‹ Les roses sanglantesChapitre 7 sur 12 · UN VOYAGE EN ORIENT — UN SAVANT DOCTEUR · texte numérisé non relu

UN VOYAGE EN ORIENT — UN SAVANT DOCTEUR

Le général de Kouschoff fut assez calme pendant le voyage de Pétersbourg à Paris. Son fils lui avait dit :

— Nous partons pour fuir le spectre d'Elisabeth ; et la pensée qu'il laissait derrière lui son implacable ennemie lui rendit un peu de tranquillité.

Mais le bruit de Paris irrita ses nerfs malades. Du milieu de cette fouJe afiFolée, il croyait toujours voir surgir le noir fantôme ; dès qu'il apercevait une femme en grand deuil il tressaillait et, saisissant le bras de son fils, il lui disait :

— Fuyons I la voilà I...

Nicolas eut alors l'idée de l'emmener en Egypte, pensant que ces contrées, aux déserts sans fin, au calme immuable, conviendraient mieux au malade que cette ville toujours fiévreuse et agitée.

Dix ans auparavant, le général avait visité l'Orient ; il était revenu de ce voyage enthousiasmé. Très érudil, connaissant à fond les langues mortes

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et parlant presque toutes les langues vivantes, il avait pu étudier Thistoire et les monuments et il avait écrit un livre remarquable intitulé : Les 'premiers siècles de grandeur de V antique Orient

Nicolas voulut essayer de guérir le cerveau troublé de son père en réveillant, ses instincts de savant. Il se fit envoyer plusieurs exemplaires de cet ouvrage et, un soir, il se mit à lui lire à haute voix un chapitre.

D'abord il écouta distraitement, puis il prêta une oreille attentive :

— Mais c'est moi qui ai fait ce livre I dit-il d'un air joyeux.

11 le prit en main, le feuilleta.

— J'étais savant alors 1 Oh I oui, j'étais savant et heureux I Elisabeth n'avait point encore quitté sa tombe, mon cher Alexius était près de moi, jeune, l>6au, plein d'avenir. Mon pauvre enfant, elle l'a entraîné dans la tombe l Et il se mit à sangloter.

Nicolas pleura avec lui. Mais sa douleur était mêlée de la douce espérance que cette crise serait salutaire et rétablirait l'équilibre dans le cerveau de son père. C'était la première fois qu'il pleurait son fils sans divaguer, mais son espoir fut de courte durée. Ayant voulu lui demander pourqjioi cette Elisabeth lui avait voué une haine aussi implacable, son regard devint encore égaré ; ii se leva brusquement, prêta l'oreille.

— Entend&-tu ! on marcho... e'est son pas... elle vient te ' chercher. . . fuyons! Il se dirigea vers la porte.

Nicolas ïe prît par le bras et le f^rça à se rasseoir

8BF le' esaspé. Se mettant à ses côtés et preftflntr ses mains :

— Père, lui dit-il, mon ft*ère est là-baat, prè» dé Dieo, il est mort à la terre, m«is un jour nous: le retrouverons. D*ici là je ne te quitterai jamais, je m'efforcerai par mes soins et ma tendresse dévouée de te faire oublier que je suis seul à t'aimer.

— Mais ne sais-tu donc pa& qu'il lui faut trois victimes ?

— Non, je ne sais rien, je ne sais pas même qui elle est !

— Hélas ! elle est la vengeance froide et implacar ble. Elle m-a dit que je pleurerai mes deux fils, elle tiendra parole. Que faire ? où fuir ? Ces roses sanglantes une fois encore me seront jetées au visage. J'ai peur... Nicolas, j'ai peur. Et le pauvre vieillard se tordait les mains de désespoir. Pendant deux heures il pleura et divagua.

Nicolas pleurait aussi, et des larmes bien amères. Dans un coin, le vieux soldat Ivanoff adressait au Seigneur d'ardentes prières pour la guérison de son, maître.

Dès le lendemain, Meolas .s'installait avec son père dans une voiture du chemin de f e? de Lyon- Marseille. Il avait télégraphié pour retenir des places sur le bateau en partance pour Alexandrie.

