‹ Les roses sanglantesChapitre 5 sur 12 · UN SCANDALE DANS LE GHAND MONDE · texte numérisé non relu

UN SCANDALE DANS LE GHAND MONDE

Dans la haute société pétersbourgeoise de ce temps-là, un salon entre tous était fréquenté par tout ce que la ville comptait de grands seigneurs et de grandes dames, d'hommes de valeur, poètes, littérateurs, peintres et savants.

C'était le salon de la vieille princesse Oldouroff, femme d'un chambellan de l'empereur, et qui, à côté de la haute position qu'elle occupait, s'était fait un cercle d'amis dévoués, à cause de son esprit bienveillant, de son caractère enjoué et de la grande aménité de ses manières.

Ce soir-là, il y avait réception chez la princesse, et quoiqu'il fût à peine onze heures, les nombreux salons étaient déjà encombrés de femmes idéale*ment bien habillées ; la Russe possède au suprême degré Tart de la toilette et l'art d'augmenter l'éclat de sa beauté ou de diminuer sa laideur.

Les brillants uniformes des chevaliers-gardos, des gardes à cheval et des officiers du régiment d'Obro-

jen'ski faisaient un merveilleux effet avec leurs dorures et leur clinquant au milieu de cet essaim de femmes parées.

Une o%ie de lumière éclairait tout ce monde ; des fleurs à profusion ajoutaient par leur éclat à TécJat de la réunion.

Gomme dans tous les salons russes^ la société avait formé des groupes ; chaque coterie avait le sien dans lequel on causait, on riait sans se préoccuper des autres invités.

Les domestiques seuls s'occupaient de tout le monde; ils offraient à tous et tous les quarts d'heure une tasse de thé, des raisins, des mandarines et autres fruits.

Dans un salon, des jeunes filles et des jeunes gens dansaient.

Dans un autre, des hommes et des femmes s'adonnaient aux plaisirs du jeu du whist.

Dans une grande pièce, il y avait deux tableâ d'échecs; des hommes et des femmes, graves, sérieux, jouaient; un cercle de gens grav€s^ aussi les entouraient, marchant sur la pointe des pieds et se parlant bas ; au moindre bruit de chaise heurtée, au plus léger froufrou de robe, un formidable chut ! apprenait aux oublieux qu'on n'était pas là pour s'amuser.

Dans un autre salon, le baccarat attirait tous les gros joueurs; là on causait, on s'animait, on dfscutait même.

Elnfin, dans un petit salon meublé à la turque, avec de larges divans bas et de gros coussins jetés au milieu de. la pièce, plusieurs jeunes et jolies femmes s'étaient réunies; elles formaient comme

un groupe de fleurs animées, les papillons étaient nombreux autour d'elles. Dans ce salon-là on devisait amour, caprice, sentiment, voire même passion ; il se disait derrière Téventail des propos un ,peu lestes, auxqules répondaient des éclats de rire étouffés par un mouchoir de dentelle.

Un nouveau venu entra; il portait le costume des officiers de Farmée du Caucase... On le regarda, on Texamina, on semblait se demander quel pouvait bien être cet intrus? Les officiers du Caucase ne sont pas bien vus des grandes dames russes ; parce que généralement ils sortent de la bourgeoisie ou de la petite noblesse, et s'ils portent un grand nom, Tenvoi au Caucase indique défaveur ou exil ; aussi les jolies femmes présentes rendirent son salut au nouveau venu avec un petit air hautain et . impertinent. — Mais- soudain Ivan de Perskî, qui était lui aussi dans ce salon, s'écrie :

— Mais c'est Nicolas de KouschofT.

Et il court vers lui et l'embrasse...

Ce nom, comme un talisman, valut au Caucasien poignées de main et aimables sourires des femmes.

— Sans ce bon Ivan, nulle de vous, mesdames n'aurait daigné me reconnaître... Ahl les femmes ! je vous ai adorées, aimées» vous aviez la bonté de m'accorder un peu de sympathie... je m'éloigne, et me voilà oublié par toutes, est-ce assez triste? dît en souriant celui qu'on venait de nommer Nicolas de Kouschoff.

