‹ Les roses sanglantesChapitre 9 sur 12 · UN DBAME EN MER · texte numérisé non relu

UN DBAME EN MER

A quinze minutes de Beyrouth se trouve une charmanie promenade qui longe la mer; elle est dominée par Tamphithéâtre de montagnes où s'étalent les jolies villas dont j*aî parlé et dans Tune desquelles habitait le général de Kouschoff. Cette promenade est bordée, elle aussi, de villas de plaisance qui, d'une de leurs façades, ont la vue de la mer, et de l'autre la vue de la montagne. C*est dans une de ces villas, la plus éloignée de la ville, qji'Evangeline s'était installée. Un petit jardinet séparait sa maison des flots et par une petite porte elle pouvait aller sur le rivage sans sortir sur la promenade du Raz- Beyrouth.

Il y avait deux mois qu*ils étaient de retour de leur voyage de Palmyne, et Nicolas et Evangelrne pouvaient se voir chaque soir sans attirer l'attention des curieux. Le général se couchait de bonne heure; dès qu'il s'était retiré dans âa chambre, son flls prenait un petit sentier qui descend de la montagne

pour aboutir au Raz-Beyrouth. Ëvangeline sortait par la petite porte du jardia et venait rejoindre son amoureux. Parfois elle Tîntroduisait dans sa villa, pendant que ses domestiques dormaient, et les deux jeunes gens passaient de longues heures en tèteà-téte.

La jeune fille lui témoignait une tendresse ardente et passionnée, et lui Taimait follement. Mais une chose Taffligeait et Tintriguait au suprême degré, e*est celle-ci : dès qu'il parlait mariage une ombre de tristesse voilait le front de sa bien- aimée, son regard devenait sombre et parfois même farouche, et toujours elle lui répondait avec une impatience mal dissimulée : « Plus tard nous parlerons mariage, à présent aimons-nous sans songer à rien. »

Il se perdait en conjectures. Serait-elle fiancée à un autre ? N'oserait-elle pas rompre de peur de déplaire à ses parents? Mais bientôt il comprenait que ses suppositions étaient jnal fondées, elle avait le caractère trop franc et trop loyal pour n'avoir pas l'énergie de rompre un premier engagement dès l'instant qu'elle aimait un autre homme. Il ne pouvait admettre que si les Makerson vivaient encore ils pussent le refuser pour gendre, car il devait s'avouer que riche, portant un grand nom, étant jeune et bien de sa personne, il était un excellent parti. Mais alors que craignait-elle? Pourquoi hésitait-elle à devenir sa femme?

^Yoilà ce qu'il se demandait cent fois par jour.

Jamais elle ne parlait de ses parents, et lorsqu'il lui adressait quelques questions sur sa famille elle changeait habilement de sujet de conversation ; il finit par s'arrêter à la pensée qu'elle était peut-être

d'une origine roturière, malgré son inslruclion et sa grande distinction, et qu'elle hésitait par fierté à lui faire connaître ce détail. Il se promit bien de saisir une occasion pour lui faire délicatement comprendre que, serait-elle fille d'un épicier de la Cité, il serait encore très heureux de l'épouser.

Voilà dans quelles dispositions de cœur et d'esprit il se trouvait lorsque le drame suivant se déroula.

C'était par une brûlante soirée de la fin du mois d'août, pas un seul nuage ne voilait le ciel, la lune à son apogée éclairait la terre d'une clarté blanche et lumineuse, la mer était unie comme une glace, les astres sans nombre qui illuminaient la voûte azurée se reflétaient brillants dans l'onde bleue.

Dès neuf heures, Nicolas de Kouschoff s'engagea dans le petit sentier conduisant à Raz-Beyrouth. Tout dans la nature invitait aux doux propos d'amour et rapidement il descendait le chemin escarpé qui devait le mener aux pieds de la belle Evàngeline. Il la trouva assise sur un rocher au bord de la mer ; elle portait une simple robe de mousseline blanche, elle avait jeté sur ses épaules un burnous arabe en laine blanche, et un voile de tulle illusion enveloppait sa tète ; ses cheveux dorés sortaient mutins et ébouriffés de ce blanc nuage.