Quatre jours après, ils étaient tous trois- à bord cbe VAsie, superbe bateau de la Gonipagnie Frayssinet faisant les voyages enti^e liarseille et Akxandrie,

La mer a toujours une heureuse influence sur les. âmes affligées et sur Je.3 esprits troublés. Dès qu'on est en pleine mer, on ne voit plus autour de soi qu'une immensité d'eau, et au-dessus deaa tôteùne

immensité fluidique. L*eau forme un sol perfide qui récèle la mort en son sein ; cette mort insatiable et avide de proies nouvelles fauchant une vie par seconde sans jamais être rassasiée. A la merci de cette mort qui vous guette, sur cette immensité d*eau qui semble à chaque minute prête à vous lancer dans cette immensité où jette la mort, on oublie la terre avec ses drames, ses agitations et ses douleurs, on lève les yeux vers Fazur bleu qui sert de voile à notre patrie future ; on oublie le passé pour rêver à ce grand inconnu, à cet avenir que nous ouvre la tombe, et rêver à cela c'est sentir se calmer en soi les douleurs poignantes que nous ont causées la mort d'êtres aimés, car on se dit : Demain, dans une heure, dans une minute peut-être je serai auprès d'eux !

Les événements de la terre perdent à nos yeux leur gravité ; en mer plus que partout ailleurs on se souvient que la vie n'est qu'un bien court accident dans la vie de l'âme, et l'œil fixé sur les sphères bleues on essaye de plonger au delà de cet azur pour entrevoir le sort qui nous attend ; le corps se répose, la pensée devient lucide et retrouve calme et sérénité.

Peu de marins sont athées.

Celui qui constamment brave la mort sur les flots perfides, celui qui a toujours au-dessus de lui ces merveilleuses créations de Dieu, soleil, lune, étoiles, ces astres enfin dont l'éclat et la splendeur donnent itn pressentiment de la puissance du Créateur, celuilà a l'âme croyante ; il est voyant.

Sur terre, nous croyons à l'éternité de confiance ; mais celui qui vit sur mer sonde presque cette éternité.

Nicolas de Kouschoff sentit Teffet de cette heureuse influence. Son cœur torturé par une poignante angoisse, retrouva un peu de calme ; il se dit que si sa vie humaine s'annonçait comme devant être morne et sans douceur pour lui, là haut il serait plus heureux.

Le pauvre fou subissait lui aussi Tinfluence salutaire de ce spectacle grandiose. Son visage reprenait un peu de sérénité ; son regard n'était plus égaré. Assis sur le pont, à c6té de son fils, il regardait la mer. Le soleil allait disparaître ; au couchant, la mer était pourpre, tandis qu'au levant elle était d'un beau rose ; le malade semblait comprendre la poésie sublime de ce tableau peint par le grand artiste. Dieu.

Mais bientôt le spectacle changea ; la mer, de calme devint houleuse, des petits moutons blancs couraient sur la cime des vagues, le vent devint violent et furieux. Les mâts, secoués brutalement par lui firent entendre comme de plaintifs gémissements ; de rouge pourpre qu'il était tantôt, le ciel . devint grisâtre et parsemé de grandes taches noires. Les marins devenaient soucieux^ les passagers en hâte regagnaient leurs cabines.

Soudain, l'éclah* déchira la nue, le tonnerre mêla sa formidable voix aux mugissements formidables des flots courroucés.

Le général de Kouschofl* redevint subitement le soldat intrépide et brave devant le danger. Il se frotta joyeusement les mains et il dit à son fils :

— Tu vas voir, Nicolas, quelque chose de vraiment grandiose et de terrible ; la bataille des éléments. Tu verras que celles que se livrent ces nains

ftppeiéB bommes «oat bien mesquines à ^dM de celles-là. Tiens, écoute ce roulement du tonnerre, et avoue que le bruit du canon n*a pas cette borreur «ublime !

En effet, les éclairs iliumûiaient le ciel, reflétant dans Teau leurs zizags de feu. Le tonnerre grondait, Fouragan faisait rage ; la mer en furie se soulevait par bonds gigantesques, on aurait dit qu'elle essayait de s'élever jusqu'au maître de la foudre. Le bateau, point noir entre ces deux immensités, battu par le vent, battu par les flots, gémissait lugubreïnent ; il se penchait, disparaissait sous Tonde, puis réapparaissait soudain à la cime d'une grande vague.

Le génie humain luttait victorieusement contre tous les éléments déchaînés, mais aucun des homtnes qui se trouvaient à bord ne pouvait dire : La minute d'après est à moi I

L'immensité des flots pouvait à chaque instant les lancer dans l'immensité azur.

C'était horrible, mais le spectacle était horriblement beau I

Le vieil IvanoA", qui jamais n'avait fait le moindre voyage en mer, était terrifié. Assis aux pieds de son maître, iJ priait ardemment son saint patron de venir à son aide.

