UN DRAME CHEZ DOROTTE
On peut avoir Toreille assez musicale pour trouver la coupe rythmique du vers, on peut, en s'y évertuant, parvenir à trouver des rimes passables, sans pour cela avoir une âme de poète.
On peut avoir Toreille réfractaire à la mesure et au rythme, avoir Tesprit rebelle à la rime et avoir cependant Tâme poétique.
On peut même être un vulgaire restaurateur et être un grand poète ; Dorotte, à Pétersbourg, nous en donne la preuve. Cet homme^ né poète sans doute, mais forcé par les exigences de la vie, ou effrayé peut-être par la misère qui est le plus souvent la compagne de la poésie, au lieu d'écrire des vers, a fait une œuvre poétique en réunissant avec goût ce que Dieu a créé de plus beau, les fleurs, les arbres, les oiseaux et la lumière.
Cet homme devait aimer l'Orient ; ne pouvant y vivre, il a transporté au milieu des neiges et de la froidure de la Russie un peu de l'Orient ensoleillé.
Lorsque après avoir parcouru la triste route qui conduit à ce restaurant, après avoir contemplé ce ciel débordant de neige qui toujours, toujoursen sème à gros flocons sur votre tète ; après n'avoir vu que blanche neige autour de soi, et après avoir frissonné sous les acres baisers de ce froid de vingt-cinq degrés ; lorsque après cela vous arrivez chez Dorotte, vous croyez être en plein temps des charmantes fées, et vous vous figurez avoir été transporté dans le palais enchanteur d'un de ces êtres surhumains.
Au dehors, rien ne laisse pressentir les enchantements de rintérieur. Mais la porte ouverte, un superbe escalier vous apparaît, couvert d'un riche tapis turc ; on monte au milieu d'une rangée d'arbustes rares, tous en fleurs. Une douce températare vous souhaite la bienvenue, une orgie de lumière vous éblouit, dès la première marche. Un bruit joyeux frappe votre oreille, c'est un composé d'éclats de rire, de chants, de bouchons de Champagne qui sautent.
Dans l'antichambre, des domestiques, aussi corrects et aussi bien stylés que le sont ceux de notre faubourg Saint-Germain, vous débarrassent de vos bottes, de vos pelisses et de vos châles.
Vous arrivez sur une immense terrasse. A votre gauche, vous apercevez des salons ruisselants d'or, de soieries orientales, ornés des fleurs les plus rares. Les fenêtres en sont ouvertes et vous apercevez de joyeux convives attablés devant des soupers à la Baithasar ; à votre droite, plusieurs escaliers descendent vers un labyrinthe de grottes, de salons, de kiosques, les uns faits en rocailles, les autres formés par des plantes grimpantes; des bananiers, des
orangers, des citronniers, des grenadiers, des palmiers, des magnolias poussent là, et font des voûtes vertes au-dessus de la tête des soupeurs.
Toute la flore exotique s'off're à vos yeux charmés, elle répand un parfum suave qui grise.
Allées, labyrinthes, grottes, tout est éclairé par une profusion de luntiière; le gaz serpente, forme mille dessins bizarres, fantasques.
Soudain la fauvette se met à chanter et le rossignol lui répond par ses roulade^ les mieux perlées ; des centaines de ces charmants chanteurs sont enfermés dans des cages, ces cages sont dissimulées dans les feuillages ; en voyant ces fleurs, cette verdure, cette lumière éclatante, et en sentant cette température chaude, ces oiseaux croient être dans le pays au printemps éternel, et ils ne se taisent jamais.
Ces rocailles, ces rivières, ces ponts suspendus, ces arbres apportés d'Egypte, d'Asie et de la Turquie sont emprisonnés sous un immensissime dôme de verre.
L'idée est poétique ; à la lumière, la prison ne s'aperçoit pas, ce verre fait d'ailleurs dôme au dôme de verdure que vous avez sur la tête, celui-ci est le seul que vous aperceviez, si bien que l'illusion est complète. Vous vous croyez subitement transporté, par un génie, du pôle nord à l'équaleur.
Ce soir-là, il y avait brillante et nombreuse société chez Dorolte, riches marchands en famille, banquiers déchirant leur contrat de mariage en complicité d'une jolie actrice, grands seigneurs et grandes dames, venus en partie fine, tout' était pêlemêle.
Les bohémiennes circulaient bruyamment sur la terrasse, dans le jardin ; appelées par des soupeurs, elles faisaient entendre leur chant étrange, fait de dissonances, de cris gutturaux, mais ayant une âpreté sauvage, un quelque chose d'endiablé qui carçssait voluptueusement les oreilles des blasés du sentiment. Figurez-vous des sorcières, les unes belles, les autres vieilles, ridées, mais ayant, jeunes et vieilles, des yeux ardents, des lèvres altérées, et se mettant soudain à soupirer, crier, hurler des phrases d'amour brûlant. Vous aurez une faible idée des gypsies qui viennefnt en Russie.