•— Mais aussi, mon cher, on ne va pas au Caucase; quelle est celle de nous qui se compromettrait à donner un souvonir à un vulgaire Caucasien?... R9glirdQ3(-voils dftns la glace, fi, le vilain costume !...

C'est la belle WniefT qui lui dit cela en riant.

— Si c'est le costume que vous aimez, daignez, comtesse, m'indiquer celui que vous préférez, demain j'entrerai dans le régiment que vous m'aurez désigné et après-demain mon uniforme ira demander à votre beauté la preuve de votre sympathie.

— Tiens, tiens, il n'est pa^ devenu trop Caucasien; il est encore impertinent et. fat comme lorsqu'il était à l'école des pages, dit en riant notre ancienne connaissance, le prince de Kolokoff .

— Au Caucase, cher prince, on ne dépense aucune de ses richesses, si bien que j'ai fait des économies; je rapporte même un peu d'esprit, riposta Nicolas.

— Rapportez-vous beaucoup de cœur ?

C'est une ravissante jeune femme qui faisait son entrée dans le salon qui posait cette question indis* crête.

Il la regarda, rougit beaucoup, lui baisa la main tendrement et répondit :

— Ephémia Warowish, mon cœur est lé même depuis huit ans.

— Comme vous avez vingt-six ans, c'est donc un jeune cœnr de dix-huit ans que vous possédez?

— Oui, comtesse Wnieff, et Ephémia Warowish pourrait vous dire ce que valait ce cœqr.

— Ohl... ohl... s'écrièrent en chœur les femmes et les hommes... il parait qu'on apprend l'indiscrétion au Caucase.

«- Au Caucase, mesdames, car, messieurs, je ne m*excu8e qu'auprès d'elles, on cache ce qui doit être caché, mais on publie ce qui peut être publié ; eh bien 1 je publie hautement qu'à un bal à Fécole

des pages, ayant eu le bonheur de voir et de causer avec un adorable petit lutin qui s'appeJait Ephémia Warowish, j'en devins amoureux, amoureux à ne plus savoir combien font deux et deux... Ah! que de consignes la charmante fillette fit pleuvoir sur ma pauvre folle tête.:. Mais, quoique page, je n'osais lui avouer ma flamme... Je sors de l'école, on m'envoie en garnison à cent lieues ; je supporte cet exil au fond d'une sauvage province en rêvant, à mon blond luUn... Enfin, je reviens à Pélersbourg moins timide, mais tout aussi amoureux... et j'apprends que mon adorée a épousé le baron de Rosen... Le désespoir s'empare de moi, et... je m'exile, je vais au Caucase.

— » Gomment, un exilé d'amour... et nous qui le plaisantions sur son uniforme, s'écrie une jeune femme ; parole d'honneur, à présent nous allons le trouver plus beau que celui du régiment Abrowoski.

— Merci du doux espoir, madame.

Nicolas, en disant cela, baisait la main de la jeune femme; puis, se tournant vers Éphémia Warowish :

— Et vous, madame, me pardonnerez-vous ce costume que j'ai pris par amour pour vous ?

— Vous êtes un grand fou; mais vous venez de parler de mon mariage et ceci me fait songer à mon époux ; je ne le vois pas, je vais à sa recherche... A revoir, mesdames, à revoir, messieurs.

— Ephémia Warowish, je suis né sous une mauvaise étoile, je n'arrive à Pétersbourg que pour entendre parler de votre mari.

— Il fallait être mr^ins timide et me faire connaître

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VOS sentiments avant que Rosen m'eût appris les siens.

Elle lui lança cette malice de la porte et disparut dans Tautre salon.

— Dis donc, Nicolas^ sais-tu que tu es un malin avec ton histoire d'amour rétrospectif?... Tu sais que le ménage va mal, et tu te poses en prétendant, hii dit de Perski.

