CHAPITRE VIII
ÉVANGEUNE — UN AMOUR YRAI
Malgré son vif désir de rencontrer la belle et savante Anglaise, Nicolas de Kouschoff n*osa pas, par discrétion, partir le même jour qu'elle. Ce fut le lendemain du jour où elle avait annoncé devoir partir, qu'il se mit en route, mais bien décidé par exemple à ne pas s'arrêter avant d'avoir eu la chance de la j oindre .
Par une chaude matinée de juin, monté sur un bon cheval arabe et suivi de son guide Aly, il s'engagea dans un chemin qui serpente autour des jardins et des villas et qui conduit vers le Liban.
La brise arrivait de la montagne, imprégnée du parfum des fleurs sauvages mais embaumées, qui croissent dans les vallées et sur les chaînes libanesques ; les oiseaux se réveillaient, et vivement ils secouaient les perles que la rosée ava^^t déposées sur leurs ailes et ils gazouillaient joyeusement. Pour la première fois depuis quatre mois, Nicolas de Kous-
choff sentait battre son cœur sous l'influence d'une émotion douce et d'une espérance non définie, mais charmante.
Aimait-il miss Evangeline ?
Non.
Qu'espérait-il donc?
Il n'en savait rien, mais enfin son cœur battait. Une effluve de verte jeunesse lui montait au cerveau ; il aspirait l'air à pleins poumons; il écoutait avec bonhenr le chant des oiseaux, il trouvait aux fleurs qu'il apercevait une beauté qui le frappait comme s'il les voyait pour la première fois. Il trouvait la nature splendide, la poésie qui s'en dégageait le charmait; et il se sentait renaître à la vie. Huit jours avant, tout lui semblait triste, morne ; l'avenir lui apparaissait sans but. A présent tout souriait autour de lui et devant lui, et ce miracle avait été opéré par les beaux yeux et par la grâce de miss Evangeline. Je le répète, il ne l'aimait point encore. Mais il allait la voir, se trouver avec elle dans ces excursions semées de fatigues et de dangers ; cette pensée seule lui faisait voir tout en rose.
Il avait vingt-cinq ans !
Il parcourut pendant deux heures un sentier. rocailleux, montant en zigzags et qui va atteindre le contrefort de la vallée Ghahrour, qui descend vers la Méditerranée.
En vain son guide appelait-il son attention sur de charmants petits hameaux suspendus comme des nids d'aigle sur les parois abruptes des ravins. Il ne jetait vers eux qu'un regard distrait, et après un court temps d'arrêt il rendait la main à sa monture.
Rejoindre la belle voyageuse était sa seule préoccupation.
Après huit heures de marche, la fatigue le força pourtant à écouter le conseil de son guide Aly et à faire halte dans un petit hameau, au khan El-Madeirez (le camp de Tescalier); ce camp est situé dans une gorge sauvage, d*un aspect morne et imposant, qui excita Tadmiration de notre voyageur, aussi futil curieux de visiter ses environs. Son guide lui ayant du reste annoncé qu'il ne se trouvait plus de campement confortable qu'à neuf heures de marche, . il se décida à passer la nuit là.
Voulant se lever le lendemain dès le jour, il prit un frugal repas et s'endormit sur le mauvais lit dé cette espèce d!auberge.
A quatre heures, le jour suivant, il était déjà réveillé, il prit en face du khan un sentier qui conduit sur une des cimes du Liban. Son guide lui affirmait qu'arrivé tout en haut de ce sentier on se trouvait sur un vaste plateau élevé de dix-huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer et qu'on y jouissait d'une vue splendide. Il laissa Aly au khan afin de préparer tout pour le départ et il s'aventura seul dans ce sentier.
Après un quart d'heure de marche, il aperçut une femme grimpant alertement, appuyée sur une canne de montagne, grande, svelte, vêtue d'une amazone de piqué blanc, un voile de gaze bleue attaché à son chapeau flottait au vent.
Il reconnut bien vite miss Evangeline et il monta précipitamment afin de la rejoindre. Au bruit de ses pas elle se retourna.
— Gomment, c'est vous ? lui dit-elle en lui ten-
dant la main, je vous croyais en avant de moi, car dès ma première étape les beautés du paysage m'ont tellement empoignée que je me suis installée deux jours au khan El-Madeirez, et j'ai déjà fait trois croquis ; si cela continue, mon voyage durera six mois.
— Quel bonheur I s'écria Nicolas.
Et comme elle le regardait avec étonnement :
— Eh oui, c'est un bonheur pour moi, car si vous restez six mois dans ces montagnes, auriez-vous même la cruauté de me priver du plaisir de causer avec vous, que vous ne pourriez m'empècher de vous admirer de loin 1
— Mais, nulle n'est moins cruelle que moi, et croyez bien, comte, que si c'est un plaisir pour vous de faire ce voyage avec moi, je serai, moi, très contente d'avoir pour protecteur dans ces contrées sauvages un gentleman comme vous.
Ceci dit, elle lui tendit un petit panier qu'elle avait à la main.
— Commencez votre rôle de chevalier servant.
Portez ceci et, du reste, je crois que je devrai partager mon déjeuner avec vous, car je ne vous vois pas la moindre provision.
— Je pensais déjeuner à mon retour au khan. .
— Vous n'êtes pas pratique ; vous avez oublié que rien n'est agréable comme de s'installer dans un site poétique et de l'admirer tout en déjeunant.
Ils grimpèrent gaiement ; elle accepta son bras et elle riait comme un enfant des faux pas qu'il faisait. Ils causèrent des péripéties du voyage ; elle lui
LES ROSES SANGLANTES. Ht
conta que son courrier s'était déjà foulé le pied et qu'elle devait le laisser au khan.
— Vous le voyez, dit-elle, c'est la Providence qui vous a envoyé sur mon chemin. J'aurais été obligée de faire mon voyage seule avec mon guide.
Ils marchèrent une grande heure, causant de choses et d'autres. Evangeline avait ce caractère franc et cordial qui est le trait distinctif des Anglaises appartenant aux hautes classes. Elle était simple, naturelle, dénuée de toute coquetterie. Elle n'avait point l'air de se douter qu'elle était admirablement belle, et elJe paraissait à l'aise en tête-à-tête avec de KouschofT, absolument comme si elle avait été avec une femme de ses amies, et ceci retenait sur les lèvres du jeune homme tous les compliments qu'il avait envie de lui faire.
La jeune fille qui est effarée dès qu'elle se trouve en tète-à-téte avec un homme, commet, sans s'en douter, une impudeur et une imprudence.
Evangeline était avec Nicolas comme l'aurait été un camarade de voyage, si bien que celui-ci finit même par oublier qu'il se trouvait, par une bizarrerie du hasard, dans un lieu désert, en tète-à-tète avec la plus jolie fille qu'il eût vue, et il causa avec calme et esprit de toutes sortes de choses.
Us arrivèrent ainsi au but de leur excursion, sur un plateau qui domine les contrées syriennes ; au loin on aperçoit la mer immense et bleue, tandis qu'on a à ses pieds le Vadi Ammara, vaste construction carrée qui s'élève sur un amphithéâtre planté de pins et de mûriers.
Le soleil se montrait à l'horizon. Il avait l'air de sortir du sein de l'onde qu'il teintait de pourpre, la
nature se réveillait, le bruit faisait place au silence de la nuit, les insectes et les oiseaux célébraient, les uns par leur bruissement, les autres par leur chant, le retour de Tastre soleil ;la nature était en fête.
Nos deux voyageurs admirèrent le beau spectacle que la nature leur offrait.
Evangeline se fît un gros bouquet de petites fleurs sauvages. Elle en respira longuement le parfum, puis elle chercha un endroit confortable. Elle s'assit sur un rocher, en désigna un en face d'elle à Nicolas.
— A présent, dit-elle en étalant les provisions contenues dans le panier, nous allons déjeuner.
A bord du bateau, le jeune homme l'avait à peine entrevue. Chez le consul d'Angleterre, il n'avait aperçu son visage qu'à travers le tissu d'une gaze bleue. Mais à présent il pouvait la contempler à son aise. Elle avait quitté son chapeau ; ses cheveux retombaient en mille boucles folles sur ses épaules ; la brise les soulevait et les ébouriffait à plaisir. Elle était admirablement belle, et sans^voir l'air de s'en douter; sabeauté avait quelque chose d'étrange et de bizarre, car ses yeux étaient bleus, frangés de cils noirs et ses 'cheveux étaient d'un blond d'or en fusion ; son teint rosé avait un vif éclat.
— Pauvre père ! pensa-t-il. Il fallait que son esprit fût violemment atteint pour qu'il ait pris un instant cette blonde et charmante jeune fille pour l'horrible charmeuse !