En le voyant venir, elle se leva et alla se jeter dans ses bras avec un élan de tendresse. Il la serra longuement sur son cœur, puis, la considérant un instant, il lui dit :

— Sais-tu que tu es idéalement belle, ce soir !

La lune l'éclairait en plein de sa lumière argentine, et ainsi vêtue de blanc elle était en réalité belle

comme sont belles, diUon, les apparitions surnaturelles.

— Je suis heureuse, lui répondit-elle, que tu me . trouves ce soir plus jolie qu'à Tordinaire, peut-être

ceci donnera assez de force à ton amour pour que tu m'accordes ce que je vais te demander.

— Douterais-tu de mon amour, Evangeline?

Parle... parle, donne-moi le bonheur de te prouver combien je t'aime ardemment et sincèrement.

— Je verrai bientôt si tu dis vrai. Mais j'ai un caprice ce soir, je veux que nous fassions une promenade en mer. J'ai fait venir Sonnia, ce batelier qui déjà nous a prêté plusieurs fois sa barque. Si tu le veux, nous allons monter en bateau, tu rameras et je te dirai la preuve d'amour que je réclame de toi.

— Sois sûre, Evangeline, que tes désirs seront des ordres ; ton idée est charmante, la soirée est splendide, la mer calme, nous ferons une promenade agréable.

— Sonnia... Sonnia...! dit-elle à haute voix.

Un robuste Grec, couché sur le sable àquelquespas plus loin, se leva. Sa barque était amarrée dans une petite crique, il y conduisit les deux amoureux, les fit monter, offrit les rames à Nicolas, puis il donna une poussée à la barque, sauta à terre, s'étendit sur le sable et continua le somme interrompu.

— Rame droit à la pleine mer, dit Evangeline en s'emparant du gouvernail.

Nicolas obéit et il rama vigoureusement vers la sortie de la rade.

Elle était grave et silencieuse; et lui se demandait s'il allait enfin apprendre pourquoi elle se montrait si peu empressée de s'unir à lui par les saints liens

du mariage, et il tremblait en pensant qu'elle allait peut-être lui dire qu*un obstacle sérieux 9*opposait à leur union.

Lorsque leur barque se trouva au large, Evangeline quitta le'gouvernail et elle vint s'asseoir sur un petit pliant en face de lui.

— Laisse les rames, que notre bateau aille à la dérive et au hasard du courant, tantôt nous le remettrons dans la ligne que nous désirerons, lui dit-elle.

Il lui obéit, laissa les rames, et prenant dans les siennes les mains de la jeune fille :

— Parie, ma bien-aîmée, j'ai hâte de savoir si bientôt je pourrai te conduire à l'autel.

Elle fixa un regard profond et inquisiteur sur les yeux de son amant, puis, d'un air solennel, elle lui dit :

— Nicolas, jure-moi de répondre loyalement et franchement aux questions que je vais t'adresser, jure-le moi sur ton salut éternel.

— Je jure, sur mon honneur et sur mon salut éternel, de te dire la vérité ; parle, ma bien-aimée.

— Pas encore . Avant de t'interroger , laissemoi bien t'expliquer ce que j'entends, moi, par ce mot aimer. Voici comment je le comprends; aimer c'est avoir dans le cœur un sentiment si profond et si violent qu'on ne vit plus que pour la personne aimée, qu'elle est tout pour vous, et qu'on est prêt à lui sacrifier fortune, honneur, famille, tout, tout, car on ne vit que pour elle et que par elle. Moi, c'est ainsi que je t'aime, pour toi j'oublie le monde et ses plaisirs, je te sacrifie avec bonheur mon avenir, mon honneur, et j'impose silence à ma cons-

cience, j'oublie même le serment sacré fait au lit d'une mouranle. A présent, réponds-moi franchement, Nicolas, m'aimes-lu?