-^ Ck>mment! elle est malheureuse ! d'honneur, je l'ignorais, Ivan.

— Eh bien! je suis heureux de te l'apprendre.

— Si elle veut divorcer, me voilà.

— : Ce sera parfait, s'écria avec un sourire ironique une fille de trente ans sonnés; l'aîné des Kouschoff épousera une veuve, le cadet une femme divorcée.

-— Que voulez-vous dire, mademoiselle? Alexius serait-il donc à la veille de se marier?

— Il ne t'a pas parlé de son amour? lui dit Ivan.

— Non, j'arrive d'hier seulement... Nous avons causé du Caucase, de mille choses me concernant, mais il ne m'a point dit. qu'il fût à la veille de se marier. ^

— Oh I fit Kolokoff, se mariera-t-il? ceci reste à savoir; mais ce qui n'est, hélas ! que trop sûr, c'est qu'il a subi le fatal charme... Sommes-nous heureux, mon pauvre Ivan, d'y avoir échappé tous deux.

— Quel est ce charme fatal? je ne comprends rien à tout e que vous dites; de grâce, expliquezvous, dit Nicolas.

— Il aime la Charmeuse, lai répondit d*un air solennel le prince de Kolokoff.

— La Charmeuse... qu'est-ce .que la Charmeuse?

— Comment... vous ne savez pas ce que c^est que la Charmeuse ? se récrièrent hommes et femmes.

— Mais songez que j'arrive du Caucase.

— De la lune, mon cher; il faut arriver de cette planète à demi-morte pour ne pas connaître la Charmeuse, s'écria Maurissoff, un brillant chevaliergarde.

— Viens, lui dit Ivan de Perski, allons faire un tour de salon et je t'apprendrai qui est celle dont on parle, celle qu'on nomme ainsi.

Ivan l'entraînait loin de tout ce monde, craignant que devant lui, qui serait peut-être un jour le beaufrère de la baronne de Rosemthald, on ne la traitât comme k. l'ordinaire d'intrigante ou de sorcière... Ivan était jeune et étourdi, mais il avait du cœur.

Avec toutes sortes de ménagements, il conta à son ami Nicolas l'histoire de la chasse, le drame de la mort de Marinoff, et l'amour profond qu'Alexius de Kouschoff avait conçu pour cette femme.

Nicolas adorait son frère qui, quoique son aîné de cinq ans,, avait toujours été un excellent camarade pour lui ; il fut très aflFecté, pressentant uil danger pour Alexius, et se sentant peu flatté de penser qu'il aurait peut-être bientôt cette femme, venue de je ne sais où, pour belle-sœur. — Son frère lui avait promis de venir le rejoindre à une heure du matin chez la princesse pour le mener souper chez Dorotte; il se promit bien de l'interroger cette nuit

LES BOSES SANGLANTES. 55

même et de savoir ce qu'il y avait de sérieux dans ce qu'on venait de lui dire.

Pour se distraire, il s'approcha d'une table de jeu, se plaça derrière un joueur; on jouait au baccarat, et on jouait un jeu d'enfer ; le joueur qui lui faisait face devait perdre beaucoup, et la perte devait lui être sensible, car il était sombre, ses lèvres avaient un frémissement de colère, et les cartes tremblaient dans ses mains ; il demanda tout bas son nom à un voisin, qui lui répondit que c'était le baron de Rosen, et qui igouta :

— Il s'est ruiné, a fait des dettes, sa femme a eu la bonté de les payer... Il vient d'hériter d'une de ses tantes et il perd son héritage; le démon du jeu le possède.