— C'est beau I c'est sublime i répétait à chaque instant le général. Puis il se mita conter à son fils une traversée qu'il avait faite dans la mer Noire douze ans auparavant ; sa pensée lucide s« souvenait de tous les détaUs ; il les redisait avec clarté. Nicolas était heureux, il pensait que déjà le voyage opérait te cm». Mais soudain, une jeune fille apparut sur k>

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pont ; elie était enveloppée dans un de ces grands imperméables si cher aux Anglaises. Elle était nutête et ses cheveux d*un blond d'or en fusion tombaient en mille boucles sur ses épaules ; le vent les faisait voltiger et ils formaient comme une auréole autour de la tête de la jeune fille. Elle avait de grands yeux bleus frangés de cils noirs, le teint rose et frais. Elle était adorablement jolie et Nicolas la considérait avec un sentiment d'étonnement et d admiration ; elle regardait le ciel d*un air souriant. L'éclair faisait à peine fermer une seconde ses beaux yeux^ elle semblait braver elle aussi la colère des éléments.

Tout à coup le vieux général Faperçut. Il fixa un long regard sur elle, puis il tressaillit, se leva brusquement et se jetant dans les bras de son fils :

— La voilà encore, la voilà cette implacable Elisabeth I

• Il dit cela d'un accent d'épouvante indicible et en frémissant des pieds à la tète.

Nicolas et Ivanoff le soutenaient dans leurs bras ; ils essayaient de le calmer.

La jeune miss, ne se doutant pas du terrible effet que sa vue venait de produire, s'avança vivement d'eux. Le fou poussa un cri de terreur et se cramponnant à son fils :

— Non, non, tu ne me le prendras pas, non, je le défendrai.

Nicolas dit en anglais à la jeune fille qu'il la suppliait de s'éloigner, ne voulant pas avouer à une étranfière l'état mental de son père :

— Vous lui rappelez, lui dit-U, une fille qu'il vient de perdre.

9t) LES ROSES SANGLANTES.

— Oh! hoto much I am sorry, répondit-elle, et vivement elle redescendit dans le bateau.

Nicolas et Ivanoff eurent beaucoup de peine à calmer le pauvre fou. En vain lui disaient-ils que cette jeune fille était une Anglaise, passagère comme eux, il jurait, lui, que c'était bien le spectre d'Elisabeth.

Nicolas avait entendu parler du genre de beauté de la Charmeuse. Il savait qu'elle possédait une splendide chevelure noire et qu'elle avait le teint blanc mat des créoles ; or cette miss avait les cheveux blonds, le teint rose, il comprenait bien que cette Anglaise ne pouvait être la baronne de Rosenthald. Mais la terreur que sa présence venait de causer à son père lui prouva que l'esprit du malade était toujours violemment frappé, ce qui lui causa une mortelle tristesse.

Au moment du débarquement à Alexandrie, la jeune miss, avec une délicatesse infinie, eut soin de se tenir constamment hors de la vue du général, et, en s'éloignant, elle fit un petit ge^te d'adieu à Nicolas.

Le printemps est chaud en Egypte, les rayons du soleil y sont déjà brûlants. Nicolas ne tarda pas à comprendre que le séjour de cette contrée serait plutôt nuisible que salutaire à son père. En plus il rencontra beaucoup de ses compatriotes. Ne voulant pas qu'ils s'aperçussent de l'état mental du malade, il quitta bien vite le sol des pharaons et il conduisit le général à Beyrout.

Cette ville est admirablement située. Elle est bâtie sur une longue presqu'île qui part des pieds du Liban et vient se projeter en pointe à quatre kilo-

mètres dans la mer. La ville s'élève élégante, gracieuse au milieu de ce promontoire. Ses maisons bien blanchies, surmontées de terrasses à lltalienne, ornées d'arbustes et de fleurs ont, un aspect riant et coquet qui charme rœil.

A ses pieds elle a la mer bleue ; au sud elle est bordée par le désert sablonneux qui a été, grâce à Témir Pahkr-ed-din, transformé en un joli bois de pins ; au nord s'élèvent de grandes roches noires, déchiquetées, taillées par la main du géant temps, qui, en sculpteur fantaisiste, s'est complu à leur donner des formes étranges, bizarres. Ces roches plongent leurs pieds dans l'onde, tandis qu'elles élèvent leurs cimes dans l'azur.