Malheureusement elles s'habillent comme tout le monde, le costume européen sied mal à leur beauté et sied plus mal encore à leur laideur ; combien ne gagneraient-elles pas à porter leur costume national, qui est rouge, chamarré d'or !
On les dit vertueuses et on assure qu'un titre de princesse peut seul les décider à épouser un Russe.
Vers une heure du matin, au moment où la foule arrivait chez Dorotte, Alexius Kouschoff y entrait, suivi de son frère, d'Ivan de Perski et du prince de Kolokoff; une seule grotte était libre, ils s'y installèrent; c'était, sinon la plus poétique, du moins* la plus originale, les murs en étaient faits avec des bouteilles de Champagne superposées les unes sur les autres, la table était faite par des bouteilles de Champagne réunies les unes aux autres, dans le fond une rocaille faite également avec des bouteilles, des vignes vierges serpentaient et s'entrelaçaient avec ces milliers de bouteilles. C'était neuf, original et bien russe, la Russie étant la contrée qui entend
sauter le plus grand nombre de bouchons de Champagne.
Alexius de Kouschoff commanda des truffes au Champagne, des huîtres, du pâté de foie gras, des perdreaux, du caviar, du chablis et du Champagne.
Il était facile de voir qu'il était en proie à un chagrin noir et qu'il faisait de grands efforts pour le dissimuler; il parlait beaucoup, mais sa voix avait un tremblement nerveux, son éclat de rire faisait mal à entendre, tant il laissait deviner le sanglot étreignant la gorge. .
Son frère le regarda longuement, puis il lui dit :
— Hier, Alexius, j'étais tout étourdi du bonheur de vous revoir, notre père et toi, après cette longue absence de deux ans, de plus j'étais brisé de fatigue, je n'ai pas remarqué combien tu es changé ; es-tu souffrant, as-tu des chagrins ?
— Non, mon cher Nicolas, je n'ai aucun chagrin et je ne suis pas malade.
— Il ment, s'écria fvan, il a la pire des maladies, il est amoureux.
— Et, reprit le prince de Kolokoff, comme au lieu de nous confier son amour comme doit le faire un bon camarade, il le concentre — ce sentiment l'étouffé.
— Mes amis, voulez-vous me faire un plaisir, laissons de côté cette fatale histoire, pour que le souper de bienvenue donné à Nicolas soit gai.
— Mais, mon cher Alexius, si j'en parlais, c'est que je vous croyais le plus heureux des amoureux. Ce mot : fatale histoire me prouve qu'il n'en est rien, pardonnez-moi d'avoir abordé ce sujet. Moi j'avais annoncé à Nicolas que bientôt il aurait
la Charmeuse pour belle-sœur. Tout Pétersbourg sait que, depuis deux mois, vous passez vos soirées chez elle, et on s*atlend d'un jour à l'autre à la voir devenir comtesse de Kouschoff.
Alexius était devenu plus pâle encore, il répondit avec une voix altérée par une sourde colère :
— Vous pouvez annoncer à tout Pétersbourg, puisqu'il daigne s'occuper de moi, que la baronne de Rosemthald a refusé ma main et m'a jeté à la porte comme on jette un laquais.
— Oh ! la misérable, s'écria Nicolas... toi un cœur noble, un esprit élevé et le meilleur parti de la Russie !
— Rien ne m'étonne, moi, dit Ivan, ce n'est pas une femme, mais une satanée sorcière.
— Mais sorcière ou non sorcière, observa de Kolokoff, il est évident qu'elle cherche un mari. Après avoir causé la mort de ce pauvre Mirianoff, elle devait s'attendre à ne plus trouver d^faomme assez courageux pour aller lui offrir nom, titre et fortune ; elle a eu la chance de se faire aimer de toi, il me semble impossible que sérieusement elle te refuse. Crois-moi, » elle fait la coquette pour mieux t'enchaîner.
— Non, elle veut ma vie» elle veut mon satig, je le devine, je le sens*
-^ Mais ce n'est pas une femme alol^s, c'est tin affreux vampire^ s'écria le prince.
— Je le croisj Kolokoffj répondit tristement le pauvre amoureux;
— Btouou, ça me donne froid dans la moelle des os, dit Ivan, et je tremble en songeant qu'elle to'a offert une tasse de thé de sa main, idéale de
72 LBS BOSES SAHGXANTES.
beauté si je m'en souviens bien ; mais à présent je quitterai même le théâtre lorsque je la verrai arriver, je n'ai pas envie qu'elle me jette un sort.
— Vous êtes fous avec vos philtres et vos charmes ; frère, Taimes-tu réellement? demanda Nicolas.
