TOAST A L'IRLANDE
Pour miss Maud Gonne.
Les maîtres, couronnés d'un laurier dérisoire,
Se sont assis en rond, présidés par la Mort,
Au monstrueux banquet dressé dans une gloire ;
Et les voilà fleuris de crimes, prêts à boire
Les pleurs, le sang, le vin répandus à plein bord.
Moi, pendant qu'ils sont là, fêtant l'horreur du glaive.
Outrageant les vaincus, raillant les deuils amers.
Au nom du flot et de la grève,
Je bois à l'Irlande qui rêve,
Echevelée au vent des mers !
Ils ont pillé leur champ et volé leur étoile Aux Celtes chevelus, ces laboureurs des eaux. Qui s'en allaient, avec Forage dans leur voile, Planter les pieux de bois et les maisons de toile Autour des marais bleus où tremblent les roseaux. Mais l'aube en renaissant blanchira la falaise. Une étoile nouvelle éclora dans les cieux.
O vieux bardes, tressaillez d'aise !
Je bois à l'Irlande qui baise I.a terre où dorment les aïeux !
Les caps ont regardé par-delà les collines.
— Que voyez-vous au loin ? leur ont crié les flots.
— Nous voyons, ont-ils dit, le meurtre et les rapines! La rafale a soufflé sur les toits en ruines, .
Et des femmes ont fui, poussant de vains sanglots. » Or, je l'ai vue aussi, la terre infortunée, Et les fosses m'ont fait de tragiques aveux . Debout! debout, race damnée !
Je bois à l'Irlande traînée Sur les cailloux, par les cheveux î
Les flots ont poursuivi : — Que voyez-vous encore ? Les caps ont répondu : — Le mal est tout-puissant ! La jeunesse et l'amour n'ont plus le temps d'éclore. Les bandits sont les dieux, la fortune les dore Avec l'or des blés mûrs qu'ils pillent en passant. Les tonnerres grondaient dans la nue enflammée : Je leur ai désigné ceux que l'ombre a nommés.
Leur gloire est un peu de fumée :
Je bois à l'Irlande affamée
Parles épis qu'elle a semés!
Avec ses foyers morts et son âme éperdue, Où les espoirs ailés gazouillaient autrefois, La verte Érin n'est plus, sous la verte étendue, Qu'une laritie des cieux, tristement épandue Dans le pâle reflet des coteaux et des bois.