Derrière Beyrout se dresse le Liban, aux vallées riante» et ombreuses et au sommet couvert éternellement d'un blanc manteau de neige. Les parfums de la flore libanesque viennent se mêler à la brise saturée de sels marins, et la charmante cité musulmane est toute embaumée de ces doux parfums.

Même en été elle jouit d'un climat tempéré, caria brise qui vient du lîban et celle qui arrive delà mer lui apportent encore une double fraîcheur.

Les villes de TOrient peuvent se comparer aux vieilles coquettes ayant demandé leurs appas à l'art ; vues à vol d'oiseau, ces villes nous enchantent, mais vues de près le prestige disparait. Beyrout, entourée de murailles flanquées de grandes tours carrées, n'a que de petites ruelles malpropres. Méry a prétendu que le mistral était le grand balai de la Provence; l'Orient a, lui, une multitude de balayeurs : ce sont les chiens errants. Sans ces pauvres bètes affamées^ qui,dévoreiit toutes les ordures jetées

9É 4aes ftosn ^Mffeuum».

dàôs lè^ f très et lés rendent ainsi un peu prapfi%i, %ans ces chiens faisant la seule voirie connue par les Turcs, toutes les villes orientales seraient chaque -été décimées par la peste.

Mais cette ville, quoique sale et boueuse, charme par sa situation admirable, par son climat tempéré et par Tactivité qui y règne. Ses bazars sont richement pourvus ; elle est l'entrepôt de tout le commerce de la Syrie.

En dehors de la ville proprement dite, et qui est enserrée dans une étroite enceinte de murailles, ne présentant qu'un dédale de ruelles, les unes en pente, les autres en échelle, se trouve une seconde ville ravissante et propre, celle-là ; elle s'éteiiéd sur un amphithéâtre de collines. Elle est formée par des villas coquettes, élégantes, bien bâties, entourées ëe beaux jardins dans lesquels on admire la végétation luxuriante de l'Asie. De cet amphithéâtre on aperçoit Beyrout qu'on domine, le Liban qui vous domine, au loin l'immensité bleue de la mer, et Ton a à ses pieds là forêt de pins plantés par Tèmir Fahkr-ed-din qui, par cette intelligente plantation, a arrêté l'invasion des sables qui menaçait tout ce côté de la ville.

Ce fut dans une des plus jolies villas de cette dernière ville que Nicolas installa son père. La maison était confortable, de toutes les fenêtres on avait une vue splendide, le jardin était planté de beaux arbres, toute la flore de FOiîeht, si riche en coloris et en capiteux parfums, y poussait en liberté.

Le pauvre maèade de cœur et d'esprit parut heureux dans ce nid de ûe&fs et de vcrduî'e.H ne tapda

pas^à re«âllJ-e^a talme vfl -aspirait i^àh- pur à ^éîn

Lift vm» SàinttA»Tift. %|

poumoDA. Il vivait par les yeux , et les souvenirs poignants s'effaçaient de sa mémoire, il ne parlait plttf de cette mystérieuse et fatale Elisabeth.

Les médecins ali^nîètes européens, sous prétexte de guérir les maltieureux qui ont eu l'esprit troubla par une trop forte commotion ou par les drames:Qi^ les angoisses de la vie, les enferment dans unc) étroite et lugubre prison. Leur pensée non distr^^tc^ par les aspeets divers de la nature, par le mouvch ment humain, se fixe sans cesse sur le point dou^ loureux. Loin d'oublier, ces pauvres âmes troublées sont forcées de se souvenir sans cesse. Elles sont enfermées comme par un cercle de fer dans le dou*loureux souvenir du malheur qui a frappé si vivement leur esprit, qui Ta détraqué, et sans cesse, tout autour d'eux, leur répète ce mot fatal : Vous ètesr fou!

Le cruel et inintelligent régime des maisonSr4<9! santé rendrait fou un homme sain d'esprit, et l'oçk veut qu'il guérisse ceux qui ont l'esprit malade l

Les musulmans sont de meilleurs médecins aliémstes ; ils laissent les fous errer à leur fantaisie. Nui ne les contrarie, chacun au contraire s'efforce de satisfaire à tous leurs caprices. Si un fou a faim l'on s'empresse de lui offrir à manger ; s'il manque de vêtements, on se dispute la bonne oeuvre de lui en donner. Veut-il un abri ? il peut se présenter die;ç n'in^)orte qui, toutes les maisons lui sont ouvertes ^ partout bon accueil lui est fait. Ceci a poop résultat de rendre les fous complètement inoff^n^ sifs. Il n'y a pas d'exemple qu'un fou en Orient ait fait le moindre mal à un être humain, ni à un aqimdl. Aussi le^. enfants mômes, au lieu de leur mon-

trer un sentiment de répulsion ou d'épouvante, jouent avec eux, les servent, leur offrent des bonbons.

