‹ Les rosesChapitre 6 sur 105 · CHARLES NAUDIN · texte numérisé non relu

CHARLES NAUDIN

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ou de leur admiration, et pousser quelquefois cette espèce de culte jusqu'à la folie. Les trois règnes de la nature leur offrent ces objets d'attraction. Dans le règne minéral, l’or, matière inaltérable, qui semblait avoir emprunté sa couleur à l’astre qui nous éclaire, et le diamant, type de pureté et d'éclat, durent à leur beauté et à leur rareté d’être de tout temps l’objet des convoitises humaines.

Dans le règne animal, certaines espèces étonnent par la puissance de leur organisation et de leurs facultés. C’est ainsi que le lion fut considéré comme le modèle achevé de la force et du courage, et que le cheval'se fit remarquer par la noblesse de ses formes et l’énergie de son organisation musculaire. Le règne végétal offrait de même à l’admiration des hommes quelques espèces excellentes entre toutes par la majesté de leur port, par l'harmonie de leurs proportions grandioses et par la durée en quelque sorte illimitée de leur existence. Tel est le chêne, que son aspect imposant et sa longévité firent déclarer le roi des végétaux, et qui inspirait une religieuse terreur à nos ancêtres encore barbares, lorsqu'ils accomplissaient les cérémonies de leur culte sous les sombres voûtes de son feuillage.

D’autres végétaux d’une plus humble stature, mais autrement doués, devinrent les modèles de l’élégance et de la beauté, au double point de vue de la forme et de la couleur. Bien des plantes se disputent le sceptre de cette royauté; mais la Rose en réunissant à elle seule tous les genres d’attraits, la grâce du port, la régularité des corolles, la vivacité du coloris et la suavité du parfum, fut universellement saluée du titre de Reine des fleurs.

La Rose, chantée de tous, est en effet la seule qui ait le droit de porter ce titre, car elle présente toutes les teintes de

SON HISTOIRE. 3 la plus belle des couleurs, le rouge; tous les contours de la plus harmonieuse des lignes, le cercle; et de toutes les odeurs

la plus suave. Rien n’était donc plus naturel que d’en faire la

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Fig. 3. — La Rose.

fleur privilégiée, l'emblème de la jeunesse et de la beauté, du plaisir et de la volupté. En fallait-il davantage pour lui assurer à tout jamais la suprématie dans le monde des fleurs?

Admirée et recherchée de tous les peuples anciens et modernes, quel que fût leur degré de civilisation, on se contenta d’abord de la cueillir telle qu’elle se présentait, sauvage et sans culture ; mais bientôt, le sentiment du beau se perfectionnant, la

rose sauvage, si jolie dans sa simplicité, ne suffit plus à satis-

faire les désirs; on rechercha parmi les autres espèces de roses celles qui se distinguaient, les unes par des corolles plus développées ou montrant déja un commencement de duplicature, les autres par de nouveaux coloris où par un parfum plus délicieux, ou encore par quelque particularité du port et de la figure. De là naquirent, insensiblement accrues et perfectionnées par la culture, ces innombrables variétés modernes, aussi supérieures en beauté aux premiers types, qu’une nation civilisée l’est à une peuplade barbare.

Cette duplicature de la fleur, qui le plus souvent est le résultat des semis, peut aussi être amenée quelquefois par le trouble que la plante ne peut manquer d’éprouver en changeant de sol et de climat; c’est la plus notable et la plus importante des modifications que l’art lui ait fait subir. Les variétés les plus recherchées et les plus prisées sont généralement celles chez lesquelles la duplicature approche le plus de la plénitude parfaite, et cette plénitude n'exclut pas de nouvelles modifications de forme et de coloris qui ont aussi leur valeur. La plus ancienne de ces modifications est la Rose Cent-feuilles, qui, plus qu'aucune autre, a mérité le nom de Reine des roses. C'est elle, selon toute vraisemblance, que Théophraste à désignée sous le nom de « Rose à soixante pétales‘ », en parlant d’une rose qui croissait naturellement sur le mont Pangée, que les poëtes anciens célébrèrent et qui ornait les fêtes de l'antiquité.

Toutefois les grands perfectionnements de la Rose sont modernes, on pourrait presque dire contemporains. Une civi-

lisation plus raffinée nous poussant à augmenter et à varier nos

1. Encore aujourd’hui les Grecs modernes donnent à la Rose le nom de Triantaphyllia, c'est-à-dire trente feuilles, faisant allusion par là au grand nombre de ses pétales.