— Elle me possède complètement, répondit Alexius.
— As-tu la force d'essayer de lutter, de te guérir ? veux-tu venir avec moi? Nous irons voyager à l'étranger.
— Non, je nç veux pas guérir, cet amour est devenu ma vie.
— Eh bien alors, je te jure, frère, qu'elle sera ta femme, dès demain j'irai la voir, je lui parlerai et...
— Nicolas, jure-moi que jamais, que je sois vivant ou mort, tu ne mettras les pieds chez cette femme.
— Pourquoi?
— Parce que si tu la voyais, tu l'aimerais, et si lu Taimais, tu serais perdu toi aussi.
— Oh frère ! tu me fais de la peine, moi je pourrais aimer celle que tu aimes ! je pourrais aimer celle qui te fait souffrir, tu me connais bien mal.
— Je sais que tu es le plus loyal des hommes, mais cette femme exerce un pouvoir fatal.
Nicolas regarda son frère, il regarda ses amis, une pensée douloureuse lui venait à l'esprit, il se demandait si au lieu d'être un amoureux malheureux, son frère ne serait pas fou.
Alexiuâ devina ce qui se passait dans l'esprit de son frère.
— Tu te trompes, je ne suis pas fou, mais simplement ensorcelé. Je vais te le prouver. Du reste, mon affection doit te préserver du malheur
qui m'accable. Kolokoff, tu me reprochais tantôt d*avoir manqué de confiance, eh bien, écoute, je vais te conter mes amours ; je le sais, vous m*avez, Ivan et toi, accusé d*avoir manqué de délicatesse en remplaçant si vite le pauvre mort, le cher Marinoff.
— Mais non, voulut dire Ivan...
— Laissez-moi continuer... Vous deviez vous dire cela, car vous ne saviez pas...
Il se mit à leur conter, d'une voix lente et saccadée, la confidence que lui avait faite Marinoff; il leur parla de cette lettre qu'il avait été chargé de remettre. Dieu m'a puni... Je l'ai brûlée, elle ne l'a pas lue, dit-il. Il leur raconta toute la scène du boudoir, scène à laquelle nous avons assisté, l'aveu que lui avait fait cette femme des sentiments tendres qu'elle avait pour lui.
— Ahl je comprends que tu sois sorti fou d'amour de chez elle ! s'écria Ivan, si pareille bonne fortune m'était arrivée, j'en aurais perdu la tête.
— Je suis sorti de chez elle enivré et possédé.
A cet instant, une voix qui avait un timbre tout particulier vint frapper les oreilles des dîneurs; elle disait : « Viens, allons dans la grotte aux roses blanches, j'adore ces fleurs. »
Un frou-frou de robe de soie se fit entendre ; un couple passa devant la grotte des jeunes gens.
Au son de cette voix Alexius de Kouschofi* tressaillit. Il se leva d'un bond en murmurant :
— Elle I elle ici, la misérable I et il se dirigea vers la porte. Nicolas se leva vivement, et aiTêtant son frère par le bras il lui dit :
— Où vas-tu? que vas-tu faire?
— Sois sans crainte, je ne veux pas la tuer, je
m LB8 «Om 6ABifAIITfi8.
^■èiuc qu'elle vive avec ses remords ; je vais constater qu'elle est là, avec mon successeur, avec sa troisième victime.
— Si cela est, j'espère que tu seras guéri complètement de ce fatal amour.
— Oui, je te le jure, je vais me guérir radicalement. Il fit quelques pas en dehors de la grotte, puis
revenant vers son frère, il l'embrassa tendrement.
— Mon pauvre Nicolas, quelles tristes heures je te Ids passer dès ton arrivée 1 Pardonne-moi.
— ^ Je n'ai rien à te pardonner, mais j'ai une prière à t'adresser. Promets- moi de quitter la Russie pour un temps.
— Je te le promets, à tantôt.
Nicolas se rassit et dit à ses camarades : Je ne serai content que lorsque je l'aurai entraîné bien loin de Pétersbourg. Cette femme me fait peur.
— Oh ! c'est une infernale créature, s'écria Kolokoff, et je voudrais la voir retourner au diable. Tu as raison d'emmener ton frère à l'étranger; une fois en France, il oubliera cette sorcière et redeviendra ce qu'il était avant de l'avoir connue, un bon et joyeux garçon.
A ce moment, une détonation stridente déchira l'air. Nicolas se leva, posa la main sur son cœur et devint plus blême qu'un mort.
— Qu'as-tu ? lui dirent ses deux amis en se précipitant vers lui. Es-tu blessé ?
Il passa la main sur son front baigné de sueur.