Nicolas avait un cœur excellent, mais l'homme, et le meilleur, devient parfois férocement égoïste ; or, il avait raconté en souriant son amour pour Ephémia Warowish, mais cet amour, le premier qu'il eût ressenti, lui était resté dans le cœur... Il l'avait connue, la baronne, jeune fille, elle était gaie, rieuse, étincelante d'esprit, petite, mignonne, blonde et rose, et il s'était dit : Voilà la femme de mes rêves, la vie passée à côté d'elle sera pour moi heureuse et souriante; il avait eu un vrai chagrin de son mariage avec un autre, et c^était bien par dépit qu'il s'était volontairement exilé au Caucase ; là- . bas sur ces montagnes à la flore friche et odorante, sous ce ciel bleu, dans ces régions ensoleillées, que de fois n'avait-il pas évoqué dans ses rêves la gracieuse image d'Ephémia!... Il venait de la revoir, il l'avait trouvée moins rieuse, mais plus belle... Il apprenait qu'elle était malheureuse, et il

en était satisfait... Ceci ne lui donnait-il pas Tespoir d^étre son consolateur, son second mari ?

C'est affreux ! mais l'homme est égoïste ; Tégoïsme fait partie de sa nature ; pour s'en débarrasser il doit faire un effort surhumain.

Nicolas de Kouschoff était donc comme tous les hommes, égoïste, pour avoir le bonheur de consoler la baronne de Rosen ; il se sentit joyeux de son malheur, bientôt il s'aperçut que le baron était dans ce moment-là ce qu'on nomme vulgairement un joueur emballé. Un tic nerveux contractait sa figure et sa voix était légèrement émue en disant à son partenaire : Voulez-vous jouer quitte ou double ?

Celui-ci, qui était le comte d'Erlindoff, s'inclina et répondit : — A vos ordres, baron.

— Eh bien, voici quatre mille roubles.

D'Erlindoff plaça lui aussi quatre mille roubles à

la mise, brouilla les cartes, donna, puis abattit neuf.

Le baron Rosen eut un mouvement nerveux très accentué, il devint un peu plus pâle, et d'une main fiévreuse il poussa devant son adversaire ses paquets de roubles, puis il lui dit : — Si vous le voulez bien, ce sera encore quitte ou double, seulement, si je perds, vous voudrez bien accepter un bon sur mon banquier.

— Parfaitement, baron, et votre jeu est le mien. Une haie de. curieux entourait la table, on avait

compris vaguement qu'une partie colossale allait se^ jouer, les autres petits joueurs avaient laissé leur jeu afin de se procurer l'émotion d'assister à une grosse partie. Un frou-frou de robe de soie fit lever les yeux à Nicolas Kouschoff, et il ^it la baronne de

Rosen; elle était agitée, nerveuse, elle se plaça derrière la chaise de son mari, et se penchant vers lai, elle lui dit quelques mots tout bas ; lui, lui répondit tout haut : — Laissez-moi donc tranquille.

Probablement elle l'avait prié de modérer son jeu.

Une fois encore il perdit.

Sa femme lui dit encore quelques mots à Toreille. Le baron de Rosen était un homme du monde, mais le joueur, victime d'une mauvaise chance persistante, devient irritable et parfois grossier; lui s'oublia au point de répondre tout haut une impertinence à sa femme : — Voulez-vous me laisser tranquille, lui ditil, c'est ma fortune et non la vôtre que je perds. Du reste vous savez bien que vous me jetez un mauvais sort ; lorsque vous êtes près de moi je perds toujours, et le seul service que vous puissiez me rendre, c'est de vous éloigner de moi.

Un murmure d'indignation accueillit celle inconvenante sortie ; la jeune femme devint plus rouge qu'une pivoine, des larmes de honte el de dépit mouillèrent ses beaux yeux. Nicolas allait s'avancer ^rs elle et lui offrir son bras pour s'éloigner de la table, mais le comte d'£rlindoff, se levant vivement, le devança, il alla vers elle et s'inclinant bien, bas, il lui dit : — Baronne, daignez venir vous asseoir à côté de moi, vous ferez ainsi deux heureux, votre mari d'abord, moi ensuite, qui serais si content de vous avoir près de moi que la perte même de ma . fortune me toucherait peu.

Elle était confuse, elle ne savait plus ce qu'elle faisait ; machinalement elle prit le bras qu'on lui offrait et vint s'asseoir à côté du comte d'Ëi lindoff.