Et tout en songeant à cela il détaillait la beauté d'Evangeline.
Son regard était parfois railleur et parfois d'une endresse infinie qui troublait. Ses traits étaient
réguliers ; son nez avait des narines roses et frémissantes qui à elles seules auraient rendu joli un laid visage ; ses lèvres un peu fortes étaient d'un rouge de fleur de grenade : le corsage de son amazone dessinait une taille d'une grande perfection de formes.
Le jeune homme, en analysant sa beauté, fixait sur elle un regard brûlant. Ses vingt- cinq ans se réveillaient, son cœur battait fortement ; le soleil qui se levait radieux, les fleurs qui ouvraient, sous ses rayons, leurs corolles parfumées, les oiseaux qui gazouUlaient amoureusement dans les buissons, la brise tiède et énervante, tout dans la nature parlait amour et Nicolas se sentait grisé par la beauté de cette jeune miss et par la nature qui Tentourait. Il oubliait la fatale charmeuse, il oubliait le serment qu'il s'était fait de he jamais aimer.
Elle, elle découpait artistement des gelinottes, elle beurrait des tranches de pain sans avoir l'air de se douter le moins du monde du trouble qu'elle faisait naître chez son compagnon. Lorsqu'elle eut fini ce grave travail, levant un regard limpide et pur sur Nicolas :
— Avez-vous faim, comte? luidit-elle.
Cette demande le fit retomber brusquement du troisième ciel sur la terre. II. balbutia une phrase et pour se donner une contenance il se mit à manger.
Tout en dévorant de ses belles petites dents gelinottes et grandes tranches de jambon, elle se mit à babiller gaiement sur mille choses, puis elle parla des ruines de Palmyre en personne qui connaissait à fond l'histoire de ces contrées, et enfin se levant, elle s'écria :
— Et à présent, vite, en route, nos guides doivent 8*impatienter, nos chevaux doivent être sellés.
Ils redescendirent vivement le sentier abrupt ; elle souriante et insouciante, lui ému, heureux, mais faisant de grands efforts pour dissimuler son trouble, car, pensait-il, pour que j*aie la joie immense de pouvoir raccompagner et rester toujours près d'elle, je dois me montrer indifférent. Si elle soupçonnait combien déjà je me sens amoureux d'elle, je perdrais sa confiance, et elle ne m'accepterait plus pour compagnon de route.
Les chevaux attendaient en effet tout harnachés devant la porte du khan. Evangeline entra dicter des ordres pour les soins à donner à son courrier. Elle s'assura que ses bagages étaient tous chargés. Puis, vive et légère, elle sauta en selle sans laisser à Nicolas le temps de lui offrir le genou.
Les deux guides poussèrent leurs chevaux en avant ; les jeunes gens les suivirent chevauchant à côté l'un de l'autre. L'Arabe, chargé des bagages, suivait monté sur un cheval et tenant en laisse celui qui portait les valises.
Ils firent ainsi six heures de marche, puis Evangeline voulut marcher. Nicolas la prit dans ses bras, l'enleva de selle et la posa à terre. Elle se mit à courir sur les bords du chemin, cueillant des fleurs, poussant des cris de joie. Lorsqu'elle en avait trouvé une jolie, on aurait dit une pensionnaire en vacances tant elle se montrait naïvement jeune fille, et chastement confiante dans son compagnon de routé.
De Kouschoff se sentait renaître à la vie et au bonheur. Le passé s'éloignait de sa pensée, le pré-
sent lui semblait un rôve des Mille et une nuits, et Tavenir lui apparaissait sous les couleurs les plus roses.
Huit jours avant il faisait chorus avec Ivan qui affirmait que la femme est Tanimal le plus malfaisant de la création. Aujourd'hui il se disait que la femme est un ange dont le doux sourire, dont le pur regard contiennent des reflets des joies du ciel. Si on lui eût parlé de la charmeuse il eût répondu : « Celle-là n'était pas une femme, mais un noir démon, tandis que celle-ci est un ange, c'est-à-dire une vraie femme. »
La femme a en elle une puissance magnétique étrange et terrible. D'un de ses regards, d'un de ses gestes, elle donne à l'homme un monde de douces et suaves sensations. Elle en fait un héros ou un grand génie et, d'un regard, d'un mot, elle lui broie le cœur, le pousse au suicide et même au crime. Tout découle d'elle, bien, mal, hauts faits, œuvres géniales, lâchetés et crimes. Le sage a raison de dire : La femme me fait peur.
Cette jeune fille, seule avec ce jeune homme dans ces montagnes sauvages, avait la puissance de le troubler, tout en lui donnant une joie immense ; et sa candeur, sa naïve confiance étaient pour elle des armes si puissantes, qu'il n'osait même pas la laisser lire dans son cœur, craignant de la froisser dans sa pudeur.
Et l'on appelle la femme un être faible I
Dans son frêle et gracieux corps Dieu a mis au contraire force, puissance et volonté.
Vers le soir ils arrivèrent à un second khan. Miss Evangeline dîna de bon appétit ; elle fit le thé, en
offrit à son compagnon ; puis, lui tendant sa mignonne main, elle lui dit :
— Et à présent, bonsoir, et surtout ne faites pas le paresseux demain matin. Nous devons partir dès le lever du soleil.
Nicolas n'osa pas même porter cette main à ses lèvres et il se contenta, malgré son désir, du shakehand à l'anglaise.
Le lendemain, il descendit de sa chambre dès les cinq heures, et pourtant Evangeline était déjà levée, et prête, elle examinait les montures. Fraîche, le teint reposé, elle lui apparut plus belle encore que la veille.
Elle le gronda de sa paresse tout en lui offrant une tasse de café noir, et ils montèrent à cheval. Elle montait un pur sang arabe avec celte solidité et cette grâce que possèdent seules les Anglaises, et elle tenait en main sa monture avec une adresse et une sûreté que lui eût enviées un écuyer; elle se faisait un jeu de passer à un demi-mètre seulement des précipices les plus dangereux ou d'arrêter brusquement sa monture, et alors la noble bête se cabrait. Evangeline se couchait sur le cou du cheval pour ne pas tomber en arrière.
Nicolas poussait des cris de terreur ; il la suppliait d'être prudente, mais elle riait et répondait que braver les dangers et la mort était le plus grand des bonheurs que la vie pût offrir.
Et lui, qui s'était figuré jusqu'alors que la femme, pour être séduisante et digne d'être aimée, devait frémir au plus léger bruissement, pâlir devant le danger le moins réel, il se prenait à admirer la noble vaillance de cette fille de la brumeuse Angle-
terre. Il trouvait même une âpre volupté aux angoisses de crainte que lui donnaient ses folles intrépidités.
Lorsqu'ils furent arrivés à Mekbsé-ed-Leïtari, elle lui servit de guide et de cicérone et lui fît savamment Thistorique de ces ruines. Il s'était toujours laissé dire qu'une femme savante était un être ridicule, incapable d'inspirer un tendre sentiment. Et en écoutant miss Evangeline lui faire avec simplicité un cours de science archéologique, il sentait augmenter Vamour qu'elle lui inspirait, il l'aimait pour sa beauté, pour son intrépidité et il aimait aussi son esprit cultivé.
Us résolurent de faire halte à Medj-del-Andjar, village pittoresque bâti sur un contrefort de l' anti- Liban. Après avoir donné des ordres pour leur installation de la nuit et pour le repas du soir, miss Evangeline et Nicolas se mirent à escalader une colline située en face de celle où est bâti le hameau de Medj-del-Andjar, et sur laquelle se trouvent les ruines d'un temple. Le livre de Robertson à la main, la jeune fille recherchait les monolithes qui indiquent l'endroit cti se trouvait jadis la porte, puis ils prirent leur album et firent un croquis de ces amoncellements de granit que les plantes grimpantes entourent de mille festons. Gomme Nicolas faisait remarquer à la jeune fille que son dessin était mieux fait que le sien, elle le lui tendit en lui disant :
— Eh bien, gardez-le en souvenir de ce voyage. Lorsque nous serons, vous au pôle nord, moi, sous l'équateur, peut-être ce petit croquis vous rappellera Evangeline, votre compagne d'excursion.
Il prit le dessin, le mit dans son album, plaça Talbum sur son cœur, puis il voulut lui dire mille vérités, entre autres celle-ci : que loin d'elle il ne pourrait plus vivre. Mais cette fille étrange, tout à la fois pleine de candeur et d'audace, l'intimidait, et il ne sut que balbutier une phrase absurde et banale.