— Moi, non. Mais c'est mon... mon frère... mon pauvre frère, s'écria-t-il, et il s'élança comme un fou hors de la grotte, Kolokoff et Ivan de Persld le suivinMit
Comme guide par une maîn invisible, îl 'arriva dans une grotte toute ornée de rosiers blancs en iEteurs. Là, un horrible spectacle s'offrit à ses yeux. Alexius gisait sur le sol pâle et ensanglanté. Sa main, crispée, tenait encore le revolver avec lequel il s'était donné la mort. La grotte était vide, les soupeurs s'étaient enfuis.
Nicolas s'agenouilla vers son frère, prit une de ses mains dans les siennes et la couvrit de baisers.
— Frère... frère... parle-moi, de grâce répondsmoi I
Le blessé ouvrit les yeux ; il fixa un douloureux regard sur Nicolas.
— Pardonne-moi, frère, j'ai été lâche, mais je souffrais tant ! balbutia-t-il. . .
Une écume sanglante lui monta aux lèvres. Il fît un effort pour se soulever ; Nicolas le soutintjde ses bras.
— Ecoute-moi, murmura-t-il, il faudra bien aimer notre père, il n'aura plus que toi à présent. Pauvre cher père ! quelle douleur je vais lui donner ! Dis4ui que je le supplie de me pardonner le •désespoir que je vais lui causer. Et à toi aussi, pardon, mon cher Nicolas, aime bien notre père, entoure sa vieillesse de soins.
-Le sang sortait à gros jets de la blessure qu'il is*€tait faite au cœur. Il posa la main sur la plaie pour arrêter le sang.
— Tu ne mourras pas, Alexius... Vite! vite! qu'on ■aille chercher un docteur, s'écria Nicolas.
— Dorolte vient d'envoyer sa voiture à Pétersbourg pour chercher le docteur Lewes, lui dit Kolo-
— G'^t iûutae,-je vais mourir.
Comprimant toujours sa blessure :
— Ecoute, frère, dit-il si bas que sa voix n'était plus qu'un souffle, jure-moi, sur ton salut éternel que jamais, jamais, entends-tu bien, tu ne chercheras à voir la Charmeuse. Ne lui parle pas, ne Técoute pas, fuis-la; jure-Je moi, si tu veux que mon âme s'en aille calme.
— Je te jure sur mon salut éternel que jamais je ne parlerai à la Charmeuse, que je la fuirai avec soin.
— Merci... merci... je suis plus tranquille à présent, car vois-tu, si tu la voyais, tu l'aimerais, et tu serais perdu et notre père n'aurait plus de fils... dis-lui qu'il me par...
Une horrible convulsion agita tout son corps ; ses membres se raidirent, ses yeux se fermèrent, puis se rouvrirent et restèrent béants et vitreux. Son âme venait de quitter la terre.
Dorotte avait renvoyé tous les soupeurs, il avait fait descendre un matelas. Nicolas, aidé de ses amis, posa le corps de son frère dessus, puis il s'agenouilla encore près de lui, mouillant une. de ses mains de ses larmes, fixant des yeux égarés sur sa face blôme.
Kolokoff et Ivan priaient agenouillés autour du cadavre ; au dehors de la grotte, mornes et silencieux, les serviteurs de l'hôtel s'étaient massés.
Le soleil commençait à dorer l'horizon. Ses rayons scintillaient sur le dôme de verre du jardin ; un brillant rayon vint illuminer la grotte et se jouer sur la chevelure du mort.
Quel affreux spectacle 1 cette grotte, nid charmant fait avec un entrelacement de rosiers grim-^
papts, tout ornée de blanches roses, servait de cadre à ce cadavre sanglant !
Le sang avait rejailli sur les fleurs et plusieurs de ces blanches roses étaient tout ensanglantées. On n'entendait que les sanglots désespérés de ce pauvre Nicolas et la voix grave et émue des assistants récitant les prières des trépassés.
Soudain, une fauvette enfermée dans une cage pendue au plafond de cette grotte, apercevant un joyeux rayon de soleil qui venait jusque dans sa cage, voulut saluer le réveil de Tastre roi, et elle fit entendre de joyeuses roulades,
Nicolas eut comme un accès de folie, ses nerfs étaient surexcités, il lui sembla que par, un pouvoir magique, la Charmeuse s'était incarnée dans le corps de cet oiseau et qu'elle chantait ainsi pour narguer sa douleur ; fou de colère, il se leva, décrocha la cage, saisit la pauvre fauvette et l'écrasant dans sa main crispée :
— Meurs, meurs, horrible, sorcière, cria-t-il. Ses amis le calmèrent, lui firent boire un verre
d'eau et respirer un peu d'éther.
Le docteur que Dorotte avait envoyé chercher, arriva. Il découvrit la poitrine d'Alexius, examina la plaie, toucha la main du blessé, posa la main sur son cœur. Anxieux, Nicolas le regardait faire.
