‹ Les roses sanglantesChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

elle! une sorcière maudite! non, c'est un ange.

£llc était dans ce même boudoir, tout tendu de soie rose pâle ; elle était enveloppée dans un nuage de mousseline blanche et de valenciennes jaunâtres ; ses cheveux dénoués lui faisaient un splendide manteau de reine; elle était blanche, mais blanche comme la blanche mousseline qui Tenlourait; ses yeux brillaient d'un sombre éclat; était-ce de désespoir ou de triomphe? Il aurait fallu lire dans son âme pour le savoir, et Tâme d'une femme est un livre indéchiffrable pour tout autre que pour Dieu.

Ses lèvres épaisses, d'un rouge sanglant, tranchaient brutalement sur la pâleur de son teint... Elle avait une beauté étrange, presque effrayante ce jour-là.

Une vieille femme entra doucement, et s'appro-* chant d'elle, elle lui dit tout bas quelques mots.

— Il est là, dis- tu? et il veut me voir! Oh! c'est trop de bonheur... Dieu est pour moi; fais-le entrer...

— Sois prudente, ma fille...

— Sois. tranquille, nourrice... j'aurai encore la victoire... Introduis-le...

La vieille femme sortit; la baronne de Rosemthald prit une pose affaissée et morne... On annonça le comte Alexius de Kouschoff.

Il entra froid, l'air raide et glacial.

Elle, sans se lever, fixa sur lui des yeux égarés, puis, se levant d'un bond, elle alla menaçante vers lui:

—r Vous! vous ici!... c'est infâme... c'est insulter ce cher mort... Oh! mon pauvre Serge !

— Madame, je viens remplir une mission...

— Non... non... ne restez pas une minute de plus... mais oubliez-vous donc que vous êtes mon complice?... Oui, vous êtes plus que mon complice encore... vous êtes la cause de sa mort... Ah ! malheureux que nous sommes! malheureuse que je suis î

Et elle pleurait, elle tordait ses mains d'enfant... Elle était ainsi d'une beauté sans pareille.

De Kouschoff la regardait, il s'attendrissait en voyant couler ses larmes, et il était intrigué des paroles de la jeune femme et aussi de sa douleur.

— Votre complice, avez-vous dit, madame? mais en quoi ai-je été votre complice?

— Il demande en quoi? hélas! n'avons-nous pas tué ce cher Marinoff...

Et elle se laissa retomber sur sa chaise longue, et cachant son visage dans ses mains, elle se mit à sangloter.

Devant cette douleur si grande et si vraie, de

42 LES ROSES SAMGLAÎfTRS.

Kougchoff sentit fondre toute sa colère; il s'assit près d'elle et lui dit doucement :

— Calmez- vous, baronne. Il vous a aimé, son amour Ta tué... Après tout, ce n'est pas votre faute si vous n*avez pas pu Taimer.

— Non, ce n'est pas la mienne, mais c'est la vôtre... Amour fatal et maudit qui m'a rendue cri* minelle, s'écria-t-elle en se tordant les bras.

— Mais, de grâce, expliquez-moi ce que vous voulez dire, je ne vous comprends pas.

— Si vous aviez compris... il ne serait pas mort... Ah! vous voulez que je vous explique... Eh bien ! oui! je vous dirai tout, et vous aurez votre part dans les remords qui me torturent.

Elle se redressa, ses yeux étaient devenus secs, ils étaient brillants et lançaient des étincelles ; ses lèvres frémissaient de colère... Elle était si splendide dans sa nouvelle transformation que Kouschoff, ébloui, fasciné, se mit à ses genoux sans avoir conscience de ce qu*iL faisait... Et prenant une de ses mains, il lui dit :

— Parlez, parlez, je vous écoute.

— Il vous a tout conté, n'est-ce pas, avant de se tuer?

— Oui.

— Et vous avez pensé que je me suis jouée de lui, que je ne suis qu'une vulgaire coquette, une femme sans cœur?

Alexius se taisait...

— Répondez, et surtout soyez franc.

— Eh bien! oui, j'ai cru cela; pardonnez-moi, je le sens à présent, je me suis trompé; je comprends qu'il y a un mystère en tout ceci.