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jouissances, il ne nous suffit plus de borner nos collections à ces nobles et belles espèces que cultivaient nos aïeux; nous cherchons tous les jours, par des semis sans cesse répétés, à faire naître des variétés nouvelles et plus belles, s’il se peut, que celles qui les ont précédées, et la moindre modification de figure ou de coloris passe souvent à nos yeux pour un notable progrès. Il n’y a pas lieu de s’étonner si le nombre des variétés obtenues de cette manière dépasse déjà plusieurs milliers, pas plus qu'il n’y a lieu d'être surpris de l’abandon de variétés, hier estimées entre toutes, aujourd’hui délrônées par de plus nouvelles, dont le règne sera tout aussi éphémère. C’est qu'ici, comme en tout ce qui est élégance ou frivolité, il faut compter avec les caprices de la mode. Il faut dire cependant qu'au milieu de cette versatilité du goût il y a un fond de races supérieures de roses, anciennes et nouvelles, qui, de l’aveu des amateurs sérieux, sont destinées à survivre à la multitude de ces nouveautés, attravantes sans doute, mais toujours passagères.

D'une culture facile et peu coûteuse, le Rosier orne à la fois le jardin du riche, le mur de la chaumière et la fenêtre de l'artisan; rustique et durable, il n’exige pas, comme tant d’autres plantes, qu’on s'occupe de lui à chaque instant, ni surtout qu'on lui procure l'abri d’une serre. Par sa nature d’arbrisseau, il peut se passer de labours et d’arrosages répétés, et être planté une fois pour toutes là où il doit végéter et fleurir jusqu’à sa mort. Ceci est affaire de race, de sols et de climats, et c'est ce qui explique pourquoi on voit assez souvent, dans des jardins aussi mal tenus que possible, des rosiers pleins de vigueur et qui donnent chaque année leurs fleurs avec une inépuisable libéralité. C’est une jouissance, pour ainsi dire, toute gratuite, et bien en harmonie avec la vie besogneuse et occupée

de l’ouvrier et du paysan. Mais si le Rosier est généreux pour

qui ne lui fait d'autre avance que celle d’un coin de terre au pied d’un mur, combien lest-il davantage pour qui lui donne des coins, et combien il diffère sous ce rapport de ces végétaux exotiques coûteux, moins beaux que lui, et dont la conservation exige une attention soutenue et souvent des dépenses hors de toute proportion avec les jouissances qu’on en retire!

La culture du Rosier est un délassement des plus attrayants en même temps que des moins pénibles, et souvent nous avons vu des mains délicates, habituées à manier l'aiguille et le pinceau, s’y livrer avec ardeur et en obtenir les fleurs charmantes qu'elles devaient elles-mêmes reproduire sur l’album ou la tapisserie. Nous avons vu l’homme du monde, l’homme d’affaires, l’homme de plaisir lui-même, arrivé au déclin de la vie et blasé sur tout ce qui remplissait jadis son existence, s'étonner d’éprouver des sensations nouvelles en s’adonnant à la culture du Rosier, et échapper par là à l’accablement qui est trop souvent le lot d'une vie inoccupée.

La vue d’un parterre de roses en pleine floraison rehausse, s’il est possible, le mérite de ces nobles fleurs. Lorsque de belles variétés sont ainsi groupées, elles semblent lutter entre elles de grâce, de coloris et de fraïcheur. C’est aux premières heures du jour qu’elles se présentent dans tout l'éclat de leur splendide beauté. À peine les rayons du soleil levant ont-ils dissipé les vapeurs légères qui voilaient la surface du sol, qu'on voit s’entr’ouvrir ces milliers de corolles préparées par la nature dans le silence de la nuit. Chacune d’elles, éblouissante de fraicheur, semble s’incliner sous le poids de quelques gouttes de rosée, bientôt enlevées par le soleil. Un parfum des plus suaves s’en exhale, parfum tellement subtil qu'il faut, pour le sentir, s’incliner vers la fleur. C’est alors aussi que les coloris sont dans toute leur splendeur, et la lumière, qui se joue dans le

SON HISTOIRE. | ï

chiffonné des pétales, en avive singulièrement l'éclat. Autour de ces fleurs épanouies se groupent des boutons, les uns fermés encore, les autres à demi entr’ouverts, espoir de la floraison du lendemain, et où le carmin des pétales tranche déjà sur la teinte verte du calice.