Nicolas de Kouschoff comprit que ce galant joueur

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deTait être lai annî amoureux de la baronne, et une rage jalouse s'empara de son cœur ; il mandiasait le mari, Tolontien il loi aurait crié : « ImbécOe, triple sot... tn te fais bair à plaisir, et tu yas faire aimer Tantre. »

Mais ce mari brotal, et endiablé jonenr, avait suivi cette petite scène d'un air raOleur... — Tenezvous dix mUle roubles? dit-il, lorsque son partenaire se fut assis.

— Oui, je les tiens, comte, répondit-U. Il donna lentement. Le baron demanda carte ; d*Er!indoff regarda son jeu sans le montrer à la galerie, mais la baronne et aussi Nicolas, qui étaient penchés sur sa chaise, virent qu'il avait un huit et un as, et le virent prestement jeter le huit ; cela fait, il donna une carte, en prit une, le baron avait sept, un quatre et un trois, lui avait huit, il avait repris un sept.

De Rosen perdait encore I

Pendant qulL écrivait fiévreusement un troisième bon sur son banquier, d'Erlindoff dit tout bas à la baronne : — Je vous jure que je voudrais bien perdre, afin qu'il ne fût plus d'humeur si peu aimable avec vous.

Bile lui sourit d'un sourire triste et résigné, et lui répondit : — Je me suis bien aperçue que vous désiriez le faire gagner.

Nicolas entendit ce dialogUC) il devint de plus en plus jaloux du comte d'Erlindoff, d'autant plus que la jeune femme affectait de ne pas s'apercevoir qu'il était lui aussi tout à côté d'elie*

Le baron de Rosen n'avait plus figure humaine, son teint était devenu verdàtre^ ses traits étaient

contractés. — Vous avez une chance diabolique, ditil, voilà cinq fois que vous passez.

— C'est vrai, et vous m'en voyez honteux; si vous m'en croyez, nous en resterons là, et je vous donnerai votre revanche un de ces jours.

— Non, je veux voir jusqu'où ira ma déveine, à moins pourtant que ce ne soit votre désir de cesser le jeu.

— Oh I par exemple I faire charlemagne n'est point dans mes habitudes, et je suis à votre entière disposition.

— Eh bien ! je joue vingt mille roubles, et je vais par avance préparer le bon, peut-être cela' me portera-t-il bonheur.

Il se mit à écrire ; pendant ce temps d'Erlindoff causait à voix basse avec la baronne de Rosen, et Nicolas de Kouschoffse disait avec rage : — Imbécile de mari, va I II perd sa fortune, il brutalise sa femme, et il la laisse consoler par un autre sous ses yeux mêmes.

L'homme atteint de cette maladie aiguë qu'on nomme la passion du jeu n'est plus ni père ni mari, il n'est plus un être raisonnable, c'est une brute capable de commettre tontes les infamies; de Rosen va nous le prouver une fois de plus.

Son bon écrit, il le mit à côté d'Erlindoff, qui donna les cartes, le baron regarda son jeu, et d'une voix à peine intelligible, il dit: — Carte, si vous voulez bien.

Son adversaire, d'après les règles du jeu, aurait dû refuser, car il avait cinq^ mais il accepta; il jeta un trois, il lui restait iin deux, et il reprit un sept, ce qiii liii faisait neuf; le bai^ôn il'avait cliie huit, il

W LES ROSES SAN6LAMfË8.

poussa le bon préparé deTant le gagnant et se leva avec uh brusque mouvement de colère, en disant :

— Je crois que vous avez fait un pacte avec le diable, je ne suis pas de force à lutter avec ce haut et puissant personnage, et du reste je n'ai plus rien.

IL s'éloignait de la table, mais le diable dont il venait de parler le possédait sans doute, car il revint sur ses pas. — Voulez-vous accepter un marché, d'Erlindoff, j'ai encore un petit bien dans l'Astrakan, il vaut cent mille roubles, je vous le joue contre cette somme... D'Erlindoff répondit qu'il était à son entière disposition.