— Eh bien I docteur ?
— Hélas 1 il a cessé de vivre, lui répondit tristement le docteur Lewes.
Nicolas se remit à genoux et donna libre cours aux sanglots qui lui serraient la gorge.
Après avoir respecté sa douleur pendant quelques minutes, le prince de Kolokofî lui dit :
WLK I|Qfll& ftàEIflLànrUL
-^ Sols fért «t C!CMirag8HXy mon* ami, «mg$^ ^ tQ9. pauvre père !
Il ae levÉt :
— Oh ! mon père, mon pauvrapère ! j^moic^ ne songeais plus à lui I Yons avea;' c^iâcxQir, je dô^ oublier ma propre douleur pour m'efforcer d-'adouH' cir la sienne.
— Veux4u, ajouta Kolokoff, que j'aille le prép^isper à Tannonee de ce cet affreux malheur?
^r- Non, je veux que nul autre que moi ne lui ai^ nonce cette horrible nouvelle. Veuillez, prince^ vou^ charger avec le docteur de rapporter le corps demoa frère, moi je vous précède. Mon c4Deur me dictera quelques paroles pour rendre ce coup moins terrible pour mon père.
Ivan de Perski voulut l'accompagner, ils monter* rent tous les deux en traîneau pour se rendre chez le général de Kouschofl.
Précédons-les de quelques instants dans le palais habité par le général et situé sur le quai Anglais.
Tous, le maître et les serviteurs dormaient encore. Seul, le gardien chargé de veiller la liuit, sur la porte des maisons russes, ne dormait pas. Enveloppé dans sa pelisse il était assis dans Tentrée du palais dont la porte, était ouverte, il regardait joyeusement le jour venir, carTheuredu sommeil allait sonner pour lui.
Tout à coup un spectre noir se dressa devant lui. C'était une femme tout enveloppée de crêpe noir., un voile de crêpe couvrait son visage qui au travers du tissu semblait blafard.
Boris-, le veilleur, se leva et fixa un çegard Q%ré sur cette sombre apparition.
— Que voulez-vous? lui dit-il.
— Je veux voir le général de Kousohoff^
— A cette heure si matinale que lui voulez- vous ?-
— Je suis la mort et je viens le chercher, répondit le spectre d'une voix basse et sourde.
Comme tous les paysans russes, Boris était mperstitieux, il se signa, se jeta à genoux la face eeo* tre terre, suppliant Dieu d'éloigner la mort de lui.
Le spectre monta vivement l'escalier conduisant à l'appartement du général, et sonna trois fois, violemment. Une servante encore toute ensommeillée, vint ouvrir. L'appartement était encore plongé dans une demi-obscurité.
A la vue de ce noir fantôme, la servante poussa un cri d'effroi, mais la saisissant brutalement par le bras :
— Tais-toi, lui dit le spectre, et promptement rm dire au général que je l'attends dans le salon et qu'il vienne tout de suite.
La servante troublée, laissa entrer cette singulière visiteuse, et elle alla réveiller le général. Celui-ci étonné, se leva en toute hâte, passa une robe de chambre et vint au salon.
Le spectre se tenait debout, tournant le dos au jour et tenant à la main un bouquet de roses blanches toutes teintes de sang ; en le voyant entrer, elle lui dit d'une voix sombre et métallique :
— Général de Kouschoff, la mort se venge parla mort, le sang par le sang. Lâche assassin, tu as donné la mort aux trois fils d'Elisabeth de Lasky. Dans cinq minutes on t'apportera le corps sanglant de ton fils Alexius et avant que l'année soit finie tu pleureras ton fils Nicolas.
Le général avait écouté en fixant des yeux surpris sur la femme qui lui parlait ainsi et en murmurant : Elisabeth. . . la comtesse Elisabeth.. , mais elle est morte... pourtant!
— Oui 1 s*écria le spectre, je suis morte en effet, mais j'ai quitté ma tombe pour venir te rendre les fleurs que tu m*as offertes il y a sept ans. Les voilà souillées du sang de ton fils ; et elle lui jeta au visage les roses blanches qu'elle tenait à la main.
Le général poussa un cri, ses jambes fléchirent, il allait tomber sur le sol, mais Nicolas et Ivan qui entraient à cet instant par la porte de la chambre qui se trouvait derrière lui, le soutinrent dans leurs bras.
Le spectre disparut vivement. Tout en portant son père sur son lit, Nicolas criait en vain d'arrêter cette femme ; quelques minutes se passèrent avant que les domestiques arrivassent. Il fut impossible de la retrouver. Ivan de Perski descendit interroger le veilleur de nuit. Cet homme était encore à genoux, la face contre terre ; en tremblant et en balbutiant il conta que la mort, noire, hideuse, venait d'entrer. Voilà tout ce qu'on put tirer de lui.