Ces parterres de roses présentent d'autant plus de variété par le port des arbustes, la figure, la plénitude de la fleur et le coloris, qu'ils sont composés de races plus différentes; et c’est un art que de savoir Choisir ces variétés pour les assortir dans un même compartiment du jardin. Ainsi la Rose Thé, si gracieuse de forme et dont le coloris est si délicat, fleurit le plus souvent sur des rameaux grêles et déliés au point de paraître succomber sous le poids de la fleur, tandis que la Rose Noisette, sa sœur, pour ainsi dire, fleurit en panicule au bout de rameaux élancés et de la plus grande vigueur ; telles sont, les Roses Général Lamarque, Aimée Vibert, etc. Les Rosiers Ile-Bourbon ont également une végétation des plus luxuriantes ; il suffit de citer dans ce groupe le Souvenir de la Malmaison, type parfait, connu de tous pour ses belles fleurs si bien faites, si abondantes et d’un coloris si tendre. Maïs nous ferons remarquer que la plupart de nos belles roses appartiennent à la famille des Rosiers hybrides remontants, cette race qui tient le milieu entre celle des îles Bourbon et nos races indigènes, et qui à conservé la belle tenue de ces dernières avec plus d’ampleur. C’est dans ce groupe que nous rencontrons ces beaux coloris qui varient du pourpre noirâtre au rouge carmin ou rose cerise, et du rose au blanc le plus pur.

Les rosiers non remontants, Cent-feuilles, Provins et autres, produisent également des fleurs séduisantes de forme et de coloris, mais ils ne fleurissent qu'une seule fois, à la fin de

juin; aussi la culture en est-elle un peu délaissée aujourd’hui

pour celle des rosiers remontants, qui, du milieu du printemps à la fin de l'automne, ne cessent d'émettre des fleurs.

Dans cette énumération sommaire je ne puis me dispenser de citer encore une race non moins intéressante que celles qui précèdent : la race des rosiers grimpants, dont les rameaux presque volubiles ne pourraient se soutenir s'ils n'étaient enlacés dans la ramure des arbres, ou attachés sur des tonnelles, ou palissés sur des murs, à la manière de la vigne. Qui n’a entendu parler, qui n’a vu même, dans quelques-uns de nos jardins publics, des arbres enguirlandés des fleurs du Rosier de la Grifferaie ou du Rosier Boursault, ou parfois aussi du Rosier de Banks, qui atteint dans le Midi une taille véritablement colossale ?

L'œil ne se lasse pas de contempler ces fleurs aimées et qui font passer de si douces heures à celui qui leur donne ses soins ; il semble même que plus on les voit plus on s’y attache : et combien de fois n'est-il pas arrivé que ceux qui débutaient avec une certaine hésitation dans cette culture se sont bientôt passionnés pour elle! Tant il est vrai que les goûts, comme les aptitudes et les facultés, se développent par l'exercice ! |

Même pour le culte des fleurs, l’homme est inconstant; les roses qui faisaient les délices de nos pères, celles même qui étaient l’objet d’une faveur marquée il y a quelques années, sont souvent négligées ; on veut des perfections nouvelles, et la nature sollicitée ne cesse d'en produire. Sachons cependant modérer nos désirs : les types que nous pouvons rêver ne sont pas tous réalisables, et, en cherchant la Rose bleue, craignons de perdre la Rose rose; ne négligeons point nos belles variétés anciennes, et n’imitons pas ces amateurs exclusifs qui ne daignent regarder une rose que si elle est nouvelle. Ils vantent la beauté

de leurs roseraies créées à prix d’or. J’estime à leur valeur ces nouveautés brillantes, qui souvent ne l’emportent qu'au seul point de vue de la rareté; mais que de fois ces collections, qu’on dit si complètes, ne contiennent même pas un seul exemplaire de la Rose Cent-feuilles ! Pour trouver cette dernière il faut souvent l'aller chercher dans quelque obscur jardinet de campagne, dont le propriétaire n’a jamais entendu parler du progrès moderne.