Les personnes qui étaient près de la table entourèrent de Rosen, le suppliant de ne pas braver jusqu'à ce point la mauvaise fortune, mais il prit mal ces affectueux conseils, disant qu'il ne comprenait pas qu'on voulût l'empêcher de se refaire, et que du reste son adversaire était libre de refuser ; celui-ci répondit avec hauteur qu'il avait déjà prouvé qu'il était toujours aux ordres des perdants, et qu'il était décidé à le prouver encore.

La baronne de Rosen alla vers son mari et elle lui dit à voix basse : — Mon ami, je vous en conjure, ne jouez pas ce bien dans lequel vous êtes hé et où votre mère est née aussi, ce serait un sacrilège; jouez cent mille roubles contre cent mille roubles, j'ai cette somme, je vous l'offre avec plaisir.

Il lui répondit à haute voix, lui, et d'un ton sec :

— Madame, je n'ai pas l'habitude de perdre ce qui ne m'appartient pas, et je n'ai pas l'habitude de permettre qu'on me donne des conseils.

L'injure était sanglante et publique. Ephémia Warowish, baronne de Rosen, se redressa fîère-

ment et s'écria : — Le jeu vous est fatal, monsieur, il vous rend grossier et brutal.

Elle vint se rasseoir à côté d'Erlindoff, les yeux brillants de colère.

— J'attends vos ordres, monsieur de Rosen, est-ce cent mille roubles que nous jouons ?

— Oui, puisque vous acceptez.

D'Erlindoir donna, puis abattit son jeu, il avait neuf.

Le perdant était plus blême qu'un mort. 11 allait écrire un papier reconnaissant que son bien appartenait à d'Erlindoff, lorsque celui-ci prit lui-même une feuille de papier et une plume, et il écrivit ceci : « Moi, André Voldemar de Rosen, déclare me reconnaître coupable du crime d'adultère, je l'affirme devant Dieu et les hommes, et je donne le droit à ma femme de faire prononcer le divorce contre moi. »

Seuls la baronne et Nicolas Kouschoff avaient eu l'indiscrétion de lire par-dessus l'épaule d'Erlindoff, et connaissaient par conséquent la teneur du billet.

D'Erlindoff le passa au baron : — Lisez, dit-il, je vous offre quittance de tout ce que je vous gagne ce soir, c'est-à-dire deux cent dix mille roubles, Contre votre signature au bas de cet écrit.

. Rosen lut.

Nicolas s'attendait à le voir bondir sur le jeune homme pour.le souffleter.

Sa femme fixait sur lui un regard ardent.

Tout le monde chuchotait, se demandant quel pouvait bien être cet écrit.

Rosen le lut, le relut, puis signa en souriant et le tendit à son adversaire.

Ephémia Warowish se leva splendide d'indigna-

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tlon : — Vous n'êtes point un gentilhomme, Voldemar André de Rosen, car vous avez Tàme d*un valet. C'est infâme ce que vous venez de faire.

D'Erlindoff avait mis dans sa poche ce papier qu'il venait de payer une fortune, il repoussa dédaigneusement les roubles et les bons qu'il avait gagnés devant le baron et il se leva.

— Votre bras, Serge d'Erlindoff, lui dit la baronne; il s'inclina devant elle très respectueusement, et ils sortirent tous deux sans dire un mot à personne, et sans prendre congé de la maîtresse de maison.

Le baron empocha les liasses de roubles et les bons qu'il avait souscrits, et il partit lui aussi sans rien dire.

Tous les assistants étaient muets d'étonnement et ne comprenaient rien à ce qui venait de se passer devant eux, entre ces trois personnes.

La princesse Oldouroff avait assisté, elle aussi, à la scène. — Vous étiez derrière d'ErliHdoflF, dit*elle à Nicolas de KouschofT, avez*vous compris quelque chose à ce qui vient de se passer ?