Le lendemain, de bon matin, ils s'engagèrent à la suite de leurs guides dans une vallée de l'anti-Liban puis ils atteignirent une gorge aride et désolée nommée Vadi-el-Koru . Les guides se mirent à leur conter les vols et les assassinats que les Druses avaient commis dans ces parages. Les guides étaient Maronites, comme tels ils détestaient les Druses et ils se complaisaient de conter les méfaits de leurs ennemis en les exagérant. Evangeline écoutait curieusement et sans manifester la moindre peur. C'était décidément une vaillante fille, car en écoutant le récit de ces attaques barbares et sanglantes son œil brillait, sa figure s'animait. On aurait dit qu'elle aspirait àassisteràune de ces attaques imprévues et souvent meurtrières.
Le désert de Sakhra est long, la loquacité des guides s'épuisa. Evangeline resta èongeuse et silencieuse ; Nicolas la regardait et se demandait à quoi elle pojivait bien rêver. Soudain elle rompit le silence et lui dit :
— Ne trouvez-vous pas, comte, que notre vie n'est qu'un reflet de la nature ? Celle-ci change d'aspect à chaque instant : elle est là-bas riante, poétique, ici elle est sombre, morne, désolée. Après le plateau off'rant une vue grandiose et des horizons sans fin, vient la gorge étroite qui vous paraît être sans issue. Après la plaine fertile, le désert aride. Ainsi est
notre vie morale qui n'est que l'œuvre de notre imagination, et parfois, cette vagabonde et folle imagination nous montre un avenir riant et sans limites à notre bonheur, une minute après elle nous laisse entrevoir un présent terne, un avenir fertile seulement en douleurs.
Le jeune homme tressaillit en l'entendant parler ainsi, car sa voix avait un accent douloureux.
— Auriez-vous déjà souffert, miss Evangeline? lui dit-il.
— Qui n'a pas souffert I murmura-t-elle.
— La vie nous réserve bien des tristesses, c'est vrai, reprit Nicolas. Mais pour nous, hommes, une chose doit nous consoler, c'est que nous pouvons la traverser ayant une compagne aimée à nos côtés. Tout occupés à débarrasser la route devant elle des caillouxet des ronces, nous ne sentons pas les déchirures que ces ronces nous font à nous-mêmes. La femme, heureuse de se sentir aimée et protégée, oublie les tristesses et les misères de la vie, ou du moins elle les supporte avec plus de résignation.
Elle l'écouta tout en plongeant son regard dans le sien. On aurait dit qu'elle voulait lire au fond de son âme comme pour y découvrir ses plus secrètes pensées ; puis sans répondre et changeant brusquement de sujet de conversation :
— Il faut nous presser, fît-elle, pour que la nuit ne nous surprenne pas dans ces parages. Et elle donna un coup 'de cravache à son cheval, qui se cabra sous cette insulte et partit ensuite d'un galop endiablé.
Nicolas lança aussi son cheval, tout en se posant ces deux questions :
12i LES ROSES SANGLANTES.
— Quelle douleur a-t-elle éprouvée ? M'aimera-telle?
Ils firent halte à Bessima, petit village huche sur un contrefort à pic qui domine un torrent impétueux. Dans la paroi du rocher il y a des grottes sépulcrales ; ils allèrent les visiter. Ce lieu est superbe d'horreur; ces sépulcres sauvages plurent tellement à la jeune fille, qu'elle s'installa une heure dans l'un d'eux, et comme Nicolas lui faisait remarquer que cet endroit était humide et qu'elle y prendrait mal : « Tant mieux, fit-elle, vous aurez la bonté de faire déposer mon cercueil ici, j'y serai bien.
— A votre âge... pourquoi ces idées lugubres ? l'avenir s'ouvre rose et brillant devant vous. »
— Non, il est sombre comme mon passé.
Il prit sa main dans les siennes, et il voulut la questionner afl'ectueusement ; mais elle retira sa main par un brusque mouvement, et se levant elle se mit à parler fiévreusement dés beautés sauvages de ces sites.
Nicolas se taisait, car il pensait à autre chose, il se demandait quelles étaient les douleurs qui déjà avaient pu faire soufl'rir cette jeune fille. Urie chose le préoccupait aussi beaucoup, connaître le fond du cœur d'Évangeline, et savoir de quelle nature étaient les sentiments qu'il lui avait inspirés ; elle se montrait heureuse de l'avoir pour compagnon de voyage, elle lui .témoignait une grande sympathie, mais ceci pouvait fort bien n'être que ce sentiment banal qu'on éprouve pour un homme du monde, respectueux, empressé, d'un esprit agréable, et lorsqu'on a la bonne chance de rencontrer cet homme dans un pays étranger et sauvage, on apprécie plus vi-
vement cette bonne fortune, et Ton en témoigne sa satisfaction plus chaleureusement. Et si les yeux de la blonde miss avaient la limpidité de la loyauté, si tout en elle était franchise et simplicité, son cœur pourtant restait muré, il ne parvenait pas à y lire ; ceci rirritait, mais en même temps servait de stimulant à son amour ,; le trésor que l'on est sûr de pouvoir posséder un jour, vous apparaît toujours (f une valeur moindre à celui dont la possession vous paraît incertaine.
En quittant Bessima et jusqu'à Damas, la route est un enchantement, les sites étranges et féeriques se succèdent devant vos yeux. Ils suivirent à^ pied, appuyés Tun sur l'autre, une route qui longe une muraille de rochers élevés de plus de six cents mètres. Le spectacle devenait si beau, qu'ils se taisaient ; la vraie admiration est muette, tandis que la banale se traduit par des phrases. Après une heure de marche, ils se trouvèrent soudain au milieu de jardins en terrasse, toute la flore asiatique y montrait son coloris éblouissant, les arbres y faisaient un frais ombrage. Et servant de cadre à ces jardins fleuris et verdqyants, une plaine stérile et pierreuse, et plus loin des collines crayeuses et dénuées de toute espèce de végétation ; le contraste était brutal, mais il faisait bien ressortir ces gracieuses oasis fleuries.
Ils arrivèrent à Damas. Étonnés ils s'arrêtèrent devant une sorte de construction bariolée de grandes raies tricolores. Sur une des façades, un artiste sans talent du reste a badigeonné un immense bateau à vapeur. Leur guide leur apprit que c'était un khan, mais ne sut pas leur expliquer le pourquoi de cette
126 LES ROSES SÂNGLAin:ES.
peinture. Ils passèrent la nuit dans ce khan, désirant arriver le matin sur les hauteurs dominant l'oasis de Damas, afin de mieux jouir du spectacle.
Je connais peu de panoramas aussi splendides que celui qui se déroule aux pieds du voyageur qui arrive à cette montagne crayeuse qui domine Damas ; cette grande cité vous apparaît tout à coup avec ses coupoles et ses minarets s'élevant fièrement vers les nues. Gomme un colosse, le vaisseau de la grande mosquée se dessine en masse noirâtre, écrasant par ses dimensions les constructions qui l'entourent. Toutes les maisons sont en terrasse, on ne voit que jardins aériens ; une immense ceinture de verdure faite de beaux arbres et de gras pâturages entoure cette ville, et puis, à perte de vue, en faisant cadre à ces monuments, à ces fleurs, à cette verdure; le désert morne et sombre I C'est grandiose, et cela ne ressemble en rien aux sites tant admirés de la Suisse ou de l'Allemagne.
Après avoir contemplé longuement ce coup d'œil, féerique, nos deux voyageurs, conduits par leurs guides, s'engagèrent dans un sentier escarpé et se trouvèrent dans le quartier de Salahiyèh ; chaque muraille contient des coupoles mauresques et des tombeaux. En Orient la vie heurte toujours la mort, le sépulcre est toujours placé près de l'habitation du vivant, et le présent se montre constamment à côté du
Une femme moins foncièrement honnête que miss Évangeline aurait prié Nicolas de se loger dans un autre hôtel, par crainte des suppositions malveillantes du monde. Elle, sans songer même qu'elle pouvait se compromettre en agissant ainsi, dit sim-
plement à Nicolas : « Descendons à la locande ou hôtel de Palmyre, et veuillez y faire préparer deux appartements confortables.» Et ceci augmenta encore l'estime du jeune homme pour elle.
Pendant qu'elle s'installait dans son appartement, il courut à la poste et il y trouva une longue lettre de son père, qui lui disait que les Kolokoff étaient toujours charmants pour lui ; il lui contait qu'ils faisaient à eux trois des pêches miraculeuses tous les matins ; il terminait sa lettre en priant son fils de ne pas s'inquiéter de lui, et de prolonger son séjour dans le Liban si ce voyage lui semblait agréable.
Nicolas lui répondit de suite; il lui parla des beautés agrestes des sites qu'il avait parcourus, mais il ne lui dit pas un seul mot sur la jolie compagne de voyage qu'il avait eu le bonheur de rencontrer.
