigneur abbé.
Que je plante une épine noire Sur la terre féconde en gloire, Où mon invincible est tombé !
Nul Corse, gentilhomme ou pâtre, Ne verra ce lieu sans avoir Une grande honte à le voir ;
Car si son cœur cessa de battre, C'est que les tueurs étaient quatre Contre un, et le ciel était noir.
Quatre contre un ! Ignominie !
Ces gens, qui vivaient parmi nous, Etaient donc des chiens ou des loups?
Sur la place affreuse et bénie Où son front pâlit d'agonie Jetez des fleurs et des cailloux !
Les églantines et les pierres Lui feront un riche tombeau.
Enfant, rallume ce flambeau!
Femmes, récitez les prières !
Je me noircirai les paupières Comme les ailes d'un corbeau.
La voccratrice s'adressant à un ennemi qui rit de sa fenêtre :
Réjouis-toi, ris donc, infâme.
D'un rire lâchement moqueur.
Si tu te croi5 déjà vainqueur !
De la douleur que j'ai dans lame J'aurai bientôt fait une lame Pour te l'enfoncer dans le cœur.
Elle reprend:
O mon frère doux et fidèle !
O mon compagnon sans pareil !
Revois-tu, dans ton lourd sommeil, La fine écharpe de dentelle Que je portais pour être belle.
Aux temps de joie et de soleil ?
Puisque ton âme m'est ravie, Je la tremperai dans le trou, Dans le trou terrible par où S'en alla ta si jeune vie :
Pour ne plus rire, si l'envie M'en prenait, je l'aurais au cou !
Je souhaite, ô fils de ma mère !
Que ton front pâle dorme en paix, A l'ombre des rameaux épais.
J'aurai vidé la coupe amère.
Le bonheur est chose éphémère :
Quand j'y croyais, je me trompais.
On reste muette et voilée,
Le cœur saignant et grand ouvert,
Quand c'est tout le ciel que l'on perd.
J'irai là-bas, dans la vallée.
Dresser ma couche immaculée
Au pied du grand châtaignier vert.
Trois fois malheur à qui me touche !
Tant que le dernier assasin N' a pas mes ongles dans son sein, Je dormirai mal dans ma couche, Avec ton doux nom sur ma bouche Et ton poignard sous mon coussin.
Embrun, 4 août 1903.