Le goût des roses doit être éclairé, si l’on ne veut pas qu'il s’égare, et peu de débutants sont capables de former une collection bien composée, c’est-à-dire ne comprenant que des variétés recommandables, qui réunissent, chacune suivant sa nature, la beauté et la vigueur. C’est donc être utile aux amateurs novices que de leur présenter, dans cet ouvrage, un choix raisonné des variétés éprouvées et sur lesquelles s'arrêtent les suffrages des connaisseurs, et de leur indiquer les procédés de culture sanctionnés par l’expérience. Quoique modeste, ce sujet a ses difficultés; mais si je réussis à remplir ma tâche, j'aurai la

satisfaction d'avoir procuré à quelques-uus de mes lecteurs une des plus douces jouissances qu'il soit donné à l’homme d'éprouver : la contemplation d’une des œuvres les plus belles de la création.

Parure du printemps, emblème de la fraicheur du jeune äce, la Rose n'aurait pas d'histoire si son rôle se fût borné à orner la beauté et à charmer les regards; mais, déclarée Reine des fleurs, elle devint l’objet d’un culte souvent porté jusqu’à l’exagération, et elle inspira aux poëtes les plus gracieux de leurs chants. Ceux de la Grèce et de Rome s’élevèrent jusqu’au lyrisme pour en célébrer l'éclat et le parfum; les odes de Sapho et d'Anacréon, sur la Rose, sont des modèles souvent imités

depuis, mais rarement égalés.

« Si Jupiter, disait Sapho, voulait donner une reine aux fleurs, la Rose serait cette reine; elle est l’ornement de la terre, l'éclat des plantes, l'œil des fleurs, l'émail des prairies, une beauté incomparable. Elle exhale l'amour, attire et fixe Vénus ; toutes ses feuilles sont charmantes; son bouton vermeil s’entr’ouvre avec une grâce infinie et sourit délicieusement aux

zéphyrs amoureux. »

Plus tard Anacréon, célébrant la Rose dans les festins :

€ Chantons, disait-il, et la saison des fleurs et la Rose printanière ; amie, seconde mes accents. La Rose est le doux parfum qui s’exhale de la bouche des dieux; c’est la joie des simples mortels, le plus bel ornement des grâces dans la saison fleurie des amours, et les plus chères délices de Vénus. La Rose est l’objet du chant des poëtes, la plante savante des Muses. Elle blesse de ses épines, et cependant on la cueiïlle avec plaisir. On aime à tenir dans ses mains cette fleur consacrée à l’amour et à respirer sa douce odeur! Oracle des amants, on la recherche encore sur les tables, dans les banquets, aux fêtes de Bacchus. Ah! que peut-on faire sans la Rose? Dans la langue des poëtes l'aurore a Ges doigts de roses, les nymphes des bras de roses, Vénus un teint de roses. La Rose est utile aux malades, elle brave la durée des ans. Agréable à la vieillesse, elle conserve le parfum de ses premiers jours. Que dirais-je de son origine? Lorsque la mer eut formé de son écume et montré sur son onde réjouie la belle Vénus brillante de rosée; quand du cerveau de Jupiter Pallas sortit tout armée, la terre à son tour enfanta celte plante admirable, nouveau chef-d'œuvre de la nature. Jaloux de hâter son épanouissement, les Dieux l’arroserent de nectar, et aussitôt s’éleva majestueusement cette fleur immortelle sur sa tige épineuse. »

Un poëte moderne a gracieusement traduit cette fable :

Lorsque Vénus, sortant du sein des mers, Sourit aux dieux, charmés de sa présence, Un nouveau jour éclaira l’univers ;

Dans ce moment, la Rose prit naissance.

Malherbe sut faire vibrer dans ses stances immortelles la corde du sentiment, genre qui se prêtait peu au génie des

poëtes de l’antiquité.

Mais elle était du monde, où les plus belles choses Ont le pire destin;

Et, Rose, elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d’un matin.

En donnant à la Rose le titre de Reine des fleurs, les Grecs lui vouèrent un culte tout particulier, et leurs philosophes ne dédaignaient pas de se parer de ses fleurs. Socrate, assistant à une comédie d’Aristophane, dans laquelle le poëte comique le mettait en scène et le persiflait, le philosophe se contenta d'applaudir; mais rencontrant le poële satirique, au sortir du théâtre, il lui effleura le visage d’un bouquet de roses qu'il tenait à la main; Aristophane, se sentant piqué, recula; alors Socrate lui dit : « Faites pour ces fleurs ce que j'ai fait pour votre pièce, excusez l’égratignure en faveur du parfum; » lecon spirituelle et méritée.

Chez les peuples anciens, amis du plaisir, la Rose était

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