Après une journée de repos, nos deux excursionnistes commencèrent à visiter la ville capitale de la S3rrie et la ville la plus considérable de la Turquie d'Asie ; elle fait un important commerce avec les Arabes du désert, il y règne une grande activité. Le pacha de Damas est un des premiers de l'empire, car il possède le titre de conducteur des caravanes sacrées, c'est-à-dire de celles qui se rendent à la Mecque. Le séraskier ou command^jit en chef des troupes du Liban a sa résidence à Damas. Tout concourt donc à donner une grande importance à cette ville, qui compte 150,000 habitants.
Appuyée sur le bras de Nicolas, Évangeline voulut tout visiter, les bazars où s'étalent tous les produits de la Perse et des Indes, les fabriques où se font ces abayèh tissées d'or pur et de soie ; ensuite ils visitè-
rent tous les monuments. Damas possède trois cents mosquées et beaucoup d^antiquités. En fille d*Eve, curieuse du fruit défendu, la jeune Anglaise voulut absolument visiter la grande mosquée, mais le gouverneur de Damas, quoique fort aimable, s'y opposa, faisant observer que le fanatisme est encore très grand dans cette ville, et qu'il y aurait danger pour elle, femme, de braver la défense faite aux étrangers et surtout aux femmes d'entrer dans ce isancluaire; mais il la fit monter dans une maison voisine, et de la fenêtre elle put voir ce superbe monument qui est enclavé dans les nombreux bazars, et entouré d'un mur de maçonnerie; il occupe un espace rectangulaire de 160 mètres de long sur 105 de large; il se compose d'«ne cour rectangulaire à portiques dont le côté sud est occupé parla mosquée proprement dite qui est formée par une ancienne église chrétienne ; elle est divisée en trois nefs parallèles au grand axe de l'édifice ; elle est recouverte par trois toits à frontons triangulaires et soutenus à l'intérieur par une double colonnade d'ordre corinthien ; ces colonnes, hautes de sept mètres, sont surmontées d'arcs en plein cintre qui supportent une double toiture.
La vue extérieure lui fit regretter encore plus de ne pouvoir visiter l'intérieur.
Pendant dix jours, toujours en tête-à-tête, ils visitèrent monuments et ruines, puis Nicolas conta à la jeune fille l'histoire de cette grande dame anglaise, lady Pembrok, qui après une vie galante et fort accidentée est venue se remarier en Syrie avec l'Arabe Mijoël, un simple chamelier, conducteur de caravanes. Évangeline se montra très désireuse de faire
la connaissance de son excentrique compatriote. Un motif se présentait pour excuser et expliquer leur visite ; ils résolurent de demander au mari de l'exlady Pembrok de leur servir de guide de Damas à Palmyre, et une après-midi ils se rendirent chez elle ; ils la trouvèrent habillée en Bédouine, mais elle les reçut en grande dame européenne, affable et empressée ; elle leur fît visiter son palais, qui est le plus beau de Damas après celui qu'habite Abd-el- Kader.
Damas l'emporte sur toutes les autres villes orientales par la beauté de Tarchitecture arabe. Vus de Textérieur, palais, simples maisons et bouges ont le même aspect ; mais derrière ces murs misérables se cachent des habitations élégantes dans lesquelles riiflagination arabe a déployé ses instincts poétiques. Le palais de M""* Mijoël est un des plus luxueux et des plus brillants caprices de Tart arabe ; un corridor étroit et voûté vous conduit dans une cour extérieure, au milieu de laquelle s'élève un bassin dont les parois sont de marbre et de mosaïques alternés, quatre siphons de formes bizarres y font couler une eau tiède et parfumée, des fleurs rares entourent ce bassin qui est ombragé par deux saules pleureurs et par des orangers et des citronniers. Sur une des faces de la cour se trouve une grande baie ogivale formant portique et entourée d'un divan recouvert de soie pourpre. Évangeline ne pouvait se lasser d'admirer cette cour formant un si beau jardin, et son admiration devint bien plus grande encore lorsque la maîtresse de ce palais lui eut fait visiter les salons, avec leur bassin octogone, leur parquet de marbre et leur profusion de riches bibelots.
Gomme sièges, des nattes, des tapis, des coussins jetés de tous côtés avec un artistique désordre. Les parois des murs attirèrent l'attention de Nicolas ; ils sont revêtus de plaques de marbre découpées en arabesques si élégantes, si fines, qu'on les prendrait pour de la dentelle. Évangeline regardait curieusement ce plafond en bois peint, ayant au milieu une grande rosace renfermant dans ses replis des petits miroirs.
Lady Pembrok causa de l'Europe, de l'Angleterre, tout comme si elle ne vivait pas retirée dans le Liban depuis vingt ans ; elle a de l'instruction et une grâce parfaite; elle se montra femme du monde, et non Bédouine. Après avoir offert une collation aux jeunes gens, elle les conduisit dans un grand jardin attenant au palais ; toute la riche flore asiatique s'y étale. La jeune Anglaise, profitant de la permission, se cueillait un bouquet et M""" Mijoël l'aidait, mais soudain, laissant tomber les fleurs qu'elle tenait dans ses mains, elle pousse un cri de joie et va sans façon se jeter au cou d'un Bédouin qui entrait dans le jardin.
Le prenant ensuite par la main, elle vient le présentera ses visiteurs. « Le cheïk Mijoël, «leur dit-elle avec un sentiment de fierté qui se reflétait sur son visage*
Mijoël est non seulement un fort bel homme, mais c'est encore un caractère noble et un cœur délicat. Lorsque lady Pembrok voyageant seule en Syrie le vit et devint amoureuse de lui, elle lui fit franchement l'aveu de son amour* « Si tu veux m'épouser, lui dit-elle, je fei*ai de toi un riche et grand seigneur. — L'homme, lui répondit-il, est tout par
LES BOSES SANGLANTES. 131
lui-même, rien par sa femme. Je suis ce que je suis, comme fortune j'ai ce que je gagne, si tu m'aimes je veux bien l'épouser, mais à condition que tu viendras vivre avec mes autres femmes sous la tente ! »
Lady Pembrok était ou bien éprise ou bien originale, elle accepta, et pendant trois ans elle a vécu en sauvage Bédouine sous la tente, partageant avec deux autres femmes l'amour de son époux. Enfin, à force d'adresse et de tendresse, elle l'a décidé à répudier ses rivales ; elle s'est fait bâtir ce palais à Damas. Mijoël a consenti à l'habiter avec elle, mais il a continué son métier de conducteur de caravanes, il ne dépense que l'argent qu'il gagne.
Voilà un fils du *désert qui donne un grand exemple de délicatesse aux coureurs de dots européens I
Évangeline connaissait ces faits,elle les avait loués, et elle regardait avec une curiosité sympathique cet homme. On causa un instant de choses et d'autres, ensuite Nicolas lui demanda s'il consentirait à leur servir de guide pour aller aux ruines de Palmyre. •
— Pourquoi pas? répondit Mijoël, c'est mon métier d'être conducteur de caravanes.
On discuta le prix, l'ex-femme du gouverneur des Indes assista au marché sans paraître gênée, on voyait qu'elle avait pris son parti en femme d'esprit, de l'état de son mari.
Quatre jours après, Mijoël arrivait de grand matin à l'hôtel de Palmyre, il était suivi d'une nombreuse escorte armée jusqu'aux dents, et comme Évangeline s'en étonnait, il lui apprit que la route qui
conduit de Damas à Palmyre est infestée de Bédouins pillards qui attaquent fréquemment les caravanes. Lajeune fille fut enchantée de cette nouvelle, et s'écria gaiement : « Quelle chance ! s'ils nous attaquent, j'assisterai à une petite bataille ! »
Nicolas vérifia ses pistolets d'arçon, et satisfait de cet examen, les remit à leur place.
Évangeline demanda à s'armer elle aussi d'un revolver, mais Mijoël lui déclara galamment qu'il se ferait tuer dix fois plutôt que de laisser un bandit s'approcher d'elle.
. On se mit en marche.
D'abord Nicolas put, comme par le passé, chevaucher librement à côté de la jeune fille ; mais arrivé au défilé réputé dangereux, Mijoël le pria poliment de suivre lajeune fille et de le laisser, lui, prendre place à sa droite, et comme il protestait, le Bédouin ajouta d'un air ferme et décidé que c'était son droit et son devoir d'être à côté de la voyageuse dans tous les passages dangereux.
Nicolas se résigna à céder sa place ; il chevaucha tristement en arrière, fort désolé de ne plus pouvoir causer avec sa compagne ; l'âpre jalousie ne tarda pas à le mordre au c^ur. Mijoël était galant, empressé avec Évangeline, et celle-ci se montrait charmante pour lui; il lui parlait, que lui disait-il? Nicolas ne pouvait l'entendre, mais ce qu'il pouvait voir, c'est qu'elle l'écoutait attentivement.