— Il s'est passé une chose monstrueuse, une infamie, s'écria le jeune homme, le baron de Rosen a vendu sa femme à d'Erlindoff, qui l'a achetée deux cent dix mille roubles. 11 conta la teneur du billet*

Des exclamations de surprise et d'indignation accueillirent cette nouvelle, puis on discuta; les hommes ricanèrent sur le prix excessif auqMl cet amoureux avait coté la femme aimée, d'autres dirent que Rosen ne manquait pas d'esprit, de tirer Une si forte somme d'une femme qui sans doute ne l'aimait plus.

Les femmes se divisèrent en dedx caitlps ; datls

LES ROSES SANGUINTES. 63

i*ùn on iasinuait que la baronne s'était conduite d'une façon plus que légère en partant avec d'Erlindoff.

Dans Tautre, on faisait remarquer avec quelque raison que, devant choisir entre un misérable qui venait de la vendre et un galant homme qui avait estimé à si haut prix le bonheur d'être son époux, elle avait bien fait de choisir ce dernier.

La vieille princesse était désolée qu'un scandale pareil, sans précédent, se fût passé dans ses salons.

Nicolas de Kouschoff était au désespoir de se voir enlever une fois encore tout espoir d'être aimé de la jeune femme.

Ivan de Perski se trouvant près de lui, il lui dit :

— Mon cher, j'aurais mieux fait de rester au Caucase, Pétersbourg me porte malheur, je suis d'une humeur massacrante, je voudrais la noyer au plus tôt dans un flot de Champagne ; aidez-moi donc à retrouver Alexius, il doit être ici, il m'avait promis de venir m'y prendre.

— Mais, n'est-ce pas lui qui est là-bas dans ce coin, assis dans un fauteuil ?

Nicolas regarda vers l'endroit que lui signalait Ivan, il reconnut en effet son frère, qui paraissait plongé dans une profonde méditation.

Les deux jeunes gens allèrent vers lui. — Que distu de ce scandale ? lui dit Nicolas.

— Quel scandale? répondit Alexius, de l'air d'un homme qui sort d'un rêve.

— Tu arrives donc à l'instant ?

— Non, il y a une demi-heure que je suis là.

— Mais alors tu as assisté à cette colossale partie de baccarat?

— En effet, je crois qu'on jouait.

Ivan de Perski partit d'un franc éclat de rire... — Votre : « je crois qu'on jouait » est épique î

— Mais n'as-tu pas entendu ce qui vient de se passer?

— Non, quy a-t-il donc?

Nicolas regarda son frère attentivement. — Je te racoiiterai cela en soupant, mais je te demande à mon tour : Qu'as tu donc, tu es pâle, et tu as l'air lugubre ?

— Moi ! Quelle idée. Allons chez Dorotte, j'ai vu de Kolokoffdans l'autre salon, je l'ai invité. Tu viens aussi, n'est-ce pas, Perski?

— Oui, je vais avec vous, car j'ai la prétention de penser que je serai très utile pour animer d'un peu de gaieté le souper de bienvenue donné à ce cher Nicolas, qui a le cœur navré. Mon cher Kouschoff, vous avez la mine lugubre d'un amoureux transi ; Kolokoff est muet à table, votre repas sans moi serait donc par trop triste. Ah ! mes amis, suivez mon exemple.

— En quoi ? demanda Nicolas.

— En ceci : j'adore toutes les femmes que je n'aime pas, mais je déteste et je fuis comme la peste celles que je sens pouvoir aimer ; grâce à cette haute philosophie, je suis toujours gai.

— Et toujours fou, dit Alexius Kouschoff.

— Fou, peut-élre, si.vous appelez la sagesse folie. Sur ce, allons chez Dorotte.,. Alexius te paye à souper, Nicolas, mais je vais t'offrir les bohémiennes. La troupe qui va dans ce moment chez Dorotte possède deux perles, deux filles qui doivent être des

houris, ayant fait une chute sur notre planète du paradis de Mahomet.

Cinq minutes après, deux traîneaux emmenaient rapidement les quatre soupeurs vers le féerique restaurant de Dorolte.

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