— Oui, répondit simplement le jeune homme.

Alors elle se leva, jeta vers le ciel un regard de

triomphe :

— Viens dans mes bras, d'aujourd'hui seulement commence notre vraie union.

Il la prit dans ses bras, la serra sur son cœur, leurs lèvres se donnèrent un baiser d'ineffable tendresse; la barque, abandonnée à elle-même, penchait de droite à gauche, les imprudents s'exposaient à être lancés par l'amour dans ce gouffre limpide qui roule la mort en son sein î

Enfin elle se dégagea :

— Reprends les rames, dit-elle, et écoute-moi attentivement.

Il rama, elle s'assit sur le pliant, en face de lui, et elle parla ainsi : •

— Puisque tu m'aimes comme je souhaite être aimée et comme je t'aime moi-même, l'avenir est à nous, le bonheur nous attend. Mais il va falloir m'obéir aveuglément sans me faire aucune question. Je ne puis l'expliquer le motif qui me guide ; nous allons fuir quelque part, bien loin, dans un coin du monde bien ignoré, nous choisirons un petit nid confortable et poétique et nous y vivrons sous un nom d'emprunt...

— Fuir!... nous cacher sous un nom d'emprunt! Nicolas murmurait machinalement ces mots d'un

air étonné.

— Oui, continua-t-elle, et tiens, sans aller plus loin, le Liban nous offrira je crois un asile sûr, grâce

à Mijoël qui m'est loul dévoué et que nous mettrons dans notre confidence; il nous trouvera une jolie maisonnette, lu porteras le costume des Bédouins et moi celui des Bédouas, nul ne viendra nous chercher dans ce désert; et du reste, et pour plus de précautions, nous laisserons croire à notre mort en simulant un accident. Par exemple, demain nous aurons une barque nous attendant au large, nous renverserons celle-ci, nous laisserons flotter sur Teau toi ton chapeau, moi mon burnous et mon voile, on croira que nous nous sommes noyés.

Nicolas, pétrifié de surprise, écoutait bouche béante et les yeux dilatés. Les rames s'étaient échappées de ses mains, il était si loin de s'attendre à cette proposition étrange I

Enfin il balbutia :

— Mais pourquoi fuir... pourquoi vivre sous un nom d'emprunt?

— Parce que je le veux.

— Dis-moi au moins le motif de ce plan singulier? Quelle est la pensée qui t'inspire le désir de te cacher alors que mon vœu le plus ardentest de faire de toi la comtesse de Kouschoff ?

— Jamais, répondit-elle sèchement, je ne porterai ce nom.

— Ecoute-moi, Evangeiine, et je t'en prie, aie foi en moi, car je suis sincère et loyal. Je t'aime, mon seul rêve est de faire de toi la conipagne de ma vie. Eh bien ! je te le jure, quelle que soit ta famille, et plus encore, quelque soit ton passé, je suis prêt à te donner mon nom, à t'aimer et à t'estimer toujours.

— Ma famille est plus noble que la tienne, mon

passé a été sans tache jusqu'au jour fatal où je t'ai aimé.

— Mais alors pourquoi refuses-tu de m'épouser?

— Ceci est mon secret. Veux-tu partir avec moi, venir te cacher avec moi dans quelque coin ignoré du monde ?

— Mais, chère bien-aimée, songe donc que mon digne et cher père vivra, j'en suis certain, avec bonheur avec la femme de son fils, mais comprencis bien qu'il ne saurait demeurer avec nous si nous n'étions pas mariés. Tiens, à gfenouxje t'en conjure, consens à devenir comtesse de Kouschoff.

Il était à ses pieds et il baisait les mignonnes mains de la jeune fille.

— Moi! porter le nom de Kouschoff! oh quel sacrilège !

— Un sacrilège ! mais que veux-tu dire? De grâce explique-toi, tu me mets à la torture.