— Oui, il y a un mystère... et je vais vous le dire... Alexius, relevez-vous; écoulez-moi avec calme, sans m'interrompre, il faut que je vous dise tout, car n'avoir pas votre estirtie serait pour moi une chose par trop cruelle.

Elle prit un ton triste et navré ; lui, s'assît en face d'elle ; il la regardait, Técoutaît^ buvait ses paroles ; à entendre la musique de sa voix, il éprouvait une sensation de bien-être infini; c'était comme une douce musique *qui lui caressait l'oreille et faisait vibrer son cœur.

— Un amour ardent, profond, une de ces passions qui vous dominent et vous font tout braver, même les convenances, disait-elle, s'était emparé de tout mon être; j'avais souvent haussé dédaigneusement les épaules en entendant parler de ces coups de foudre, de ces passions qu'un regard fait naître ; eh bien, un seul regard a fait naître en mon cœur un amour fatal. — Un soir, au théâtre, je vis un homme, sa vue secoua tout mon être, et mon cœur, jusque-là si calme, se mit à battre; je l'avais croisé dans le foyer cet homme ; le hasard voulut qu'il allât dans une loge qui se trouve en face de la mienne ; par une sorte de magnétisme il attirait mon regard ; plus je le regardais, plus je me sentais troublée. A partir de cette soirée néfaste, il s'est emparé de ma pensée ; je n'allais au théâtre que pour l'apercevoir, je n'allais me promener aux Iles ou sur la perspective Newski que dans l'espoir de le rencontrer... Que vous dirai-je? malgré moi un amour fou est entré dans mon cœur ; c'était une maladie, une obsession ; pour le voir de près, pour entendre sa voix, j'aurais donné gaiement une année de ma

vie; je savais son nom, je savais qui il était. — Un jour, le hasard m'apprit qu'il allait chasser chez Marinoff, dans le Novgorod... et une pensée folle me vint... Que voulez-vous, lorsque Tamour nous lient, nous perdons toute raison, toute retenue.

— Mais cet homme, qui avait le bonheur d'être ainsi aimé de vous, ce n'était donc pas MarinofT?

En disant cela, de Kouschoff était ému, bouleversé, car il devinait bien que c'était de lui qu'elle parlait, mais il voulait une certitude?

— Non, ce n'était pas Marinoff, reprit-elle; mais voulant dissimuler le motif qui me poussait, je feignis de faire attention à lui plus qu'aux autres... plus qu'à celui que j'aimais... et enfin, je serai franche, puisque je fais ici ma confession... je voulais qu'il m'aimât, je voulais piquer son amour-propre en affectant de témoigner plus de sympathie à Marinoff qu'à lui. Pourtant, mon regard plus d'une fois lui aurait laissé lire l'état de mon âme... mais il ne vit rien, ne comprit rien. — Ah! que j'ai souffert!...

Elle voila son visage de ses deux blanches mains et à travers ses doigts effilés quelques larmes filtrèrent.

Alexius de Kouschoff se jeta à ses pieds.

— Madame, ayez pitié de moi, le nom de cet homme...

— Ne Tavez-vous pas deviné ?

Elle lui dit ces mots en le regardant avec son doux regard noyé de larmes.. .

— Moi... moi."., est-ce possible?

Et fou de joie, il couvrait de baisers ses mains.

— Oui, c'était vous... En remontant dans ma

troïka : A revoir, à Petersbourg, vous ai-je dit à tous les trois, mais en ne regardant que vous seul... et je vous ai attendu... et j'ai pleuré de rage en voyant que vous ne veniez pas. Je recevais aimablement Marinoff, espérant qu^il vous amènerait un jour... Hélas! soilgiez-vous seulement à moi? J'ai appris que vous offriez vos hommages et votre amour à une actrice... et moi, si fière jusque-là, j'en suis arrivée à être jalouse de cette fille. — J*ai pleuré, j'ai souffert, puis, lasse de souffrir, j'ai voulu me guérir. Marinoff était amoureux de moi, j'ai voulu l'aimer; dé bonne foi, je l'ai essayé... Souvent il était là où vous êtes, il me disait des mots brûlants d'amour, moi je fermais les yeux, je me donnais une douce illusion. . . celle que c'était vous qui me parliez ainsi ; mais la veille de notre rupture, alors que je rêvais de vous, il m'a soudain prise dans ses bras, ses lèvres se sont po^es sur mon front et...