Jaloux d'un Bédouin! d'un guide salarié I pourquoi pas ? Lady Pembrok, belle, riche et de fort grande naissance, n'avait-elle pas aimé cet homme!
Ce qui est étrange, absurde même, n'a-t-il pas toujours le privilège de séduire les femmes
Et les Anglaises, plus femmes en ceci que toutes les autres Européennes, n'adorent-elles pas tout ce qui est fantasque et original ?
Aimer un fils du brûlant désert est une chose éminemment originale. Évangeline était Anglaise et elle était un peu fantasque. Du reste ce Mijoëlétait beau, il possédait une beauté séduisante. Ses yeux, comme un miroir fidèle, montraient la passion ardente qui brûlait son cœur.
A côté de cet homme, Nicolas, qui n'était que ce qu'on appelle en Europe un assez joli garçon, devait sembler fade et sans conséquence» Voilà toutes les réflexions qull se faisait, et il devenait maussade, et il faisait connaissance avec ce tourment digne de Tenfer qu'on nomme jalousie.
Enfin on arriva à Djenout, où Ton devait passer la nuit. La jeune fille remarqua la mine piteuse du jeune homme.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda-t-elle avec un affectueux intérêt.
— Ce que -j'ai... promettez-moi de ne pas vous fâcher et je vous le dirai.
— Je promets, dites.
— Eh bien I je suis jaloux de Mijoël.
Elle partit d'un franc éclat de rire, puis son hilarité calmée, elle tendit la main au jeune homme et lui dit : « Au fait, je me suis conduite en peu aimable camarade, je vous ai trop oublié, tout au charme des histoires de brigands que me contait Mijoël, pardonnez-moi. »
Il baisa mille fois sa petite main, et lui dit en fixant sur elle des yeux énamourés: « Si voua saviez combien je vous aime ! »
134 tfiS ROSES SANGLANTES.
Elle retira sa main, rougit un peu, et répondit : « Moi aussi j'ai une grande sympathie pour mon compagnon de voyage, et il me semble que notre amitié date déjà de dix ans. »
Il allait protester contre ce mot amitié, mais elle changea de conversation, parla du temps qui devenait menaçant.
Mijoël vint annoncer qu'en effet Torage approchait, que bientôt il se déchaînerait sur la mon* tagne, ce qui rendrait peut-être les routes impraticables pour le lendemain. Il ne se trompait pas. On soupa au bruit du tonnerre et à la lueur des éclairs. Mijoël était un cheik, et non un guide ordinaire ; il était instruit, parlait élégamment le français et l'anglais, il était enfin le mari d'une des plus grandes dames de l'Angleterre. Aussi Évangeline et Nicolas le traitaient en homme du monde, et ils lui ;avaient offert une place à leur table.
L'Arabe paraissait vivement impressionné de la beauté d'Évangeline, ses yeux ardents se fixaient à chaque instant sur elle, il se mettait en frais de galanterie et d'esprit pour lui plaire, ce qui impatientait très fort Nicolas de Kouschoff, qui dissimulait mal son dépit»
Le dîner fini, la jeune fille alla sur le seuil de la porte ; elle revint bien vite se rasseoir autour de la table, car l'orage était déchaîné, le tonnerre grondait, et son roulement, répercuté par tous les échos de la montagne, faisait un fracas effrayant. « Quelle triâte soirée, dit'clle^ si au moins, mon bon Mijoël, vous aviez quelques belles histoires à me conter I
— Je sais peu d'histoires, miss, mais je connais de vieilles légendes, lui répondit-il.
LES ROSES SANGLANTES. 13o
— Des légendes I je les adore. Je vous en prie, . contez-m'en une, voulez- vous?
— Un fils du désert, miss, veut toujours ce que désirent les femmes qui sont aussi belles que vous.
Et d'une voix chaude et harmonieuse, il fît le récit suivant :
Dans la vallée de Vadi-esch-Chaïr, par une belle nuit d'été, un Arabe cheminait lentement en égrenant son chapelet d'ambre jaune.
La lune éclairait la terre d'une clarté pâle et incertaine, le silence de la nuit n'était troublé que par les cris du chacal et par le bruissement des feuilles caressées par la brise.
Fazil, tel était le nom de l'Arabe, s'arrêta soudain, car un singulier spectacle venait de s'offrir à sa vue. A sa gauche était un grand brasier et une forme noire s'agitait dans un cercle de feu.
— Par Allah I s'écria-t-il, qu'est-ce que cela peut bien être?
Il dirigea ses pas vers ce feu, et voici ce qu'il vit: Le feu brûlait en cercle, au milieu du cercle un serpent se tortillait droit sur sa queue, le cercle allait en se rétrécissant et se rapprochait ainsi de lui. Affolé de peur, il poussait des cris de détresse.
Fazil considéra ce singulier spectacle avec surprise. L'animal est pervers et dangereux, se dit-il, et le feu a bien raison de vouloir le consumer.
Mais le serpent, l'ayant aperçu, lui tint ce langage: « Qui que tu sois, ô noble étranger, laisse la pitié entrer dans ton âme, considère dans quelle horrible situation je me trouve ; il m'est impossible de sortir de ce cercle sans tomber dans le brasier, pourtant les flammes se rapprochent, déjà je sens
leurs acres morsures, une mort affreuse m'attend, saiive-moi et compte sur mon éternelle reconnaissance. »
Fazil, ému, hésitait ; mais se disant qu'après tout cette bête avait mille fois mérité ce châtiment, il ne fît rien pour lui veniç en aide.
Le serpent s'écria alors : «Eh quoi! la douce fleur de la compassion n'aurait-elle pas germé dans ton âme? Pourrais-tu me laisser mourir sans me prêter secours? »
Les flammes se rapprochaient toujours; elles caressaient la victime de leurs baisers de feu.
— Sauve-moi I oh I sauve-moi I ma gratitude pour toi sera éternelle, et en souvenir de ce service, ma race entière cessera d'être l'ennemie de la tienne.
Fazil , touché de ces prières et de ces promesses, tendit son bâton par-dessus les flammes ; le reptile s'y enroula prestement, et, prompt comme l'éclair, il se déroula, bondit au cou de son sauveur, et il l'enserra si fortement que celui-ci, à moitié étouffé, lui dit: « Prends garde, dans l'élan de ta reconnaissance, tu vas m'ôter la vie !»
Maître serpent fît entendre un sifflement railleur. — Vraiment, tu as été assez naïf pour compter surina gratitude, et il menaçait de sa morsure venimeuse son libérateur.
— Eh quoi! bête perfide et méchante, je viens de te sauver la vie et déjà tu songes à payer ce service éclatant en me donnant la mort I
N'as-tu pas honte d'une ingratitude aussi noire ! tu es la plus perverse des bêtes perverses.
— Je ressemble aux humains, mon oher.
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— Tu mens, s'écria Fazil, tu calomnies les hommes.
— Allons donc ! s'écria le reptile, les hommes sont les plus ingrats de tous les animaux de la création.
— Tu mens, dit l'Arabe avec indignation.
— Veux-tu que je te prouve que je dis la vérité? Voici le marché tjue je te propose : nous allons interroger les trois premières créatures que nous rencontrerons ; si des trois, une seule te donne raison,- tu auras la vie sauve, tu le vois, je suis un généreux ennemi. Mais si toutes les trois sont de mon avis et si elles affirment que l'homme est l'être le plus ingrat de la création, alors, foi de serpent I je te plonge mes dents dans la gorge.
Fazil accepta avec joie ce marché, bien certain que les trois avis lui seraient favorables ; il se mit en route ayant toujours l'affreuse bête enroulée autour du cou.
En passant auprès d'un grand et bel arbre dont les branches retombaient jusqu'à terre, le serpent dit à Fazil :
— Demandons-lui son avis.
L'Arabe s'arrêta et dit :
— Bel arbre, quelle est ton opinion sur ces rois de la création qu'on nomme hommes ?
— Ces êtres pervers, s'écria l'arbre, sont les animaux les plus méchants qu'il soit sur terre, la belle fleur gratitude ne fleurit jamais dans leur cœur; il n'est pas de jour que les hommes ne me donnent des preuves cruelles de leur ingratitude ; ils arrivent vers moi las et brûlés par les rayons ardents du soleil, je leur offre généreusement la fraîcheur de
mes ombrages, ils se reposent et au moment de partir, au lieu de me remercier, Tun enfonce la lame de son couteau dans mes flancs, l'autre coupe une de mes plus belles branches et la rejette froissée et mutilée à quelques pas de moi ; et pourtant ces êtres privilégiés savent que comme eux je dois l'être à Allah ! que comme eux je suis né, je vis, je respire, -je souffre et je meurs!
