SCÈNE II
RENÉ, OLIVIER OLIVIER, sortant de sa rêverie.
Est-ce que nous compterons encore longtemps, René?
RENÉ
Peut-être.
OLIVIER
Et vous ne vous lassez pas, vous, de cette existence obscure et laborieusement pénible ?
RENÉ
Moi, j'accepte la vie comme elle est faite, et je ne me plains pas du présent, surtout quand il
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pourrait être pire. Quant à l'avenir, oh! (Aycv conviction.) mon orgucil ne lui fait pas cette offense. Palience, nous arriverons.
La route est longue.
RENÉ
Lorsqu'en voyage on éprouve de la fatigue, il ne faut pas mesurer le chemin qui reste a faire, mais celui qu'on a fait déjà.
OLIVIER
Je connais des gens qui sont partis bien après nous, et qui sont arrivés ou arriveront biea avant. Vous rappelez-vous Mauléon?
RENÉ
Oui, je l'ai connu a^utrefois; — il ne promettait rien : a-t-il tenu sa promesse?
OLIVIER
Il connaît tout le monde, et tout le monde le connaît.
RENÉ
D'une manière ridicule, à ce que j'enlends
dive. A ce compte-là, Jocrisse aussi est connu.
OLIVIER
Si vous voulez un exemple sérieux, je vous citerai Melchior. Il n'a pas fait comme nous faisons, lui ; il n'est pas resté dans son trou, aussi a-t-il réussi.
Mais n'M-il pas été aidé par une femme ?
OLIVIER
Aidé honorablement, oui, c'est vrai, par cette cantatrice qui a donné l'autre jour un concert, où nous sommes allés avec Urbain. Melchior avait été emmené en Italie par un ami riche, il y fit connaissance de la Gostenzina. Celle-ci se prit de passion pour lui, et ne voulant pas d'un amant obscur, elle le fit connaître en chantant sa musique, dont personne ne voulait ici. Grâce à l'influence de sa maîtresse ,. popularisé par les nombreux amis de celle-ci, Melchior, à son retour en France, trouva la célébrilé qui
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l'attendait à la barrière. Combien lui-a-t-il fallu de temps ? Moins d'un an.
RENÉ
Les choses improvisées ne durent pas.
OLIVIER
Si Melchior n'avait pas compris le danger qui ôxiste pour un artiste à vivre dans l'isolement, il serait encore inconnu ; mais vous , vous ne croyez pas à l'utilité des relations.
RENÉ
Je crois au moins aux dangers de quelquesunes.
OLIVIER
Je puis vous citer un exemple de cette utilité pourtant. Depuis que j'ai renoué connaissance avec Melchior, ne m'a-t-ïl pas rendu des services, en me faisant connaître son éditeur, qui me procure des accords, des leçons, et qui donne de la musique à graver à Maria? De son côté , Melchior ne m'oblige-t-il pas en me fai-
^ sant copier sa musique et corriger ses épreuves ?
cela me rapporte quelque chose. J'ai été heureux de le rencontrer.
» RENÉ
C'est une si douce satisfaction pour la médiocrité parvenue, d'avoir une occasion d'humilier le mérite obscur en paraissant lui rendre service.
OLIVIER
C'est triste ce que vous dites là.
' RENÉ
Presque toutes les vérités le sont. Vous citez votre ami comme un exemple de l'utilité des relations; mais je vous le cite comme un exemple de leur0angers. Depuis que vous avez renoué connaissance avec Melchior et quelques autres personnes du hasard, — pour qui l'art est moins une profession qu'un moyen de se mettre.en évidence, — vous tournez à de mauvaises idées. Le bruit stérile qui se fait autour
(le leurs noms vous étourdit; leurs triomphes puériles et factices, qui ne trompent pas même ceux qui les proclament, vous inquiètent. Vous êtes aux prises avec des tentations dont l'isolement vous avait préservé jusqu'alors. Prenez garde, Olivier.
OLIVIER
A quoi ?
RENÉ
Je vous ai averti qu'une méchante vipère est sous vos pieds. Marchez dessus avant qu'elle vous pique.
OLIVIER
Je ne suis pas jaloux... de la réputation de Melchior. J'envie, il est vrai, le Bien-être dont je le vois si facilement entouré, mais j'ai une excuse.
RENÉ
L'envie est la seule chose à laquelle je n'en connaisse pas.
OLIVIER
Laissez-moi dire. Depuis quelque temps
^laria est changée; elle recherche la solitude. Quelquefois je la surprends des larmes dans les yeux. A la tristesse que peut lui causer la perte de son avenir, j'imagine que les doutes qu'elle peut concevoir sur le mien ajoutent une nouvelle amertume. Tous les dévouements ont un terme, tous les amours ont une fin.