— Le misérable ! s'écria de Kouschoff.

— Et, réveillée de mon doux rêve, j'ai vu que c'était lui et non vous ; il m'a fait horreur; j'ai compris que mon cœur était trop à vous pour que je puisse même me laisser aimer par lui... Je l'ai chassé durement, brutalement, parce que j'étais irritée, désespérée de n'être pas aimée par vous. . . I^ cher mort ne pouvant lire dans mon àme, a dû me juger bien mal... Pauvre garçon... Vous le voyez, je suis plus malheureuse que coupable, et je maudis ' cet amour fatal qui...

— Oh! ne le maudissez pas, de grâce; moi, je le bénis ! s'écria Kouschoff. .

—^ Nous 'devons le maudire^- il a causé- la mort

d'un galant homme, et à présent, adieu, reprit-elle ; mais avant de nous séparer pour toujours, dites-moi que j'ai votre estime.

— Nous dire adieu I nous séparer! mais ne savez-vous pas que moi aussi je vous aimais? Votre beauté m'avait ébloui, votre voix si douce que j'avais entendue une minute, un soir au théâtre, m'avait remué le cœur... Que n'aurais-je pas donné pour avoir le droit de vous parler de mon amour... mais j'ai cru que vous aimiez Marinoff... Le dépit s'est emparé de moi, je n'ai pas voulu venir contempler le bonheur de mon rival... et c'est ce dépit qui m'a jeté aux pieds d'une femme que je n'aime pas.

— Est-ce possible I nous aurions pu être si heureux. Ohl quel destin cruel est le mien... et je ne connais cette joie immense, ineffable, être aimée un peu par celui que j'adorais, qu'au moment où je dois renoncer à son amour.

— Y renoncer! pourquoi?

— Une tombe nous sépare.

— Non, elle ne nous séparera pas... Eh quoi ! le ciel m'envoie ce bonheur inespéré, être aimé de vous, et je devrais y renoncer? Non, mille fois non, vous m'aimez, moi aussi, et rien ne saurait nous séparer désormais.

— Ne devons-nous pas ce cruel sacrifice à celui qui a été la triste victime de notre malentendu?

— Non, certes, je ne lui dois rien; il m'a volé cinq semaines d'ivresse, il a eu le bonheur de vous voir, de vous entendre, de vous parler d'amour... 11 a eu cette illusion si douce que vous l'aimiez ; il a payé cela de sa vie, de quoi peut-il se plaindre? il est votre obligé et non votre victime... Donnez-moi

un mois de la môme ivresse, et ije vous bénirai, de* vrais-je, moi aussi, la payer de ma vie.

Elle se leva, pâle, psdpitante; elle le regarda longuement, puis elle lui dit :

— Alexius, je vous fais une prière, partez, laissez-moi, je suis si heureuse, si troublée d'apprendre que votre cœur, que je croyais plein de mépris et d'indifférence pour moi, contient au contraire un peu d'amour; le bonheur que j'entrevois est si grand... que ma pauvre tête s'égare... j'ai peur de devenir folle. Partez.

— Je partirai, je vous obéirai, mais dites- moi ce mot qui, seul, peut m'en donner le [courage : à demain.

— Oui, à demain, murmura-t-elle à son oreille.

— Oh! merci; à demain et à toujours, mon adorée !

Il baisa sa petite main mille et mille fois, et il s'éloigna la joie dans l'&me et en se disant: «Moi qui disais c'est un démon! c'est un ange et je l'adore. »

Le soir, en se déshabillant, il retrouva dans sa poche la lettre du pauvre mort... Il la froissa avec colère, puis la jeta au feu en disant :

— Certes non, je ne la lui donnerai pas... Pourquoi faire couler encore des larmes amères de ces beaux yeux? Du reste, de quoi peut-il lui en vouloir? s'il avait été moins fat, il se serait aperçu que ce n'était pas lui qu'elle aimait, mais moi.

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