Ils font le mal en pleine connaissance de cause, frivoles et insouciants ils rendent le mal pour le bien I
— Tu entends I tu entends, s'écria joyeusement le serpent en resserrant ses anneaux autour du cou de sa victime.
— Pitié ! murmura Fazil, à moitié étouffé; c'est l'avis d'une seule créature , et il se remit en marche.
Bientôt ils arrivèrent devant une fontaine à l'eau claire et limpide.
— Arrête, dit le serpent et pose-lui la question. Fazil obéit.
— La reconnaissance des humains ! s'écria la fontaine avec aigreur ; mais c'est une chimère ! l'ivraie de l'ingratitude seule fleurit dans leur cœur! jugez plutôt. Tous les jours je vois arriver près de moi des voyageurs, la gorge desséchée par la chaleur et la poussière de la route, ils sont altérés d'eau comme en avril la gazelle est altérée d*amour. Bien vite je leur offre mon onde fraîche et limpide, ils s'y abreuvent avec volupté, ils retrouvent la gaieté et le bienêtre; puis, au moment de s'éloigner, pour me remercier, l'un jette des ordures dans mon onde pure,
Tautre crache dedans. Voilà la gratitude des hommes.
Le serpent fit entendre un sifflement aigu et joyeux.
— Tu entends I et il resserra encore ses anneaux et approcha sa vilaine bouche de celle de l'Arabe, comme pour montrer qu'il prétendait choisir cette bouche menteuse pour y déposer son venin mortel.
— Grâce, grâce î soupira Fazil. Tiens ta parole, attends que le troisième avis ait prononcé mon arrêt de mort.
Il se remit en route avec découragement, la crainte était entrée dans son cœur.
Au détour d'un sentier, ils rencontrèrent un vieillard courbé par l'âge et par les misères de la vie.
— Tiens, s'écria le serpent, je vais moi-même consulter cet homme, et tu seras condamné par ton semblable.
— Dis donc, l'ami, dit le serpent au vieillard, tu dois avoir de l'expérience, ton corps annonce qu'il y a longtemps que tu vis sur cette terre, faismoi le plaisir de répondre à cette question :
La fleur embaumée de la reconnaissance germet-elle dans le cœur des hommes ?
Le vieillard s'arrêta, il vit la triste situation de Fazil, et il observa sa figure anxieuse, et connaissant la perversité du serpent il comprit que cette bête jouait à cet homme un tour de sa façon et il usa de prudence.
— Avant de répondre à ta question, lui dit-il, permets-moi de te demander pourquoi tu me l'adresses ?
Le serpent lui expliqua toute Taffaire.
— Oh I oh! dit le vieil Arabe, tu me fais un conte, maître serpent, si tu t'étais trouvé enfermé au milieu -d'un cercle de feu, cet homme n'aurait pas pu te sauver sans se brûler, et je ne lui vois aucune brûlure. '
— Pourtant c'est la vérilé, et il expliqua l'histoire du bâton.
— Nouveau mensonge, jamais tu n'aurais eu l'adresse de t'enrouler si prestement, tu es pervers mais non agile.
— Eh bienl je vais te prouver mon agilité.
Tends-moi ton bâton ; et le serpent se déroula prestement du cou de Fazil et bondit à terre, mais plus prestement encore, le vieillard lui asséna un grand coup de bâton, et lui écrasa ensuite la tète 80us*le talon de sa botte.
Et comme Fazil, heureux d'être débarrassé de son terrible ennemi, remerciait avec effusion son libérateur.
— Mon ami, lui dit le vieillard, crois-en l'expérience de ma barbe blanche : il faut toujours battre ses ennemis avec leurs propres armes. S'ils sont rusés et fourbes, il faut l'être plus qu'eux, s'ils sont lâches et perfides, il faut les surpasser en perfidies et s'ils sont plus forts que nous, il faut les vaincre par la ruse.
— Bravo! s'écria Évangeline, le vieil Arabe était fort sage et ses conseils sont bons à suivre.
— Ils sont peu chrétiens, fit observer Nicolas.
— C'est possible, riposta la jeune fille, mais en fait de vengeance je suis, moi, de la religion de Mahomet : dent pour dent, œil pour œil.
En disant cette phrase les yeux de la jeune miss brillaient d'un feu étrange.
— Oh! dit Mijoël, vous pensez en Arabe, miss, et j'en suis fier. Nous, fils du désert, nous bravons la torture, nous bravons la mort avec joie pour sauver ceux que nous aimons ; mais pour écraser nos ennemis nous bravons même l'enfer. Celui qui ne sait pas se venger, ne sait pas aimer.
— Tu as raison, Mijoël, lâche est celui qui peut oublier sa vengeance !
L'orage avait cessé, Mijoël se leva pour aller donner des ordres à ses hommes, Nicolas vint se mettre à genoux devant la jeune fille :
— Miss Evangeline, lui dit-il en la regardant tendrement, si un homme vous a offensée, si vous avez un ennemi, dites-le-moi, avec bonheur j'irai jouer ma vie dans les hasards d'un duel pour vous venger.
Elle tressaillit, fixa sur les yeux du jeune homme ses grands yeux rêveurs, puis elle lui dît : — Vous paraissez loyal et bon, vous, Nicolas.
— Je suis ce que je parais, mettez-moi à l'épreuve. Elle lui tendit la main, puis souriant répondit : —
Oui, lorsque j'aurai un ennemi, mais pour le moment je ne m'en connais pas. La pluie a cessé de tomber, le tonnerre ne fait plus entendre son bruit terrible, venez, sortons un instant, et elle se leva et se dirigea vers la porte.
Il la suivit, ils sortirent, et il lui offrit le bras; ils marchèrent un moment silencieux; elle étaitrêveuse, mais lui était joyeux, un rayon d'amour échauffait son cœur, et illuminait tout autour de lui.
La lune éclairait la montagne d'une clarté douce et pleine de volupté, la terre exhalait cette bonne
odeur qu'elle exhale après les pluies d'été ; les fleurs, elles aussi, embaumaient l'air, tout dormait, tout était calme et mystérieux dans ces régions sauvages mais si belles ; ils marchaient toujours sans rien se dire, elle s'arrêta devant un rosier sauvage, elle voulut cueillir une de ses fleurs, lui se pencha vivement pour la couper, leurs visages s'effleurèrent; alors perdant la tête, il entoura de son bras la taille de la jeune fille, il l'attira brusquement vers lui, et ses lèvres se posèrent sur le front d'Évangeline, qui se rejetant brusquement la tête en arrière, poussa un cri d'effroi. La lune éclairait son visage, il la vit devenir fort pâle ; il sentit ses mains qu'il tenait dans une des siennes devenir glacées, il eut peur, et la prenant dans ses bras, il l'emporta en courant jusqu'au khan; il la déposa doucement sur une chaise, et se mettant à genoux devant elle, il lui dit: « Evangeline, ma bien-aimée, ma fiancée chérie, revenez à vous. »
Elle ouvrit les yeux, elle semblait sortir d'un rêve.
Il répéta doucement, en prenant sa main et en y posant ses lèvres : Ma bien-aimée fiancée.
— Votre fiancée ! Votre fiancée I avez-vous dit ?
Elle prononça ces paroles en fixant sur lui un regard égaré.
— Oui,ma fiancée,Évangeline,et bientôt je l'espère ma femme. Sachez bien que faire de vous la comtesse de Kouschoff est mon rêve le plus cher.
. — Moi! comtesse de Kouschoff l oh! quelle horreur... Et se levant brusquement, elle sortit en courant; et elle alla se barricader dans sa chambre, laissant Nicolas consterné et fort surpris. Quelle horreur 1 avait-elJe dit. Que pouvait signifier cette
tES ROSES SANGLANTES. 143
phrase ? celle qu'il avait cru pure et chaste seraitelle donc indigne de porter le nom d'un galant homme ?
Il passa la nuit entière à courir dans la montagne pour essayer de calmer sa douleur et son agitation fiévreuse ; il aimait Évangeline, il le sentait hien a présent, d'un amour profond ; il aurait pu se dire qu'après tout elle était assez aimable avec lui pour qu'il eût un coupable espoir, et que dans ces longs tête-à-tête, ces lieux poétiques et déserts lui seraient de puissants auxiliaires pour arriver à la séduire. Mais Nicolas était un honnête homme, il n'avait que vingt-cinq ans, et il faut que l'homme soit bien pervers pour l'être déjà à cet âge ; et enfin en subissant le charme de cette fille naïve, naturelle et pas un brin coquette, qui était intelligente, très instruite et belle à l'impossible, il avait caressé depuis quelques jours un doux espoir dans son cœur; celui qu'elle serait sa compagne. Il l'aimait telle qu'il avait supposé qu'elle était, c'est-à-dire pure et chaste, il lui était odieux de penser qu'il s'était trompé.
