‹ Les roses du laurierChapitre 99 sur 114 · ENCORE A L'IRLANDE · texte numérisé non relu

ENCORE A L'IRLANDE

Le •< Home-Rule » triomphe électoralement avec M. Gladstone et ses partisans.

(presse anglaise.)

Est-ce bien, cette fois, la fin de ton martyre, O peuple endolori, grand forçat innocent ?

Le monstrueux Vampire

N'a-t-il plus soif de sang?

L'Angleterre, chassant les corbeaux, ses convives, A-t-elle renoncé, démon de ton enfer,

A rougir ses gencives

Aux lambeaux de ta chair ?

Ne viendra-t-elle plus, cette Albion superbe, Voler la paix des nids à tes chaumes tremblants,

Les épis à ta gerbe

Et le souffle à tes fkncs?

N'auras-tu plus au front le noir bandeau d'épine? As-tu bien du gibet infâme où tu saignais

Délié la poitrine,

Décloué tes poignets ?

Sèmeras-tu pour toi les récoltes prochaines? Es-tu redevenu le Celte saint et fort?

As-tu brisé tes chaînes

Et fécondé ta mort?

De siècle en siècle, au gré de l'histoire sévère, Un peuple, Christ élu de la terre et du ciel.

Subit Taffreux Calvaire

Et Téponge de fiel.

Toi, depuis des cent ans et des cent ans tu râles! La douleur a figé l'épouvante des cris

Sur tes lèvres plus pâles

Que les lis défleuris.

Le sort a beau changer la face des empires : Ta souffrance éternelle est partout à la fois.

Dans Tair que tu respires

Et dans l'eau que tu bois.

EXCORE A L IRLANDE 28*

Tous les oiseaux de nuit vers toi volent ensemble;

l'es reins sont plus tremblants, sous les fouets toujours pr

Que le roseau qui tremble

En tes glauques marais.

Même quand tes rochers, frangés d'écume et d'ombre. Pleurent au bord du gouffre avec le flot amer,

Ta tristesse est plus sombre

Que celle de la mer.

Par delà les champs verts où jaunit Tor des seigles. Tes caps dressent au loin leurs sommets hasardeux ;

Et le grand vol des aigles

Tournoie au-dessous d'eux.

L'effrayant Foreland, mille fois centenaire, Dresse dans les éclairs son orageux granit.

Comme si le tonnerre

Y pétrissait son nid.

I'>h bien ! si la Pitié, se penchant sur ton bagne, Voulant montrer ta peine au monde stupéfait,

Condensait en montagne

Tout le mal qu'on t'a fait,

Ni Foreland, ni Black, ni Bolus, ni Bengore, Ni Clogher où les vents accourent se briser,

Ni Fannet d'où Taurore

A l'air de s'élancer.

Pas un des beaux géants hérissés sur ta côte N'atteindrait en hauteur ce bloc prodigieux,

Ta peine étant plus haute

Que le soleil des cieux!

Ah ! j'ai vu tes landlors alignant leurs cohortes,

Plus cruels que des loups, plus vils que des pourceaux,

Vider devant tes portes

La grange et les berceaux !

L'Europe les a vus farouches, sourds aux plaintes, Bondissant du talon sur les flancs effarés,

Dans les femme enceintes

Tuer les fruits sacrés !

Elle les voit encore, ô misères humaines! Charger de fer tes bras, tes nobles bras meurtris,

Et chasser par les plaines

Tes troupeaux de proscrits !

Mais ton heure viendra, sois confiante, Irlande! Tout le généreux sang que l'Anglais t'a tiré

Refleurira la lande

Où Patrick a pleuré.

ENCORE A l'iRLANDE 289

Debout! La conscience a grondé, le flot monte, L'aube réveillera Lazare enseveli.

La Mort a dit : « J'ai honte ! »

Les bourreaux ont pâli.

Car il faut, en ces temps de révolte où nous sommes, Que ces fils d'Albion, vautrés sur leurs trésors,

Redeviennent des hommes,

Cessent d'être des lords.

Et quand nous chanterons la fin de ton martyre, Sainte-Hélène à nos fils voilera son rocher, •

Et je verrai sourire

Jeanne sur le bûcher.

iO juillet 1892.

En ces radieux jours de fête, Devant Paris illuminé, Nul ne m'a dit : « Allons, poète, « Chante ce passant couronné ! »

Car les chefs de la République, Etouffant ma strophe lyrique Sous les voix de fer du canon, Savent que, fidèle aux ancêtres.

Je n'ai jamais flatté les maîtres, Qu'ils aient un diadème ou non.

Ma Muse, pucelle insoumise, Libre servante des proscrits.

N'errait point aux bords du Céphise Avec nos Platons attendris, Pendant que le très doux Coppée, Apprivoisant l'àpre Épopée, Sœur de la louve de Rémus, T'offrait, chastes apothéoses !

Les fleurs de la sagesse, écloses Dans le jardin d'Académus.

l'adieu au CZAR 291

Sur la haute estrade où s'incline Le front des harangueurs prudents, Je n'avais point ceint ma poitrine Avec Técharpe aux nœuds pendants, Tandis qu'un beau sculpteur du Verbe Te déroulait son chant superbe.

Ainsi qu'un fastueux décor, Et que ta main impériale, Pour fonder l'arche colossale, Soulevait la truelle d'or.