En Europe, le pauvre malade d'esprit se voit devenir un objet d'horreur ou de pitié ; on l'enferme entre quatre murs, on sourit de tout ce qu'il dit. Sa folie consiste-t-elle à se croire un moulin à vent dans la tête ou à se figurer quïl a été César ? Au lieu d'abonder dans son sens on le contrarie, on le douche brutalement pour lui faire comprendre qu'il n'est pas César, et qu'aucun moulin ne fait tic tac dans sa tête. Le malade s'irrite encore plus et de fou tranquille ou maniaque il devient fou furieux.

Maintenant je dois convenir que c'est moins la science qu'une croyance qui a inspiré aux musulmans cette manière intelligente de traiter la folie. Les fils de Mahomet croient que le fou est un être béni et aimé de Dieu et que s'il a perdu la raison suivant les lois conventionnelles des hommes, c'est en devenant clairvoyant pour les choses de l'autre monde. Ils disent que le fou a une vue si perçante qu'elle traverse l'atmosphère et va voir ce qui se passe dans le ciel et qu'il s'entretient avec Dieu et avec les anges. De là vient la vénération qu'ils ont pour les esprits troublés.

Mais croyance ou science, le résultat est excellent pour ces pauvres malades.

Nos aliénistes devraient bien faire un voyage en Orient. Peut-être alors comprendraient-ils que la maison de santé est une bonne invention pour rendre fous les gens raisonnables mais qu'elle est incapable de guérir les malades.

L'amour filial fit comprendre tout cela à Nicolas

de Kouschoff, il se dit que le meilleur moyen de rétablir le calme dans le cerveau, de son père, c'était de lui faire oublier le passé en frappant ses yeux par des aspects riants et en occupant sans cesse son esprit par des sujets propres à l'intéresser. Il avait aimé l'étude des monuments syriaques, il s'efforça de réveiller en lui le savant ; affectant une grande curiosité pour l'histoire des monuments de Beyrout, il le conduisait les visiter et doucement il le priait de lui donner des détails sur eux.

D'abord le général devait faire de grands efforts pour se souvenir. Il cherchait ses mots, ses idées s'embrouillaient, puis tout à coup ses yeux brillaient, une expression de joie éclairait son visage, il se souvenait! Et avec un sentiment de fierté et de bonheur il se faisait le cicérone de son fils.

La ville proprement dite de Beyrout ne contient en fait d'antiquité que les quelques colonnes formant les fondations du quai, trois autres colonnes qui se trouvent en dedans de la porte sud-est, en dehors de cette même porte, des fragments de mosaïques et quelques sarcophages. L'époque des croisades a laissé comme monument une église bâtie par les croisés et qui est devenue une mosquée. Sa porte, qui est fort belle, est percée d'une baie ogivale, elle repose sur des colonnettes d'une grande élégance. Malheureusement, les musulmans, avec ce manque de respect qui les caractérise pour les monuments artistiques, ont obstrué cette porte par de laides et disgracieuses constructions privées. L'intérieur de cette église est divisé en trois nefs par deux. séries d'arcades qui sont appuyées sur des chapiteaux romains. La voûte centrale a la forme

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d*un berceau ; trois absides terminent les aefdv i^fci^ clocher quadr.angulaire et isdlé s'élève au-devai!i% de la porte est.

Comme Nicolas regrettait que cette église f^ devenue une mosquée, le général lui dit en souriant :

— Il est de fait que si les âmes des croisés viennent voltiger par ici, elles doivent se lamenter en entendant le chant des muezzins, qui du hautde ce clocher appellent à la prière les sectaires de Mahomet.

Il le conduisit ensuite visiter une espèce de tour carrée que les croisés avaient construite pour servir de défense à la ville du côté de la mer, et il lui fit remarquer la trace que les boulets anglais y ont laissée.