Ce sentiment était si fort en lui, que si elle fût venue lui dire : « Nicolas, je ne suis pas ce que tu as supposé que j'étais, mais je t'aime et je sei*^i à toi... » au lieu de lui ouvrir les bras avec un élan de passion il l'aurait repoussée avec colère.
Mais elle resta enfermée dans sa chambre, el; lui resta à courir dans la montagne.
Au jour, il revint vers le khan ; Evangeline déjà levée, était assise devant une tasse de thé fumant ; elle était très pâle, elle lui tendit la main, et dit simplement :
— Nicolas, comment avez-vous interprété la phrase qui s'est échappée hier soir de mes lèvres?
Et comme il hésitait à répondre :
— Ohl soyez franc, je vous en prie.
— Eh bieni balbutia- t-il, j'ai pensé que vous n'étiez plus libre, que déjà vous aviez aimé.
— Je vous jure que je n'ai jamais aimé, que je suis libre.
Il se laissa tomber à genoux. — Merci, lui dit-il, si vous saviez combien j'ai souffert.
— Relevez-vous, et promettez-moi de ne plus me parler d'amour.
— Ne plus vous parler d'amour ! alors que mon cœur en déborde... Mais mon Dieu, ayez pitié de moi. Vous ne m'aimez donc pas ?
— Si, je vous aime.
— Ah ! quel bien vous me faites... vous m'aimez, cher ange, si vous pouviez comprendre de quel bonheur vous inondez mon âme! A présent j'aurai tous les courages, même celui de ne pas vous dire mille fois par minute : je t'aime... je t'aime, ma vie esta toi ; mais dites-moi seulement que vous le croyez.
— Oui, je le crois, mais jurez-moi de m'obéir.
— Je le jure, et je tiendrai mon serment, car je comprends bien que ce n'est point sur une grande route, que je dois vous faire le serment d'un amour éleruel.
De désespéré, il devint radieux de bonheur; Évangeline était triste et fiévreuse, mais Nicolas se disait : « Les jeunes filles chastes ont toujours un sentiment d'épouvante en sentant l'amour prendre possession de leur âme ; « et cette tristesse lui prou-
vaut combien sa victoire élait complète, doublait sa joie.
Mijoël vint annoncer que tout était prêt pour le départ; en saluant Ëvangelîne, il la regarda longuement de ses grands yeux noirs, puis il regarda Nicolas. Je ne sais ce que Fair attristé de l'un, et Tair joyeux de l'autre lui firent supposer, mais sa figure devint plus blanche encore et son regard devint morne et farouche.
On se mit en route, Nicolas parlait, riait à propos de tout, Evangeline lui répondait à peine, et Mijoël restait muet et sombre. Un moment, il se trouva seul près de la jeune fille, qui lui dit :
— Tu es bien silencieux aujourd'hui, cheik?
— Oui ! fît-il, j'écoute.
— Tu écoutes ! et quoi donc?
— Le roucoulement des tourtereaux, répondit-il, il s'éloigna d'elle.
Enfin ils arrivèrent à Palmyre, Mijoël les installa d'une façon très confortable dans le meilleur hôtel de la ville; avant de partir il se présenta dans r.np* parlement d'Evangeline.
— Miss Evangeline Makerson, lui dit-il d'une voix émue et d'un air grave, je ne sais pas qui vous êtes, je ne connais pas votre situation sociale, je ne sais qu'une chose, c'est que je vous aime et je viens vous dire : Si jamais vous avez besoin d'un homme prêt à vous donner cœur, corps et âme, à se dévouer à vou? jusqu'à sacrifier sa vie, appelez-moi; où que vous soyez j'accourrai vers vous, à votre premier appel.
— Merci, Mijoël, j'ai foi en loi, et peut-être un jour viendrai-je le dire : Me voilà, je n'ai plus que toi au monde, sois tout pour moi.
— Ce jour-là sera un jour heureux pour moi, et qu'Allah fasse que je ne Fattende pas en vain!
Il s'éloigna de la jeune fille, en essuyant une grosse larme qui mouillait ses paupières.
Nicolas trouva une lettre de son père à la poste de Palmyre, les idées du général étaient claires, lucides; décidément, le trouhle qui avait un instant obscurci son cerveau était complètement dissipé. Il parlait des Kalakofî et du plaisir qu'il éprouvait en leur société, il contait ses parties de pêche qu'il appelait encore miraculeuses, et enfin il annonçait que Ivan de Perski était revenu ; il avait eu si chaud dans le désert qui conduit de JafTa à Jérusalem, que dès la première étape il avait renoncé à poursuivre son voyage. « Je voulais, disait le général, lui persuader d'aller te retrouver à Palmyre, mais malheureusement les beaux yeux d'une juive qu'il a rencontrée au bazar le retiennent ici. »
Nicolas bénit du fond de l'âme les grands yeux veloutés de celte fille d'Israël, car il aurait été fort contrarié d'être troublé dans ses longs tête-à-tèle avec Evangeline par son jeune fou d'ami.
Il répondit à son père que les ruines de Palmyre élaientsplendideset nombreuses, qu'il voulait les visiter en détail, prendre des croquis et qu'il profiterait de la bonne nouvelle qu'il lui donnait sur sa santé, et sur la manière dont il passait son temps, pour voir à loisir toutes les antiquités de Palmyre.
Une vie d'attachement commença pour Nicolas ; Evangeline redevenait rieuse et confiante, elle sortait toujours appuyée sur son bras ; d'abord elle voulut voir la ville, elle magasina, acheta toutes
sortes de bibelots, elle permit au jeune homme Se lui en offrir quelques-uns.
Lorsqu'ils furent reposés des fatigues du voyage, ils commencèrent à faire des excursions aux ruines ; ils choisissaient une place confortable et ombrée ; Nicolas lisait à haute voix V Histoire de Vantigne Tadmon^ et ils rebâtissaient tous deux en imagination la superbe cité, puis ils se promenaient à travers les ruines pour voir ce que le temps» ce grand destructeur, avait laissé debout de toutes ces merveilles de l'art humain; elle s'appuyait sur le bras de son compagnon, et lui heureux de ce doux contact, ne demandait qu'une chose, c'est que la promenade durât toujours.
Parfois ils cherchaient les coins les plus poétiques, et, s'asseyant l'un à côté de l'autre, ils prenaient leurs crayons et leurs albums et ils se mettaient à dessiner, échangeaient impressions et conseils; ils dessinaient tous les deux les mêmes sites et, le dessin terminé, Nicolas offrait le sien à Evangeiine, qui lui donnait celui qu'elle avait fait en échange.
Ils étaient très matineux, voulant profiter de la fraîcheur, ils apportaient leur déjeuner, et lorsqu'ils avaient bien promené, bien erré dans les ruines, et fait-leurs croquis, la jeune fille choisissait une large pierre, et gaiement mettait le couvert ; et là sous le ciel bleu, entourés d'un site d'une poQ^ie sauvage, ils déjeunaient en lète-à-tête, divaguant sur tout, sur l'histoire hébraïque, sur la science archéologique, sur les anciens dieux. Fidèle à son serment, Nicolas ne parlait plus de son amour... mais si sa voix se taisait sur ce sujet, ses yeux parlaient, eux,
148 LES aOSES SANGLANTES.
el ils disaient clairement à la jeune fille combien son amour grandissait de jour en jour, et elle tressaillait et rougissait.
Que de tendres déclarations ils se faisaient sans parler amour 1
Une légère émotion qui faisait trembler la voix; une main qui frémissait serrée par la main aimée, une fleur donnée, le bonheur avec lequel on se retrouvait le matin, le déplaisir qu'on avait à se dire adieu le soir, et pour quelques heures seulement... Tout cela n'était-il pas se dire : Je t'aime?
Tout cela ne disait-il pas : Nous nous aimons!
Pour peindre l'amour . vrai, le silence seul est éloquent.
Deux semaines, deux siècles de bonheur se passèrent ainsi.
Un jour, il n'était que huit heures et déjà nos amoureux étaient à parcourir les ruines de Palmyrc, qui sont situées sur un vaste plateau qui se Irouve à la base d'une chaîne de collines calcaires ; de ce plateau on descend par une pente douce et on arrive dans un grand désert de sable.
— Si nous allions y chercher de ces jolies petites pierres dont on fait des grains de chapelet ? dit Evangeline en montrant le sentier qui conduit au désert.
— Allons, répondit Nicolas.