D'un œil que parfois l'ombre voile, Je regardais pieusement Éclore une petite étoile Dans la beauté du firmament, Quand" Mounet-Sully, tonnant d'aise, Te tendait la verve française Comme une coupe de vieux vin, Ou que la Nymphe de Versailles Surgissait au creux des broussailles, A l'appel d'un chantre divin.

Or, puisque mon pays t'escorte.

Sans peur du gouffre et du trépas ; Puisque la France, jamais morte.

S'est levée au bruit de tes pas ; Puisque, grâce à toi, les épées Se sont en un faisceau groupées.

Il ne sera pas dit. César, Que je n'aurai point, comme un autre.

292 ROSES Dr LAURIER

Salué de mon cri d'apôtre La route àllière de ton char !

La Vérité, toujours plus belle

Aux yeux du juste et du martyr,

Ne serait plus une immortelle,

Si le poète osait mentir.

C'est elle seule qui me guide ;

Je prends ton coursier par la bride,

Comme les bardes d'autrefois,

Et voici ce que je te crie,

Avec l'àme de ma patrie

Dans la poitrine et dans la voix :

Va, retourne en tes cités blanches, Vers ton ciel doux et peu changeant.

Où la neige fait dans les branches, Pleuvoir des étoiles d'argent ; Assieds-toi dans l'orgueil du trône, Puisque, pour briser ta couronne, Ton peuple n'a pas de marteau.

Et regarde avec un sourire Monter et bouillonner l'Empire Sous les plis droits de ton manteau!

Mais, au nom du sceptre et du glaive,

Garde-nous bien, sous d'autres cieux,

Toute la promesse du rêve

Que nous avons lu dans tes yeux ;

En les temps de brume où nous sommes,

Pense quelquefois, pasteur d'hommes.

A ce beau Paris triomphant

Qui, sans trahir sa République,

T'apportait sa joie liomérique

De grand peuple et de grand enfant.

Dans tes palais aux murs sévères Rappelle-toi, d'un cœur pieux, Que nous avons levé nos verres A la gloire de tes aïeux, Que la foule haute et profonde Apaisait le bruit de son onde Autour d'un berceau qui t'est cher, Et qu'aux pieds de l'heureuse épouse Toutes les fleurs de la pelouse Tournoyaient en bouquets dans l'air.

Quelques rois au vain diadème.

Valets dorés d'un Parlement,

Te jetteront leur anathème,

A voix basse et discrètement :

" Honte! diront-ils, trois fois honte

« A ce chef couronné qui monte

« Chez la Marianne aux flancs nus

« Et qui, sans peur de la risée,

« S'est fait oiïrir à l'Elysée

« La gueuse en marge des menus ! »

Dédaigne-les, poursuis ta voie Entre les rangs de tes licteurs, Cependant qu'ils seront en proie A la salive des rhéteurs ;

Ou bien réponds-leur, débonnaire,

Que ce qu'ils nomment leur tonnerre

Ne ferait pas fuir un oiseau.

Que ton vin méprise leur lie,

Que leur parenté t'humilie

Et que leur sceptre est un roseau!

Pas une espérance trompée!

Assez de chants et de discours !

Quand on le signe avec Tépée, Le pacte est signé pour toujours.

Sois fidèle, souviens-toi. Sire, Des poètes avec la lyre, Des soldats avec le drapeau !

Les deux peuples marchent ensemble Il faudra que le boucher tremble, S'il veut ressaigner le troupeau !

Et puis, car j"ai le droit de dire Tout ce que l'Esprit m'a dicté.

Sois juste, élargis ton Empire Du côté de la liberté.

Pèse le juge et les sentences ; Reste économe de potences, Devant le ciel profond et clair ; Revêts-toi de miséricorde.

Quand au souffle des nuits la corde Tremble dans les anneaux de fer!

Le chêne envolé dans la brise.

Tout bruissant des jours vécus,

S'indigne quand on l'utilise A riiorrible mort des vaincus.

L'herbe qui fleurit sur les bières Protégerait du heurt des pierres Tes flancs royaux, si tu tombais ; Le chanvre aux belles tiges lisses Ne pousse pas pour les supplices Et n'est point fait pour les gibets.

Nous aider à tuer la guerre Dans les camps et sur les pavés, Délivrer tous ceux qui naguère Rampaient sous les bâtons levés, Servir la paix, bannir la haine, Déchaîner la justice humaine Sur les reitres pâles d'effroi, C'est se laver devant l'histoire, Dans de la véritable gloire, Du crime auguste d'être roi !

9 octobre 1896.

QUATRE AXS APRÈS

Te voilà revenu, monarque ; et tout là-bas,

Sous le vol des corbeaux, dans le bruit des sentences,

J'ai vu les effrayants pourvoyeurs du trépas

Tailler dans les rameaux de nouvelles potences !

Des milliers de martyrs au front ceint de clartés, Innocents de nos maux et coupables d'un rêve, Ont défilé devant mes yeux épouvantés, Sous l'orage des fouets et dans l'éclair du glaive.

Ton peuple a les genoux et les talons meurtris ; Car la côte est pierreuse et la route penchante. Et je pleure en silence, ayant, hélas I compris Que les Maîtres sont sourds quand le poète chante.

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