‹ Les roses du laurierChapitre 87 sur 114 · DANS UNE VENDETTA · texte numérisé non relu

DANS UNE VENDETTA

L'oiseau des mauvaises nouvelles Chantait hier dans les cyprès ; Tout près de mes chèvres, tout près, Il est venu battre des ailes.

Cachez- vous, tendres tourterelles !

Taisez-vous, merles des forêts !

C'est qu'on me tuait, à cette heure, Mon jeune frère tant aimé, Doux comme un sachet parfumé !

Or, si maintenant je le pleure.

C'est parce que, frêle et mineure, Mon bras n'est pas encore armé.

Un jour pâle venait de naître ; La grêle tintait sur les toits ; Le vent hurlait au fond des bois.

J'allais refermer la fenêtre.

Quand je vis tout à coup le prêtre Passer avec sa croix aux doigts.

— A sortir ainsi, quand il grêle, Vous n'êtes pas habitué :

Vous serez bientôt enroué.

Où courez-vous en soutanelle ?

— Je vais confesser, demoiselle, Votre frère qu'on a tué !

Je partis, j'étais afToIée, Sachant trop maintenant pourquoi Le vent avait hurlé d'effroi.

Dans une course échevelée.

Tous les arbres de la vallée Semblaient tourner autour de moi.

Mon frère ! Et sans dire autre chose,

J'arrivai dans un lieu désert,

Au pied d'un grand châtaignier vert.

Sa bouche adorable était close ;

La terre buvait le sang rose

Qui coulait de son flanc ouvert.

Est-il possible de le croire ?

Quoi I mon doux frère a succombé ?

Il va falloir, seigneur abbé.

Que je plante une épine noire Sur la terre féconde en gloire, Où mon invincible est tombé !

Nul Corse, gentilhomme ou pâtre, Ne verra ce lieu sans avoir Une grande honte à le voir ;

Car si son cœur cessa de battre, C'est que les tueurs étaient quatre Contre un, et le ciel était noir.

Quatre contre un ! Ignominie !

Ces gens, qui vivaient parmi nous, Etaient donc des chiens ou des loups?

Sur la place affreuse et bénie Où son front pâlit d'agonie Jetez des fleurs et des cailloux !

Les églantines et les pierres Lui feront un riche tombeau.

Enfant, rallume ce flambeau!

Femmes, récitez les prières !

Je me noircirai les paupières Comme les ailes d'un corbeau.

La voccratrice s'adressant à un ennemi qui rit de sa fenêtre :

Réjouis-toi, ris donc, infâme.

D'un rire lâchement moqueur.

Si tu te croi5 déjà vainqueur !

De la douleur que j'ai dans lame J'aurai bientôt fait une lame Pour te l'enfoncer dans le cœur.

Elle reprend:

O mon frère doux et fidèle !

O mon compagnon sans pareil !

Revois-tu, dans ton lourd sommeil, La fine écharpe de dentelle Que je portais pour être belle.

Aux temps de joie et de soleil ?

Puisque ton âme m'est ravie, Je la tremperai dans le trou, Dans le trou terrible par où S'en alla ta si jeune vie :

Pour ne plus rire, si l'envie M'en prenait, je l'aurais au cou !

Je souhaite, ô fils de ma mère !

Que ton front pâle dorme en paix, A l'ombre des rameaux épais.

J'aurai vidé la coupe amère.

Le bonheur est chose éphémère :

Quand j'y croyais, je me trompais.

On reste muette et voilée,

Le cœur saignant et grand ouvert,

Quand c'est tout le ciel que l'on perd.

J'irai là-bas, dans la vallée.

Dresser ma couche immaculée

Au pied du grand châtaignier vert.

Trois fois malheur à qui me touche !

Tant que le dernier assasin N' a pas mes ongles dans son sein, Je dormirai mal dans ma couche, Avec ton doux nom sur ma bouche Et ton poignard sous mon coussin.

Embrun, 4 août 1903.

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