Lorsque le cortège apportant le corps d'Àlexius arriva, le général était encore étendu sur son lit et sans connaissance. Le docteur Lewes lui prodigua des soins, pendant que Nicolas, aidé de Kolokoff et de Perski, plaçait le corps du mort sur un lit de parade.
Enfin le pauvre père rouvrit les yeux.
— Les roses, les roses, où sont-elles? cria-t-il. Un domestique venait d'apercevoir le bouquet sur
le parquet du salon. Il alla le ramasser et le donna au général, qui le considéra une seconde avec des
yeux égarés, puis passa la main sur son visage.
— Voyez ! voyez î c'est le sang de mon fils ! Elle l'a tué, docteur !
Celui-ci vit, en effet, que la figure et les mains du général étaient souillées de sang.
— Qui vous a donné ces roses? lui demanda-t-il. Mais sans répondre, le général se souleva et désigna la porte d'un air d'épouvante indicible.
— Là là ! tenez, la voyez- vous ! C'est la comtesse Elisabeth. Elle sort de la tombe, elle a tué mon fils aîné, elle vient encore prendre l'autre. Les morts... les morts reviennent... Et se voilant la face il se mit à sangloter. Le docteur ne voyant personne, se dit que le malade était pris de délire. En efl'et une fièvre ardente se déclarait.
Nicolas vint près de son père, qui se cramponnant à lui s'écria :
— Ne me quitte pas, je te défendrai; elle veut ton sang aussi, elle vient de me le dire. Les morts sont implacables. Elle va venir encore pour me souffleter avec des roses trempées dans ton sang.
— Mais qui est cette femme? pourquoi ces roses? et de quoi se venge-l-elle ? lui demanda Nicolas.
— Cette femme, c'est la mort! c'est Elisabeth ! s'écria le général d'un air égaré. Il ajouta avec un accent d'épouvante :
— Les morts sortent de leur tombe. . .
Puis il se mit à chanter :
— Les morts reviennent... oui, ils reviennent... ah ! ah I ah !... ils reviennent I...
Puis il fit entendre un cri perçant et aigu.
— Ah 1 mon Dieu I ayez pitié de moi, dit Nicolas en sanglotant. Mon père est fou !
M LB8 ROSBS aàKGLàMTBS.
Le docteur Lewes n'eut pas le courage de men* tir, il garda le silence.
La folie était évidente.
Soudain, s'arrachant à son désespoir, le jeune homme se leva, et s'adressant à Kolokoff et à Ivan de Perski il leur dit :
- Ce spectre noir qui est venu menacer mon père et lui jeter ces fleurs ensanglantées au visage, ne peut-être que Thornble Charmeuse, que la baronne de Rosenthald. Veillez, je vous en prie, mes ami», le cher mort. Gardez mon père, moi je vais venger Alexius.
— Que vas-tu faire ? quelle est ton intention ? lui demanda de Kolokoff.
— Je vais l'étrangler et, femme ou sorcière, Teafer reprendra son âme abominable.
— Oublies-tu déjà le serment que tu as fait à ton frère ? Ne lui as-tu pas juré de la fuir, de ne jamais chercher à la voir ?
— Je ne vais pas la voir, je vais la tuer, reprit Nicolas d'un air farouche.
— Ne fais pas cela, je t'en conjure ; souviens-toi que le serment fait à un mort est doublement sacré. J'ai entendu Alexius te dire qu'il mourait plus tranquille emportant ta promesse de fuir cette femme. Veux-tu donc troubler son ànxe à peine dégagée, par de nouvelles angoisses ?
— C'est vrai, tu as raison. Je lui ai juxé de ne pas chercher à la voir. Mais pourtant, puîs-je ne paa venger mon frère? puis-je ne pas venger moik pi^e à qui elle vient de ravir la raison ?
Un valet de chambre entr» comme il disait eda «è
il lui annonça que le grand maître dQ police deii^andaitilui parler.
— Voilà la réponse à ta question, mo^n ch^rlSici^ las ; la poUee se chargera de ta. vengeance.
Sur un ordre de son jeune maître, le valet 4^ chambre introduisit le grand maître de police, qnî, après avoir présenté ses compliments, de cqj^^oléance^ demanda quelques explications sur la m^-, nière dont ce drame s'était accompli. Dorotte, QUt le faisant prévenir, lui avait fait entrevoir que le& pw* sonnes qui dînaient dans la grotte aux rosds^ avaient peut-être tiré le coup de revolver.
Le docteur Lewes lui assura qu'il y avait suicide et non meurtre. Mais de KolokofTet Nicolas liu ap^ prirent que c'était la baronne de RosentlMiM, q^i occupait cette grotte. Ils lui contèrent le r^e affr^u^ qu'elle avait joué vis-à-vis du pauvre mort, çt il^Utti parlèrent de ce spectre noir et des roses, enaangl^r tées.