— Je ne puis te dire qu'une chose, Nicolas, si lu m'aimes comme tu viens de m'en faire le serment solennel, fuis avec moi. Ton père n'aura pas à refuser de vivre avec nous, car il faut que lui croie, comme tout le monde, que tu es mort.

Nicolas se leva d'un bond.

— Abandonner mon père! lui imposer la douleur de me croire mort! oh quelle infamie! Et est-ce bien toi, Evangeline, qui me proposes une monstruosité pareille?

— Oui... je te la propose et j'espère bien que tu ne me refuseras pas de faire ce que je te demande.

— Mais apprends que mon pauvre père n'a plus que moi au monde. Apprends que déjà il pleure un

fils, mon frère aîné. Ne comprends-tu pas que cette nouvelle douleur le tuerait?

— Il faut, te dis-je, qu'il te croie mort.

— Encore... Mais quelle opinion aurais-tu de moi si, pour satisfaire à ton romanesque et singulier caprice, je commettais une action semblable? Tu ne pourrais ni m'aimer ni m'eslimer, car je serais un misérable et un mauvais fils.

— J'adorerais Tamant qui, fidèle au serment qu'il m'a fait, me prouverait qu'il m'aime en me sacrifiant tout, même son père.

— Evangeline, je le jure, je suis prêt à tout le sacrifier, ma fortune, ma vie, mon honneur même. Mais abandonner mon pauvre cher vieux père, lui imposer la douleur de me croire mort, le laisser seul isolé et sans consolation dans ses vieux jours, non, non... jamais, ne me demande pas cela.

— Tu as donc menti en me jurant que tu m'aimais?

— J'ai dit la vérité. Mais pouvais-je prévoir que comme preuve tu allais me demander une monstruosité pareille?

— Une monstruosité, dis-tu ! Mais sais-tu tout ce que je t'aisacrifié, moi! Si tu le savais^ tu comprendrais qu'il a fallu qu'il fût bien violent l'amour que tu as fait naître en moi pour qu'il m'ait jetée sans défense dans tes bras. Si le tien était aussi profond, déjà tu m'aurais dit : Oui, fuyons, pour toi j'abandonne tout.

En parlant ainsi, la jeune fille tordait ses mains avec désespoir et de grosses larmes débordaient de ses grands yeux.

Nicolas, ému et désolé de devoir la désespérer,

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s'agenouilla encore devant elle et prenant les mains .d'Evangeline dans les siennes, il lui dit avec un accent de tendresse ineffable :

— Mon aimée, aie confiance en moi, dis-moi tout, explique-moi ce qui te donne ce désir de fuir et d'aller nous cacher, tu verras que je trouverai un moyen pour te rendre heureuse tout en restant bon fus.

— Je ne veux rien l'expliquer. Veux-tu, oui ou non, fuir avec moi?

Sa voix devenait dure et métallique.

Nicolas se leva :

— Je ne quitterai pas mon père, répondit-il avec fermeté.

— Oh ! s'écria-t-elle, je le vois bien, tu as fait un faux serment; tune m'aimes pas; si tu m'aimais hésiterais-tu entre ton père et moi?... Vois si je t'aime assez, moi! J'aurais dû te haïr et je t'ai aimé, et me voilà à tes genoux, te suppliant. Suis-je assez lâche... c'est que je t'aime à en mourir. Mon Nicolas, mon bien-aimé, viens, viens, fuyons, allons nous cacher bien loin, et tu verras comme je saurai t'aimer. Je serai ton amante, ton esclave, je t'envelopperai d'un amour si ardent que tu oublieras tout ce que tu m'as sacrifié.

Sa voix avait repris une douceur infinie , elle mouillait de ses larmes les genoux de son amant. Il la releva, la serra sur son cœur.

— Si lu savais, lui dit-il, combien lu me fais souffrir ! Aie pitié de moi, de grâce cesse de me demander la seule chose que je ne puis t'accorder.

