‹ Les roses sanglantesChapitre 3 sur 12 · UNE APPARITION TERRIBLE · texte numérisé non relu

UNE APPARITION TERRIBLE

Dans une demi-obscurité, une lampe brûlant devant les saintes J images éclairait seule une immense chambre ; un vieillard pleurait agenouillé à côté d'un cercueil.

Ce vieillard était le général Wladimir Nicolas de Marinoff. Il pleurait son fils unique, la consolation de sa vieillesse, sa dernière affection.

11 avait voulu rester seul près du cadavre de son enfant. Le pope, les serviteurs et les amis étaient réunis dans une pièce contiguë ; le prêtre récitait à haute voix les prières des trépassés, les assistants répondaient Amen! en chœur.

Les sanglots du vieillard faisaient un lugubre accompagnement à ce lugubre chœur.

Ce pauvre père tenait dans ses mains une des mains raidies du mort; soudain une main se posa sur son épaule, il tressaillit et se leva brusquement... La main du mort retomba avec un bruit sec.

Une femme, ou plutôt un spectre noir, était de-a

vant le vieillard, toute drapée de noir, la figure blafarde ; elle le regardait fixement.

Épouvanté, la gorge serrée, les yeux dilatés par la peur, le général contemplait cette ombre noire ; 11 se demandait si ce spectre n'était pas celui de la mort venant le chercher pour le réunir à son fils.

Le fantôme étendit un bras vers le cadavre et d'une voix basse et sifflante, il dit : — Regarde, Wladimir Nicolas Marinoff', le sang de ton fils a coulé, son crâne çst broyé ; il est là, hideux et blême comme il y a trois ans était sanglant et blême le fils d'Elisabeth de Lansky... Te souvient il, lâche assassin, de la douleur de la pauvre mère I Celui-ci venge l'autre. Et le spectre secoua brutalement le vieillard en le prenant par le bras.

Le général éperdu, épouvanté, balbutia: — Mais qui donc es-tu?

— Je suis la vengeance ! le sang se paye par le sang! Adieu! reste seul, isolé, et maudit sur cette terre I

Le spectre noir disparut. Le vieillard s'affaissa lourdement; il tomba sur le cercueil, sa tête heurta la tète sanglante du cadavre.

Au bruit sinistre de ces corps se heurtant, ceux qui étaient dans la pièce à côté accoururent; un cri d'horreur s'échappa de toutes les bouches. On releva le pauvre père, le coin du cercueil lui avait fendu la tête, son sang coulait à flots, et il avait ensanglanté la pâle figure de Serge, le trépassé.

On mit le vieillard sur un lit... — Là... là... par Cette porte.. . le spectre... murmurait-il en désignant de la main la porte par où s'était enfuie la sombre apparition.

— Il a le délire... se dirent tout bas les assistants.

Bientôt, en effet, le délire le prit: deux heures après il rendait le dernier soupir.

On retarda l'enterrement de Serge, et le même jour le père et le fils lurent conduits à leur dernière demeure.

Lorsque, à l'église, les prières terminées, le prêtre découvrit les deux cercueils et dit aux assistants : — Venez tous prendre congé des chers morts... ceux qui s'approchèrent des cadavres pour leur baiser la main, reculèrent épouvantés en apercevant ces deux têtes sanglantes et brisées... Seule, une femme voilée les considéra longuement, puis s'éloigna sans donner, selon l'usage russe, le baiser d'adieu aux morts.

Alexius de Kouschoff avait \eillé les morts; il ne les avait point quittés d*une minute ; il revint du cimetière brisé de douleur et de fatigue... — Qu'elle soit maudite mille. fois, se disait-il, cette misérable charmeuse qui, par sa détestable coquetterie, a envoyé ces deux hommes au tombeau d'une façon si tragique !

Use coucha, dormit douze heures; le lendemain, en se réveillant, il se demandait s'il n'avait pas eu un cauchemar, et s'il n'avait point rêvé ces deux lugubres drames.

Mais en s'habillanl, il mit la main dans sa poche et il trouva la lettre que ce pauvre Serge lui avait confiée pour remettre à la baronne de Rosemthald. Tout ce drame n'était que trop réel... Qu'allait-ii faire de cette lettre? Il avait manqué au serment fait de la remettre le lendemain. Mais le cher mort

devait l'excuser, calr, tout à son désespoir, il avait perdu la tête et il avait oublié sa promesse. " Maïs à présent, qu'allaît-il faire? La porter à cette femme? Elle lui faisait horreur, et il ne se «entait pas la force de la revoir... et pourtant le pauvre Sergé lui avait dit : — Jure-moi que tu la forceras à la lire... Ne devait-il pas vaincre sa répugnance et obéir?... La volonté d'un mort n'est-elle pas sacrée ? Mais voir ce monstre, le bourreau de son ami, lui causait une sensation douloureuse, il ne s'en sentait pas le courage ; longtemps il resta indécis, hésitant. Ivan de Perski vint lui rendre visite, il lui conta les confidences que lui avait faites le pauvre Serge sur la façon dont la baronne de Rosemlhald l'avait brutalement chassé et désespéré, après avoir encouragé son amour.

— Ce n'est pas une femme, s'écria le jeune Ivan, c'est une satanée sorcière. Moi, pour rien dans le monde, je ne mettrais les pieds chez elle... Songez donc, AlexiUâ, qu'elle pourrait Vous jeter uu sort... vous ensorceler, vous aussi.

— Oh!... qu'elle soit sorcière, qu'elle soit qui elle voudra, je la défie de se faire aimer de moi; à présent que je sais que son âme est aussi laide que son corps est beau, je ne crains qu'une chose, n'être pas assez maître de moi et lui trop laisser voir lé mépris que j'ai pour elle.

— S'il en est ainsi, allez, Alexius, remplir là mission que ce pauvre Marinoff vous a donnée... Ne craignez pas de la traiter comme elle le mérite, au moins notre ami sera vengé.

— Tu as raison, j'y vais, et je veux ;la faire rou

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gir de honte de son odieuse conduite, je veux qu'elle verse les larmes acres du remords.

— BastI pour avoir des remords il faut avoir du cœur, et celte femme me parait en manquer complètement... dit Ivan de Perski.

— A défaut de conscience, la peur inspire quel-, quefois d'amers remords, répliqua de Kouschoff.

Les deux jeunes gens sortirent, Ivan laissa de Kouschoff à la porte de Thôtel qu'occupait la baronne de Rosemthald, et il s'éloigna en faisant plusieurs signes de croix et en disant : —Mon Dieu! sauvez-moi de la Charmeuse et faites que le diable l'emporte bien loin de Pétersbourg !

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