— Je cours donner des ordres, pour qu'on acrèto cette femme, dit alors le maître de. police, et nojif^ aurons ainsi la clef de ce lugubre mystère.
Uœ heure aprèa il écrivit un mot pour dire <$ue ses agents n'avaient plus trouvé la baronne. Hllft était partie de chez elle la veille au soir emportant se^ bijoux et ses effets, renvoyant ses domestiques enleur payant un mois en plus de leur dû, elle avait emmené avec elle la vieille femme qui se disail^ sa nourrice... Nul ne savait où elle était.
— ftïais, ajoutait le chef de police, oh ne ta,rde" rait pas à découvrir sa retraite, car j'ai lanc^^no^ plus lias limÂçrs à^ ses troussas. 11 promettait 4^. i^r cdr Niçoii^ f^^ çovurantde f^es r^cli/^rçhes.
Les popes vinrent veiller le mort.
Dans une des chambres du palais, un cadavre sanglant, couché dans un lit de parade ; dans une autre chambre, un pauvre fou, qui tantôt poussait des cris d'effroi, tantôt chantait et riait aux éclats ! C'était d'une tristesse poignante.
Nicolas, presque aussi blême que le trépassé, les yeux égarés, se demandant s'il n'allait pas devenir fou lui aussi, allait du cadavre de son frère à son malheureux père, et la vue de ce dernier lui était plus douloureuse encore que la vue du mort. La folie a en elle quelque chose de plus horrible que la mort. Celle-ci nous montre la fin de la chair, la fin de l'être physique, mais elle nous laisse entrevoir l'âme dégagée de ce corps inerte s'envolant vers les sphères bleues, radieuse d'avoir reconquis sa liberté; tandis que la folie nous donne cette suprême angoisse de nous dire : Mais l'âme peut donc souffrir! mais l'âme peut donc divaguer ? et avec anxiété on se demande si la mort guérit cette maladie de l'être immortel I ou si l'être immortel devra rester inconscient et troublé toujours ! La folie est la plus épouvantable des épreuves que le créateur puisse imposer à l'homme.
Ivan de Perskiet le prince de Kolokoff ne'quittèrent pas une seule minute le pauvre Nicolas. Avec lui ils veillèrent le général, avec lui ils prièrent pour lemort.
Tout Pétersbourg connut bientôt la triste nouvelle du second suicide causé par la Charmeuse ; l'apparition du spectre aux roses ensanglantées, répétée par les domestiques, fut enjolivée, dénaturée : on en fit une légende merveilleuse que chacun contait à sa façon en y ajoutant des fables nouvelles. Mais l'irri-
tatiôn contre cette horrible femme était si générale, qu'on aidait la police dans ses recherches, et si on était parvenu à la trouver le peuple Taurait échappée et aurait brûlé son cadavre ; mais toutes les recherches furent vaines, il fut impossible de découvrir sa cachette. Aussi Topinion s'accréditait-elle de plus en plus, parmi le populaire, qu'en sa qualité de sorcière elle avait pu se rendre invisible.
Le jour de Tenterrement d'Aiexius de Kouschoff, toute la ville était en émoi, la foule se pressait sur le passage du cortège qui était suivi par tous les hommes de la société de Pétersbourg.
Nicolas, brisé de douleur et de fatigue, avait pourtant voulu accompagner son frère à sa dernière demeure. De Kolokoff et Ivan de Perski le soutenaient. La foule émue en le voyant si pâle et si défait se demandait s'il n'allait pas trépasser lui aussi ; et l'émotion fut immense lorsqu'à l'église Saint- Isaac, au moment où tous les assistants s'approche- * rent du mort pour prendre congé de lui, on vit Nicolas tomber sans connaissance dans les bras de ses deux amis. On le porta dans une voiture et on le ramena chez lui. Au bout d'une demi-heure il revint à la vie, mais une fièvre ardente se déclara et pendant huit jours il fut au plus mal. Tout Pétersbourg venait s'inscrire chez le concierge, les gens du peuple guettaient les domestiques du palais pour avoir de ses nouvelles. Ivan de Perski et le prince de Kolokoff le veillaient à tour de rôle.
Le matin du neuvième jour, après quelques heures desommeil plus calme qu'à l'ordinaire, lafîèvre céda, il se réveilla mieux et les idées plus nettes ; le docteur Lewes était auprès de lui.
6lk LBB 1UI8B8 SANMAMTBS.
— Mon père... comment est mon père? furent ses premières paroles. ^
-^ Sa santé est assez bonne, répondit le doctear avec nn air assez embarrassé.
Nicolas comprit.
— Toujours fou... est-ce possible que Dieu m*infîige. encore cette douleur ?