— Alors tu refuses?

Elle s'était rejelée en arrièpe et elle le regardait d'un air de défi.

— Je le dois.

— C'est bien, assieds-toi, reprends les rames, il est trop tôt pour sombrer. Il faut que je te conte auparavant une sombre histoire, elle t'apprendra jusqu'à quel point t'aimait celle dont tu viens de briser le cœur.

11 se laissa tomber macbinalemcnl à Tarrière du bateau, machinalement il reprit les rames et il les laissa retomber en cadence dans la mer bleue; une vague épouvante s'emparait de lui, il pressentait qu'il allait entendre quelque chose d'horrible.

Evangeline se croisa les mains sur la poitrine et elle resta debout en face de lui ; elle était blême, ses vêlements étaient blancs, seuls ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux.

— Ecoute attentivement, Nicolas de Kouschoff, car l'histoire que je vais te conter t'intéresse, un des liens y a joué un rôle horrible.

Sa voix était stridente, sifQante et aiguë, chaque mot qu'elle prononçait entrait, comme la pointe d'une arme acérée, dans le cœur du jeune homme.

— Oui, écoute-moi bien : je ne suis point Anglaise, ma connaissance de la langue anglaise, et une teinture qui a donné à mes cheveux noirs cette nuance dorée que tu as si souvent admirée, ont suffi pour te tromper, je suis Polonaise ; tu le vois, à ce seul titre déjà je devais te haïr, mais pour le détester j'avais bien des motifs encore, et cependant je t'ai aimé! Malheur à moi, j'ai été lâche et misérable.

Nicofes tressaillait des pieds à la tête, une terreur folle s'emparait de lui, mais elle le paralysait et

il restait morne, afl'aissé et silencieux, fixant un regard égaré sur celle qui déjà ne lui semblait plus être sa douce et charmante Evangeline. »

— Je suis donc de ce noble pays que les tiens foulent aux pieds, je n'avais que douze ans lorsque la guerre éclata dans ma patrie, une guerre sans pilié ni merci, il y avait d'un côté des victimes lassées, et de l'autre des bourreaux altérés de sang et de rapine.

Un jour, il m'en souvient comme si c'était aujourd'hui, mes trois frères partirent, le plus jeune avait dix-huit ans, l'aîné en avait vingt-trois, ma mère leur donna sa bénédiction et leur dit :

— Allez, la patrie asservie vous réclame, que Dieu vous accorde la victoire et qu'il me donne le bonheur de vous voir revenir.

Ma mère était veuve, mes frères partis, nous restâmes seules dans un immense château, devenu plus triste qu'un morne sépulcre ; ma mère priait et pleurait nuit et jour, moi je pleurai et je priai avec elle.

Il y avait trois semaines que mes frères nous avaient dit adieu, nous étions sans nouvelles aucunes d'eux; une après-midi, nous étions, ma mère et moi dans le jardin, elle cueillait un bouquet de roses blanches. .

— De roses blanches! répéta Nicolas de Kouschoff, d'une voix altérée par l'épouvante.

— Oui, nous cueillions des roses blanches^ continua Evangeline, ma more voulait les meltre à l'autel de la Vierge en allant la prier de veiller sur ses chers enfants; par une petite porte notre jardin dou'^ nait dans une forêt de sapins, soudain cette porte

s'ouvre, mes trois frères entrent brusquement, et accourant vers nous, ils disent à ma mère : Vite, vite, cacliez-nous, les Russes nous poursuivent.