Un jour il lui proposa lui-même une petite excursion en dehors de la ville, et il le conduisit visiter une mosquée en briques qui fut primitivement un« église bâtie par les croisés et sur remplacement où la légende place le fameux combat de Saint-Georges et du dragon. De là, ils allèrent à cheval à Deïr-el- Karah, ils se trouvèrent bientôt dans les gorges profondes de la rivière et les premières pentes de la montagne. Le général fit remarquer à son fils les pentes abruptes des croupes libanesques qui ont été changées en terrasses par les habitants de ces contrées. Ils y ont transporté de la terre végétale, et ces sauvages sites, qui semblaient voués à rester improductifs, sont livrés à la culture gr&ee à ringé&îosilé de l'homme.

Après avoir longé oette gorge et visité tooicc qui reste d'un grand aqueduc qui jadis conduisait . Teaù de cette rivière à Beyrout, nos voyageurs arrivèreiiè

IBS VèSaS SAKG&ASrrBSU MSI

an oouveiit, but de leur excursion. Il est situé stir une crête du Liban et domine les pointes à pic de la gorge où coule le Nabr-Beyrout. Ce couvent esh à 700 mètre& au-dessus du niveau de la mer ; on y jouit d'un panorama spl^idide qui embrasse d'un côté toute la masse a^mbre et sévère du Libaa et de l'autre la mer. A Taide d'une longue-vue^ lorsque le temps est clair, on peut apercevoir l'île de Chypre.

Ils visitèrent les ruines d'un ancien temple phév nicien qui s'étendent sur une largeur de trente mètres. Avec une parfaite lucidité d'esprit, le gén^ rai expliqua à son fils la disposition de ces ruinés, lui montra le portique encore debout et qui a une profondeur de huit mètres, et lui démontra comme quoi il devait jadis s'appuyer sur deux rangées de quaJtre colonnes. Il fit voir ensuite une dizaine d'inscriptions grecques et latines, et il essaya de les déchiffrer. Nicolas, en l'écoutant, se sentait envahir par une immense joie; la cure devenait évidente, la lumière se refaisait dans le cerveau du malade. Aussi voulut-il prolonger leur séjour dans ces contrées agrestes et sauvages dont les aspects avaient une si heureuse influence sur l'esprit du malade, et il exprima le désir de coucher à Deïr-el-Kal'ah pour aller, le lendemain, visiter Deïr-el-Kamar. Son père parut enchanté de cette idée et, pendant cinq jôurs;, ils voyagèrent à pied ou à cheval dans ces sites pittoresques. Deïr-el-Kamar signifie le Couvent de l€k lune^ celte petite ville est la capitale du pays dm Dfuses. La tradition explique ce nom singulier par un couvent qui y fut bâti jadis et qui fut placé sous In prQteetipn de la^Vierge. La statue de Marie pla-

c^e dans une niche en façade avait les pieds posés sur un croissant. De là, le nom de couvent de la lune.

Nicolas resta en extase devant la jolie petite ville de Deïr-el-Kamar. Ses maisons bien blanchies, bien coquettes sont bâties sur des pentes à pic, surplombées par des rochers énormes que Ton croirait prêts à chaque instant à se détacher pour broyer cette gracieuse cité. Ce qui étonnait nos visiteurs c'était surtout ces jolis jardins que les Druses, par un prodige d'industrie et de patience, ont créés sur ces roches sauvages ; le jeune homme prit son album et ses crayons et il fit un croquis de cette ville. Son père, assis à côté de lui, se mit à lui conter l'histoire étonnante d'Esther Stanhope, fille de Charles Stanhope, pair d'Angleterre, diplomate habile, savant mathématicien, inventeur do la presse dite Stanhope. Sa fille, romanesque et excentrique, étant venue voyager dans le Liban, fut grisée par la poésie sauvage et capiteuse de ces contrées. Elle s'y fixa et joua d'abord le rôle de prophétesse. Elle était belle, riche, elle eut un grand succès et un instant elle fut comme la souveraine du Liban, mais en vieillissant elle perdit son prestige. Elle avait follement dépensé sa fortune, elle se trouva presque dans la gêne. En femme d'esprit, elle changea de rôle, abdiqua celui de prophétesse et de reine et devint un vieux philosophe. Elle adopta le costume des hommes turcs et se retira- sur la cime la moins accessible de la montagne, et là dominant ce monde d'humains plus ou moins fous, elle attendit la mort avec sérénité.

— A Damas, ajouta le général, une autre grande

dame anglaise termine une vie semée de plus grandes originalités encore, c'est lady Pembrok, qui a épousé en quatrième noces le chamelier Mijoël.

— Je voudrais bien, dit Nicolas, que nous allions jusqu'à Palmyre. J'ai toujours eu un grand désir de visiter les ruines de cette antique cité.