11 donna un libre cours à ses larmes, puis il demanda si la police avait enfin retrouvé la baronne de Rosenthald.Le docteur lui apprit que le grand mattre de police avait vainement fait fouiller tout Pétersbourg et toute la Russie et qu'il n'avait même pas pu découvrir un indice lui faisant supposer ce qu'elle avait pu devenir. Alors il avait télégraphié à toutes les frontières, mais nulle part on n'avait aperçu cette satanée sorcière ; la police pensait qu'elle devait se cacher dans Pétersbourg et elle continuait ses recherches.
— Mais, dit le jeune homme, mon père dans son délire n'a-t-il rien dit qui puisse nous apprendre qui est cette femme et de quoi elle se venge ?
— Non, par moment il pousse un cri rauque ; il croit la voir devant lui. Il se débat, puis, comme un lugubre refrain, il répète sans cesse : « Les morts... quittent leur tombeau. .. Ils reviennent! » Chose singulière, la fièvre et la folie l'ont atteint avant l'arrivée du corps de votre frère, pourtant il sait qu'il est mort. Il dit souvent, faisant allusion à celle qu'il nomme Elisabeth : « La misérable, elle a tué Alexius et elle va venir tuer Nicolas. »
— Evidemment, elle se sera vantée à lui, d'avoir tué elle-même mon frère... Ah I qui me donnera la clef de ce sombre mystère !...
LIS IkOSB» SUkNGLANTSS. 9^
— Beoutez-moi> Nicolas, et je vous en prie suivez^ les conseils d'un vieil ami de votre père, d'un Homme qui vous est tant dévoué ; oubliez cette fatale créature, laissez à Dieu le soin de la punir. Ne pensez qu'à votre malheureux père, entourez-le de soin* incessants et d'une tendresse sans bornes, vouesvous entièrement à lui. Selon moi, une seule chose pourrait le guérir, c'est un long voyage.
— Vraiment ! vous croyez, docteur, qu'un voyage lui serait salutaire?
— Je suis à peu près certain qu'en l'emmenant à l'étranger, en essayant de le distraire et en lui évitant toute émotion, vous feriez renaître le calmedana son cerveau troublé. >
— Oui, conduis ton père à l'étranger, c'est l'ordre de l'empereur, dit le prince de Kolokoff qui, entrant dans ce moment, venait d'entendre les dernières paroles du docteur. Sa Majesté, ajouta-t-il, m'a fait appeler pour avoir des détails, je lui ai donné tous ceux que j'avais, elle partage l'avis de la police qui croit que cette baronne de Rosenthald se cache en Russie. Aussi a-t-elle donné l'ordre de te délivrer un congé illimité, et elle m'a chargé de te dire de partir au plus vite, car cette femme, suivant la menace qu'elle en a fait, pourrait attenter à ta vie.
— Eh quoi I s'écria Nicolas, moi, un soldat, je dois fuir devant le danger?
— Tu dois songer que ton pauvre père a besoin de toi et tu dois obéir à remf)ereur.
— Je partirai et je me consacrerai corps et âme à la guérison de mon père, répondit Nicolas.
Quinze jours après, en amis dévoués, Ivan de Perski et le prince de Kolokoff accompagnaient à la
gare Je vieux général de Kouschoff et Nicolas. Celui-ci n'avait pris avec lui qu'un seul serviteur, le vieux IvanofF, un soldat qui avait été pendant vingt ans l'ordonnance du général, et qui lui était dévoué comme un bon chien de Terre-Neuve Testa son maître.
— Que Dieu te protège et te préserve des philtres de ces femmes maudites ! disait Ivan. J'irai te rejoindre dès que tu seras fixé dans un pays calme, je prends Pétersbourg en horreur.
— Et moi, dit le prince de Kolokoff, je vais chercher une jeune fille bête et laide et je l'épouserai, je l'aimerai d'un amour tranquille. Les grandes passions sont fatales. N'aime jamais, Nicolas,
— Soyez tranquilles. Mon cœur est mort,.. J'avais un amour poétique au cœur... c'était mon premier et celui-là est toujours le meilleur. Je croyais Ephémia bonne et honnête. Devant moi. elle s'est laissée vendre, elle a suivi son insolent acheteur. Mon frère a trouvé, lui, une âme infernale dans un corps que l'on dit d'une beauté parfaite. La femme ne sera jamais plus pour moi qu'un être malfaisant que je fuirai comme la peste. Mais vous m'écrirez, vous me direz si l'on a retrouvé la Charmeuse.
Les deux hommes s'y engagèrent, ils montèrent dans le salon que Nicolas avait retenu. Tous s'assirent un instant. Puis, selon l'usage russe, ils bénirent les voyageurs et leur donnèrent le baiser d'adieu.