Ma mère devint plus blanche que les blanches roses qu'elle tenait à la main ; affolée, elle nous entraîna tous les quatre et sans dire un mot dans le château; là elle se mit à courir, parcourant toutes les pièces et fouillant des yeux les moindres recoins; enQn elle s'arrêta devant une grande armoire placée dans un corridor sombre, elle l'ouvrit et elle y fît entrer mes frères; elle les dissimula sous les flots de soie et de velours des robes qui s'y trouvaient, puis elle les embrassa, et par un mouvement instinctif elle donna à mon frère aîné le boéquet. de roses blanches qu'elle tenait à la main, elle avçiit voulu faire hommage de ces fleurs à la Vierge et elle se disait sans doute que la mère du Christ protégerait ses trois fils ; elle referma Tarmoire, mit la clef dans sa poche, plaça des caisses vides, des portemanteaux devant l'armoire, essaya de la dissimuler de son mieux, ensuite elle referma la porte du corridor et m'embrassartt elle me dit :

— Edvige, d'un geste, d'un mot tu peux causer la mort de tes frères, veille sur tes paroles, tes gestes et tes regards, et lâche de prendre un air indifférent et calme.

L'amour maternel est si puissant que ma mère parvint à dissimuler sous un masque placide les angoisses qui torturaient son âme.

On frappait brutalement à la porte, on entendait le piétinement des chevaux, et les imprécations de Tennemi ; nos serviteurs, qui n'avaient point vu entrer mes frères, venaient d'ouvrir la porte, ma

mère me tenant par la main alla accueillir les Russes; elle eut le suprême courage d*être aimable, les lugubres visiteurs étaient le général de Marinoff et le général de Kouschoff.

Nicolas se dressa devant-elle, pâle comme un mort.

— Et toi, cria-t-il, tu es la Charmeuse!

— On m'a, en effet, donné ce nom à Pélersbourg, répondit-elle avec calme.

— Horreur! horreur! j'ai pu aimer celle quia tué mon frère, celle qui a souffleté mon père avec le sang de son fils! Grand Dieu! avez-vous pu permettre un tel sacrilège!

Nicolas, fou de douleur, menaçait le ciel de son poing crispé.

— Et moi, s*écria à son tour Evangeline, d'une voix que la colère faisait vibrer, j'ai bien pu aimer celui que j'avais juré de faire mourir, le fils de l'assassin de mes frères !

— Oses-tu, misérable, appeler mon bon et digne père un assassin î

— Oui, car il mérite ce nom, écoute-moi jusqu'au bout et tu verras que j'ai le droit de le flétrir de celte épithète.

— Elle! elle! que j'aimais tant! c'était la Charmeuse maudite... Ah ! mon Dieu, que vous avais-je fait pour m'imposer un tel supplice... et anéanti de douleur il se laissa retomber sur le banc de la barque, et, cachant son visage dans ses mains, il se mit à sangloter tandis qu'elle continuait ainsi son récit :

— Ces deux généraux étaient suivis d'une vingtaine

de soldats. — Où sont vos fils? demandèrent-ils brutalement à ma mère, qui répondit :

— Hélas! je Fignore, voilà bien dix jours déjà qu'ils m*ont quittée.

— Vous mentez, s'écria de Kouschoff, ils sont ici, on les a vus entrer.

Ma mère jura ne les avoir pas vus.

— Nous savons qu'ils sont chez vous, livrez-les nous de suite, sans quoi, comtesse Elisabeth de Lansky , vous serez envoyée en Sibérie, dit à son tour le général Marinoff.

— Oui, livrez-les, hurla de Kouschoff, ils viennent d'assassiner cinq des nôtres et le sang doit se payer par le sang.

— Mes fils sont des soldats, mais non des assassins, répondit fièrement ma mère.

— Qu'on ferme les portes, qu'on garde les issues, ordonna de Kouschoff, et cet ordre fut exécuté ; et à la tète de dix soldats, ces deux hommes se mirent à fouiller le château ; ces sbires maudits enfonçaient même leur sabre dans Jes lits pour voir si les matelas ne dissimulaient pas le corps de mes frères. Enfin ils arrivèrent dans le corridor; les bêtes fauves sentent la chair fraîche, les Russes sentent eux, avec un flair diabolique, le sang du Polonais leur victime. Ils ôtèrent tout ce qui masquait l'armoire, je sentais le bras de ma mère trembler; pourtant, comme de Kouschoff lui demandait la clef, elle parvint à maîtriser sa terreur et répondit : que n'ouvrant jamais celte armoire la clef était égarée... Alors, sans rien dire... ces deux hommes prennent des fusils des mains des soldats et ils se jettent baïonnette en avant contre la porte.