— La course serait longue pour moi, mais tu pourras me laisser à Beyrout et faire ce voyage qui est très intéressant.

Et comme Nicolas se récriait qu'il ne consentirait pas à le laisser seul, il lui répondit qu'il se sentait assez bien et qu'il pouvait rester seul pendant un mois. Puis, fixant un long regard sur son fils :

— Mon pauvre Nicolas, lui dit-il, tu t'es sacrifié, tu t'es consacré entièrement à moi, et ta santé en a souffert. Je te trouve mauvaise mine.

En effet, toutes ces terribles épreuves avaient altéré la santé du jeune homme ; il était pâle, ses yeux étaient creux et fiévreux. Mais il jura qu'il se portait bien et qu'il n'avait qu'un désir, rester auprès de lui.

— Nous recauserons de ton voyage à Palmyre, lui répondit son père.

Ils rentrèrent à Beyrout et, quatre jours après, le général l'engagea vivement encore à entreprendre celte excursion qui le distrairait et serait salutaire pour sa santé.

— Non, non, répondait Nicolas, je ne veux pas vous laisser seul ici.

A ce moment, le vieux Ivanoff vint annoncer que le prince et la princesse de Kolokoff et Ivan de Perski demandaient à être introduits.

i06 LES B0SBS SAIffikUlfTIHI^

— Yoilà delà société qui m'amve I dUHgéis^ictÉ en donnant l'ordre d'introduire le$ viditeui^;

Nicolas avait eu une grande émotioa en ente^tidfl^ prononcer ces noms. Il avait redouté que la présence de ces amis du cher défunt, en ravivant lesi souvenirs de son père, ne vînt lui redonner une crise, mais sa crainte fut.de courte durée. Le général alla vers eux avec empressement, leur témoigna une vive joie de les revoir.

Le prince de Kolokoff présenta sa femme.

— Nous faisons, dit-il en souriant, notre visite de noces, et j'ai déjà introduit Fa u^r^ dans mon ménage.

— Oh I se récria de Persti, si vous avez bien voulu m'admettre entiers, c'est que vous savez que je vais à Jérusalem pour me faire moine.

— Moine, toi I

— Oui, Nicolas, je vais me faire moine, non par ardeur religieuse, mais par peur de Satan.

— Quelle folie !

Les jeunes gens se mirent à causer tout bas, pendant que le général faisait ses compliments aux nouveaux mariés. 11 insista d'une façon si aimable qu'il les décida à quitter l'auberge et à venir s'installer tous trois dans sa villa. Il alla lui-même les aider à opérer leur déménagement; il veilla à teur installation chez lui, avec un grand empressement. Il semblait heureux de revoir le prince et Ivaii^ de Perski. Mais il ne fit aucune allusion au drame do Saint-Pétersbourg.

La princesse de Kolokoff était jeune, mais pay jolie ; elle n'avait pas un esprit brillant^ mais elle était bonne, affectueuse et d'un caraclèi^ enjoué. Connaissant le double malheur qjnîi avait

ifk^pè fê ^héral ée Kouschoff , elle eut mille prôve- -âancès, mille petits soins pour M et, en peu de jours, elle gagna toute sa sympathie; il se prit sà*une réelle afiTection pour elle. Il faisait les hon- -heurs de sa villa avec une courtoisie parfaite, et, grâce aux nouveaux venus, elle prit un peu de gaieté et d'animation.

Nicolas, dès qu'il se trouva en téte-à-téte avec Ivan, lui demanda si la police russe avait enfin retrouvé la Charmeuse. Il apprit de son ami que ses plus fins limiers avaient vainement recherché cette femme en Europe et en Russie ; nul ne l'avait vue nî aperçue; elle s'était évanouie comme un spectre.

11 apprit aussi qu'Ephémia Warrowisch avait obtenu son divorce d'avec le baron de Rosen et qu'elle allait se marier avec celui qui avait généreusement payé plus de deux cent mille roubles le bonheur d'être son époux.

La première de ces nouvelles irrita et inquiéta le jeune homme. 11 allait être en butte lui aussi à la ^aine de cette femme ; et enfin il ne saurait pas le 4n mot de ce mystère !

11 n'osait plus adresser aucune question à ce Sujet à «on père, craignant, en évoquant ce souvenir, de ferôiîbler encore l'esprit du vieillard.