Vous vous trompez. Si Maria est changée en apparence, son amour pour vous est le même, et son dévouement vous prêtera du courage, si vous en manquez. Tant que vous l'aimerez, sœur Anne patiente, elle attendra.
OLIVIER
• Pourquoi pleure- t-elle?
RENÉ
Ce n'est pas de la tristesse, c'est du malaise : — il faut la distraire. Pourquoi ne l'avezvous pas emmenée l'autre jour à ce concert?
OLIVIER
Vous savez que Maria n'a pas de toilette, pour aller dans ces réunions; je préfère d'ailleurs qu'elle n'y soit point venue. La Costenzina est une de ses compatriotes. Le triomphe qu'elle a obtenu aurait pu rappeler à Maria les esperances auxquelles la perte de sa voix l'oblige à renoncer.
RENÉ
N'y a-t-il pas de remède à ces sortes d'accidents?
OLIVIER
11 y en a un peut-être, mais hors de France et de nos moyens, à six cents lieues.
RENÉ
Dans son pays?
Oui.
RENÉ
Si elle ignore cela, ne lui en parlez pas.
OLIVIER
Vous n'avez pas besoin de me le recommander.
RENÉ
Il est pénible d'éveiller des espérances qu'on ne peut satisfaire.
OLIVIER
Oh! si j'avais de l'argent!
RENÉ
Vous la feriez partir.
OLIVIER
Et je partirais avec elle !
RENÉ
Ne m'avez-vous point parlé d'une affaire quevous aviez en vue avec cet éditeur qui vous occupe?
OLIVIER
Je me suis risqué à lui porter le recueil de mes mélodies; il m'a promis de les examiner,
et l'autre jour, au concert, il m'a annoncé qu'il
aurait une proposition à me faii'e un de ces jours. J'attends.
RENÉ
C'est presque une espérance, cela.
OLIVIER
Mes espérances sont si fragiles, que je n'ose
pas m'appuyer dessus. (Tout e» marchant ^aus la chambre, il s'est approché d'une petite table, sur laquelle se trouve une pierre lithojjraphiquc dont il écarte l'enveloppe.) Rieil de fait GllCOre.
René, si vous voyez Urbain ce matin, pressez-le donc un peu pour qu'il se mette à celte lithographie que mon éditeur lui a demandée pour son journal de musique.
RENÉ
Je ne vous promets pas • de réussir. Vous savez que le seul travail qui plaise à Urbain, c'est le perfectionnement de la paresse.
Olivier, qui a été à la fenêtre, en écarte le rideau; — il aperçoit les vitres de la maison qui fait face brillamment éclairées ; par instant on entend les sons de la musique.
OLIVIER
Nos voisins s'amusent; entendez-vous?-
RENÉ
C'est aujourd'hui leur jour de réception.
OLIVIER
Melchior les connaît, ce sont des jeunes gens qui ont de la fortune et qui aiment à s'entourer
d'arlistes. Ils donnent des soirées charmantes où Ton fait d'excellente musique.
RENÉ
Pourquoi votre ami Melchior ne vous prcsente-t-il pas dans cette maison 1
OLIVIER
Je ne le lui ai pas demandé.
RENÉ
S'il a vraiment intention de nous servir, il aurait pu aller au-devant de voire demande, et au lieu de vous faire copier de la musique, il aurait pu vous procurer l'occasion de faire entendre la vôtre; mais peut-être a-t-il songé que cela pourrait faire du tort à la sienne.
OLIVIER, s'éloignant de René et retournant vers la fenêtre.
Vous êtes amer!
Après avoir prêté Toreille à la musique du voisinage, qui "devient plus distincte, il entr'ouvre un peu la fenêtre. On entend une voix de femme qui chante dans la maison en face.
RENÉ, se levant avec vivacité.
Etes-vous fou d'ouvrir cette fenêtre! vous allez nous faire geler.
OLIVIER
N'cntendez-vous pas cette admirable voix?
RENÉ, à part.
Heureusement que Maria n'est pas là pour l'entendre, elle!
OLIVIER
C'est un air de la campagne de Sicile : Maria
me l'a chanté bien souvent, autrefois. Melchior
• a rapporté cette chanson de son voyage, et
c'est avec elle qu'a commencé son succès;
quelle mélodie divine !
RENÉ, avec une împatieQCC inquiète.
C'est très-beau, mais il fait froid, et le vent va éteindre ma lampe, (n ferme la fenêtre.)
OLIVIER
Le jour approche, je vais me reposer quel- •que temps; et vous?
RENÉ
Moi, je vais remeltre de l'huile dans la lampe et terminer cette besogne, que je dois livrer dans la journée.
OLIVIER
A tSintÔt. (R se dirige vers la porle vitrée en fredonnant l'air
siciîicn.)
RENÉ, rinterrompant.
Mais taisez-vous donc. Maria peut vous entendre de chez elle, et vous pourriez la réveiller.
Olivier rentre dans la, chambre.