Un cri déchirant se fit entendre; mon frère aine avait été transpercé de part en par.t. On brisa la porte... quel horrible spectacle nous apparut, mon frère était sanglant, blême, serrant le bouquet *de roses blanches sur son sein, son sang coulait à flot sur les fleurs.

Ma pauvre mère et mes deux autres frères se précipitèrent pour soutenir son corps qui vacillait sous les spasmes de Tagonie, mais le général de Kouschofl* donna un ordre à ses soldats, et les uns se précipitèrent sur mes frères cadets, leur mirent des menottes; les autres saisirent ma mère, et Tarracbèrent du corps de mon frère qu'elle tenait enlacé.

— Conduisez-la dans sa chambre avec cette en* faut, leur dit le général Marinolf, en me désignant; et qu'elles y soient gardées à vue. Ma mère levait ses mains suppliantes vers lui, le conjurant de lui permettre au moins de recevoir le dernier soupir de -son flis... Il ne lui répondit même pas, et fit signe aux soldats de Tentralner.

— Au nom du ciel, s'écria-t-elle , laissez-moi prendre la petite médaille qu'il porte sur sa poitrine.

De Kouschofl* arracha le bouquet de roses blanches que mon frère tenait dans ses mains crispées, ces fleurs étaient inondées du sang du mourant, il les jeta au visage de ma mère en disant :

— Voilà le seul souvenir que vous méritiez, femme coupable qui ne savez que pousser vos fils à la révolte, et qui faites ainsi couler tant de sang qu'il éclabousse tout, même les fleurs.

Ces roses ensanglantées frappèrent ma mère en plein visage, elle poussa un grand cri et tomba à

terre, privée de connaissance; les soldats remportèrent dans sa chambre, la jetèrent sur son lit, puis Tun d'eux se mit en faction devant la porte et me dit : :

— Toi, petite, reste là, près de ta mère, n'es- ' saye pas de sortir ou je te bats.

Moi, terrifiée, je restai agenouillée près du lit, serrant contre ma figure une des mains glacées de ma mère... je la croyais morte, mais au bout d'un instant elle rouvrit les yeux, jeta un regard étonné autour d'elle, mais elle vit le soldat debout sur la porte... et elle se souvint. Alors elle porta la main à son visage... il était encore humide du sang de son fils. A ce moment, plusieurs détonations se firent entendre, on venait de fusiller mes deux autres frères.

Ces assassinats commis, ces bandits quittèrent le château, ma mère mourante se retrouva en face des cadavres de ses trois fils.

Oh! ce qu'elle a soulTert! et que j'ai souffert!

A partir de ce jour, la vie de ma sainte mère n'a plus été qu'un long martyre, une lente agonie de six ans, et moi que la douleur avait rendue femme par l'esprit et par le cœur, je pleurais avec elle, je maudissais avec elle les lâches assassins de mes frères... Souvent se. tordant les mains, elle s'écriait :

— Et dire que je n'ai plus de fils pour venger les trois autres !

Un jour, elle était sur son lit, prête à quitter la terre, le désespoir avait accompli son œuvre, il avait détruit tout principe de vie en elle, elle sentait que la mort allait venir, et encore elle s'écria :

— Oh mes fils bien-aimés, dire que je n'ai pu vous

venger, dire que je n'ai plus de fils pour aller punir vos bourreaux et pour leur faire" connaître ces larmes amères que fait couler la mort de nos enfants !