La seconde nouvelle froissait et affligeait son cœur; il avait aimé Ephémia, de ce premier amour, qui est profond et durable. L'homme n'oublie jamais ces premières suaves sensations que donne l'amour en prenant possession de notre être. Il l'avait aimée d'un amour pur, chaste, il l'avait souhaitée pour compagne. 11 avaitsoufi'erten Japertêftnt une première fois et il sotrffrait davantage en

108 LES ROSES SAJ9GLANTES.

la perdant encore, par la raison qu'à présent il était forcé de se dire que Tobjet de son culte avait démérité de l'adoration qu'il avait eue pour elle.

Il se demandait si toutes les femmes, par hasard, seraient aussi perfides et aussi perverses que l'a prétendu le grand Euripide, et s'il devait se condamner, lui, jeune, se sentant un cœur assoiffé d'amour, à vivre sans donner une pâture à son cœur; ces pensées le rendirent mélancolique. Le général s'en aperçut et il insista plus encore pour qu'il fît le voyage à Palmyre.

Le prince de Kolokofi" le décida à suivre le conseil de son père en lui promettant de rester auprès du général jusqu'à son retour.

Ivan de Perski partit, lui, pour Jérusalem, et Nicolas fit ses préparatifs de départ. Il se. résolut à aller visiter les ruines de Palmyre, mais pour accomplir ce voyage il avait besoin d'un bon guide! Il avait fait connaissance avec le consul d'Angleterre. Il alla chez lui le prier de l'aider à trouver ce guide. Il fut agréablement surpris de s'y rencontrer avec cette jeune Anglaise, dont l'apparition sur le bateau en allant de Marseille à Alexandrie, avait épouvanté son père ; elle le reconnut et elle s'empressa de lui demander si son père était un peu consolé de la mort de sa fille ; il lui répondit que son père était bien portant à présent, et il se fit présenter à elle.

Elle se nommait Evangeline Makerson.

Un joli et doux nom Evangeline I qui rappelle une charmante poésie du grand poète Longfellow.

Yoilà ce que pensait Nicolas, et il se disait que celle qui le portait était elle-même un poème de grâce, d'élégance et de beauté. Ses allures simples,

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franches et cordiales attiraient la sympathie. On causa de l'histoire ancienne de TOrient, des ruines des monuments hébraïques. Miss Ëvangeline se mêlait à la conversation, et sans pédanterie et sans prétention elle fit preuve d'une grande érudition.

Nicolas parla de son intention d'aller à Palmyre, et la jeune Anglaise lui dit qu'elle était enchantée que le hasard leur fît faire le même voyage.

— Je pars, dit-elle, après-demain, pour Damas, et de là j'irai admirer les ruines de l'antique Palmyre ; et, ajouta-t-elle naturellement et comme un homme l'aurait dit à un homme^ j'espère avoir le plaisir de vous rencontrer !

Elle prit congé du consul, dit à revoir au jeune Russe qui s'empressa de demander, dès qu'elle fut sortie, qui elle était.

— Mais, lui répondit le consul, je ne sais qu'une chose, c'est qu'elle doit appartenir à une famille riche et honorable. Elle est arrivée chez moi avec une lettre d'introduction de lord Sommerset. Elle voyage par raison de santé .

— Avec qui est-elle ? demanda encore Nicolas. Le consul sourit.

— En vérité, dit-il, je crains de vous avouer qu'elle voyage seule, c'est-à-dire sans son père et sans sa mère et n'ayant avec elle qu'une dame de compagnie et un valet de chambré.

— Pourquoi craignez-vous de me dire cela ?

— A cause de ceci. Peut-être ne connaissez-vous pas les usages anglais et vous allez mal penser de ma compatriote.

— Non-seulement je connais vos usages, mais je

les approuve, car en laissant toute liberté à vos filles vous leur apprenez à se servir avec sagesse et prudence de cette liberté. Du reste, en Russie, nos femmes jouissent d'une aussi parfaite liberté.

— Alors tout est pour le mieux, comte, dit le consul. Et vous comprendrez que quoique voyageant seule, miss Evangeline est une honnête personne et une jeune fille ayant droit au respect et à l'estime.

— Certes, en causant avec elle, croyez-le, j'en avais déjà acquis la preuve, répondit Nicolas.

Les deux hommes ne parlèrent plus de miss Evangeline ; mais Nicolas y songeait toujours et sa gracieuse image miroitait sans cesse devant ses yeux.

Le consul lui indiqua un excellent guide. Il retourna chez lui achever gaiement ses préparatifs d'un voyage qui à présent lui souriait beaucoup.

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