Le chemin était pierreux et glissant, il était souvent forcé de la soutenir, puis à son tour il glissait et c'était des petits cris d'tffroi auxquels succédaient des éclats de rire ; on aurait dit une pensionnaire et un collégien en vacances.
Ils s'amusèrent pendant plus d'une heure à ra-
masser de ces pierres, si jolies qu'on se demande pourquoi on n*en fait pas des bijoux ; si elles ne sont pas considérées comme précieuses, c'est par la seule raison qu'elles ne sont pas rares.
De gros nuages noirs avaient taché l'azur du ciel sans qu'ils y prissent garde, soudain un éclair déchira la nue, le tonnerre gronda, la jeune fille tressaillit.
— Avez-vous peur du tonnerre? lui demanda Nicolas.
— Je n'ai peur de rien, mais aujourd'hui l'électricité qui est dans l'air me fait mal aux nerfs, mon cœur bat, et ma tète est lourde, rentrons.
Ils regagnèrent le sentier conduisant aux ruines, mais la pluie se mit à tomber par larges gouttes... Nicolas, apercevant une grotte taillée dans le roc, y conduisit sa compagne, elle avait pour tapis un sable fin et argenté, il étendit son plaid par terre, la fit asseoir dessus et il s'assit à côté d'elle. *
La grotte n'avait guère qu'un mèlre dehaut sur un de large, pas assez de place pour se tenir debout, juste assez pour être assis serrés l'un contre l'autre.
Tout à coup un second éclair déchira encore la nue, le tonnerre fît entendre un de ces grincements qu'imitent si bien les horribles mitrailleuses. Evangeline, se pressant contre le jeune homme et appuyant sa tète sur son épaule, lui dit :
— Ce bruit m'énerve ; et je ne sais pourquoi cet orage me fait peur, il me semble que la foudre va venir nous pulvériser, et nous jeter brusquement dans cet inconnu qu'on nomme l'autre monde.
Nicolas passa son bras autour de sa taille, et
Tatlirant vers lui, il lui balbutia une phrase incohérente. Il avait peur lui aussi, mais de luimême.
L'orage dura une demi-heure, puis le ciel se rasséréna, le soleil se dégagea de derrière les nuages, un de ses rayons entra jusque dans Tétroite retraite de nos amoureux, il vint se jouer dans les cheveux dorés de la jeune fille.
— Regarde, Evangelîne, lui dit Nicolas, le soleil vient vers nous comme pour fôter nos fiançailles !
— Hélas ! répondit-elle, elles se sont accomplies au bruit terrible du tonnerre et à la lueur du feu du ciel, c'est d'un lugubre présage.
— Quelle folie! serais-tu superstitieuse, toi si intelligente? Tien;», regarde à présent le ciel, il est bleu, et le soleil est splendide; la nature entière est en fête, ceci serait en tout cas un heureux pronostic>
— Oui, à présent... mais tantôt il était sombre et courroucé ; et elle resta soucieuse et pensive, lui, couvrait de baisers sa mignonne main, en lui disant : « Je t'aime de toute mon âme, sois tranquille, je saurai te rendre heureuse. »
Elle releva la tête, regarda bien le jeune homme dans le fond des yeux comme si elle voulait lire au fond de son âme; ce qu'elle y lut lui donna la preuve, sans doute, qu'elle était aimée bien sincèrement, car, prenant la main de Nicolas, elle la serra fiévreusement en lui disant : « Je t'aime ! » puis, et comme se parlant à elle-même, elle ajouta: « Ce qui est fait est fait... je veux tout oublier et prendre ma part du bonheur que donne l'amour... Et enfin ! s'écria-t-elle avec un accent de colère.,, est-ce ma
LES ROSKS SANGLANTES. 151
faute à moi si je t*ai aimé? n'est-ce pas la fatalité qui Ta voulu?
— Non, tu n'as pas commis une faute, mon ange aimé ; nous ne sommes coupables ni Tun ni l'autre, l'amour nous a vaincus ; du reste, aussitôt que tu le voudras, un prêtre bénira notre union, et si faute il y avait, elle se trouverait ainsi effacée.
— Viens , rentrons , dit-elle , en prenant son bras.
A partir de cet instant, la candide jeune fille se transforma en femme aimante, et Nicolas de Kouschoff passa quinze jours dans un enivrement tel, que son bonheur parfois l'épouvantait. Il y avait deux femmes différentes dans Evangeline; parfois elle se montrait triste et comme accablée de douleur, puis soudain, elle devenait gaie, rieuse et d'une folle tendresse ; mais sous quel jour qu'elle se montrât à lui il la trouvait admirablement séduisante et il en élaitamoureux à en perdre la raison.
Il Fallut songer au retour, le général de Kouschoff annonçait à son fils que le prince de Kolokoff attendait son arrivée pour repartir pour l'Europe ; il parla à la jeune fille delà nécessité où il se trouvait de retourner à Beyrouth, et comme il se montrait peiné de devoir mettre fin à ce'voyage :
— Mais, lui dit elle, peu importe, nous trouve* rons bien le moyen de nous voir en cachette à Beyrouth.
— Pourquoi en cachette ? J'espère bien avoir le droit de te faire la cour au grand jour ; ne suis-je pas ton époux devant Dieu, et ton fiancé devant les hommes? Tu me diras à qui mon père doit demander la main, et où sont tes parents.
— Plus tard, nous parlerons décela, lui réponditelle ; en attendant, nous nous verrons en cachette.
Nicolas pensa qu'elle voulait prévenir sa famille, avant qu'une demande officielle lui fût adressée, et il nlnsista pas.
Ils retournèrent à Beyrouth par la même route, ils revirent les sites que déjà ils avaient parcourus ensemble, se rappelèrent tous les détails de leur voyage; il lui contait combien il avait été jaloux du guide Mijoël, et ils devisaient gaiement et amou • reusementsur mille choses et bien d'autres encore.
Deux heures avant qu'ils fussent en vue de Beyrouth, elle exigea qu'il prit les devants, ne voulant pas se compromettre, et s'exposer à être vue avec lui.
Elle habitait une villa, située à Raz-Beyrouth; ils convinrent que chaque soir, dès que son père dormirait, Nicolas viendrait chez elle, elle aurait eu soin de renvoyer ses serviteurs ; l'endroit où était située sa maison était isolé et solitaire, nul ne surprendrait donc le secret des visites nocturnes du jeune homme.
Nicolas retrouva le général en excellente santé, l'esprit calme et lucide. Décidément l'avenir lui souriait; son père était guéri, il aimait et il était aimé; seul le passé se dressait parfois devant ses yeux, il revoyait son frère baignant dans son sang, il revoyait cet affreux spectre noir qui était venu souffleter son père avec des roses ensanglantées. Il croyait entendre retentir cette voix sépulcrale à son oreille, disant : «Pleure ton fils Alexius, et avant que l'année soit finie tu pleureras aussi ton fils Nicolas... » Alors une sourde rage lui montait au cœur, en pensant à
celte femmfe, à ce démon surnommé la Charmeuse^ dont les crimes étaient restés impunis.
Depuis que son père était guéri, il ne parlait jamais du passé, il ne faisait aucune allusion à ce drame sanglant, et ne prononçait plus ce fatal nom d'Elisabeth qu'il avait prononcé si souvent, et avec tant de terreur, dans ses accès de folie. Nicolas n*osait plus l'interroger pour ne pas raviver sa douleur, et comprenant vaguement que ce nom et que ces roses teintes de sang cachaient un mystère que son père ne souhaitait pas lui révéler, il se taisait; mais que n'aurait-il pas donné pour le connaître et pour savoir ce qu'il avait à craindre de la haine de celle qui déjà avait sacrifié deux victimes à sa vengeance!
Toutes ces pensées venaient donc assombrir parfois l'esprit de Nicolas, mais il invoquait alors l'image gracieuse de sa bien-aimée Evangeline, et cette vision radieuse lui faisait oublier bien vite ce sombre passé et lui faisait entrevoir un avenir de bonheur.
Le prince de Kotokoff et la princesse s'étaient embarqués pour la France le lendemain du jour où Nicolas était revenu près de son père.
Ivan de Perski était encore à Beyrouth, mais il était amoureux de la belle juive dont avait parlé le général, et il passait son temps chez elle.
Le général, plus que jamais passionné pour la pêche, partait avec son vieux et fidèle Ivanoff, dès la pointe du jour, pour aller s'installer sur un rocher et attendre patiemment en fumant sa cigarette que les rougets ou les dorades mordissent à l'hameçon ; se
levant de bonne heure, il se couchait de fort bonne heure, tout s'était donc arrangé au mieux pour que Nicolas eût ses soirées libres, et qu'il put les passer toutes chez miss Evangeline.
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