J'étais assise près d'elle, je me levai et posant ma main sur mon cœur je lui dis :

— Mère, tu as un quatrième fils; si Dieu m'a donné un corps de femme, il m'a donné un cœur viril, fort et implacable. DeMarinoffet de Kouschoff ont assassiné mes frères, ils t'ont souffletée avec le sang de ton fils aine... je ne l'oublierai jamais et je vengerai les morts. Le général MarinofT a un filâ, il le pleurera, de Kouschoff a deux fils, il les pleurera tous les deux; et de mes propres mains il sera souffleté avec des roses blanches trempées dans le sang de son fils aîné, je te le jure, et j'en fais ici le serment solennel.

En entendant ces paroles, une expression de joie indicible illumina le pâle visage de ma mère, elle murmura :

— Sois bénie, ma fille, et que le Seigneur t'aide dans l'accomplissement de cette pieuse tâche.

Gela dit, son âme consolée s'envola vers le ciel.

Tu le sais, toi, frère d'Alexius îde KouschofiF, si j'ai tenu mon serment.

Nicolas avait écouté ce récit, terrifié et abîmé dans un désespoir sans nom, que lui donnait la pensée qu'il avait pu aimer la Charmeuse !

Interpellé par la jeune fille, il tressaillit, il lui sembla qu'il sortait d'un affreux cauchemar; il se leva, il vacillait sur ses jambes, la douleur le grisait.

Elle posa sa main sur son épaule.

Il tressauta comme on tressaute au contact d^une vipère.

— Ne me touche pas. . . tes mains sont teintes du sang de mon frère.

— Et celles de ton père sont teintes du sang de mes frères, lui dit-elle.

— Oh ! vois-tu, c'est infâme ce que tu as fait, dit Nicolas... Si tu voulais te venger, il fallait venir à nous le poignard à la main... mais non venir armée de tes charmes comme une vile courtisane.

— Tu m'insultes, Nicolas.

— Non, je dis la vérité, misérable fille, ta vengeance a été basse et vile, elle a été odieuse... et moi, qui t'aimais purement, saintement. Ah !... estce possible que le cœur puisse se tromper ainsi... Oui, triomphe! oui, réjouis-toi, j'ai été dupe do ta comédie, je t'ai aimée... et tu viens de m'infliger la suprême douleur de rougir d'un amour dont j'étais si fier, et de devoir maudire celleque j'aimais tant... A présent pourrai-je jamais croire à l'amour d'une femme, après avoir été trompé par ton infâme mensonge.

— Tais-toi, Nicolas, lu blasphèmes... tu ne comprends donc pas, qu'après m'être attachée à tes pas, pour tenir mon serment et te faire mourir, tu m*as inspiré un amour si profond et si ardent, qiie j'ai tout oublié, haine, vengeance, tout, même le serment fait à une mourante... Oui, la passion que tu m'as inspirée m'a rendue lâche... et tiens, là, à présent encore, je te dis : Nicolas, oublie qu'il y a du sang entre nous, comme je te le disais tantôt, fuyons, allons vivre dans un désert, et tu verras combien je t'aime.

174 tES ROSES SANGLANTES.

— Fuir avec toi, jamais ! J'ai aimé Evangeline, elle est morte pour moi à présent, et je hais et je méprise la fllle d'Elisabeth de Lansky, Tinfàme Charmeuse.

— » Ah ! c'est ainsi, lu me hais... tu me méprises... Eh bien , moi aussi je dis : Evangeline est morte, seule, la fille d'Elisabeth vil encore, et elle va terminer sa mission. Le général de Kouschoff pleurera son second et dernier fils.

Nicolas no ramait plus, la barque allait à la dérive; Evangeline, d'un brusqué mouvement, prit un poignard caché sous son burnous et elle se jeta sur le jeune homme.

Il lui relint le bras, une lutte désespérée commença entre eux ; lui, essayait de la désarmer, elle s'efforçait d'enfonoer l'arme dans le cœur de son amant.

Soudain la barque chavira et, enlacés^ ils tombèrent tous dtnix dans les fiats bleus.

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