‹ Les roueries de l'ingénue; La scène du gouverneur; La nostalgie; Les sirènesChapitre 7 sur 28 · RENÉ, OLIVIER · texte numérisé non relu

RENÉ, OLIVIER

OLIVIER, sortant de sa rêverie.

Est-ce que nous compterons encore longtemps, René?

Peut-être.

OLIVIER

Et vous ne vous lassez pas, vous, de cette existence obscure et laborieusement pénible?

RENÉ

Moi, j'accepte la vie comme elle est faite, et je ne me plains pas du présent, surtout quand il

pourrait être pire. Quant à l'avenir, oh ! (Atcc > conviction.) mon orgueil ne lui fait pas celte ofl'ense. Patience, nous arriverons.

OLIVIER

La route est longue.

RENÉ

Lorsqu'on voyage on éprouve de la fatigue, il ne faut pas mesurer le chemin qui reste à faire, mais celui qu'on a fait déjà.

OLIVIER

Je connais des gens qui sont partis bien après nous, et qui sont arrivés ou arriveront bien avant. Vous rappelez-vous Mauléon?

RSNÉ

Oui , je l'ai connu autrefois ; — il ne promettait rien : a-t-il tenu sa promesse?

OLIVIER

Il connaît tout le monde, et tout le monde le connaît.

D'une manière ridicule, à ce que j'enlends

dire. A ce compte-là, Jocrisse aussi est connu.

OLIVIER

Si vous voulez un exemple sérieux, je vous citerai Melchior. Il n'a pas fait comme nous faisons, lui; il n'est pas resté dans son trou, aussi a-t-il réussi.

RENÉ

Mais n'a-t-il pas été aidé par une femme ?

OLIVIER

Aidé honorablement, oui, c'est vrai, par cette cantatrice qui adonné l'autre jour un concert, où nous sommes allés avec Urbain. Melchior avait été emmené en Italie par un ami riche, il y fit connaissance de la Gostenzina. Celle-ci se prit de passion pour lui, et ne voulant pas d'un amant obscur, elle le fit connaître en chantant sa musique, dont personne ne voulait ici. Grâce à l'influence de sa maîtresse , popularisé par les nombreux amis de celle-ci, Melchior, à son retour en France, trouva la célébrité qui

rattendait à la barrière. Combien lui-a-t-il fallu de temps ? Moins d'un an.

RENÉ

Les choses improvisées ne durent pas.

OLIVIER

Si Melchior n'avait pas compris le danger qui existe pour un artiste à vivre dans l'isolement, il serait encore inconnu; mais vous, vous ne croyez pas à l'utilité des relations.

RENÉ

Je crois au moins aux dangers de quelquesunes.

OLIVIER

Je puis vous citer un exemple de cette utilité pourtant. Depuis que j'ai renoué connaissance avec Melchior, ne m'a-t-il pas rendu des services, en me faisant connaître son éditeur, qui me procure des accords, des leçons, et qui donne de la musique à graver à Maria? De son côté, Melchior ne m'obhge-t-il pas en me fai-

SCÉiNLS UK LA V!K DAÎITISTE l'31

sanl copier sa musique el corriger ses épreuves? cela me rapporte quelqne chose. J'ai été heureux de le rencontrer.

RENÉ

C'est une si douce satisfaction pour la médiocrité parvenue, d'avoir une occasion d'humilier le mérite obscur en paraissant lui rendre service.

OLIVIER

C'est triste ce que vous dites là.

RENÉ

Presque toutes les vérités le sont. Vous citez votre ami comme un exemple de l'utilité des relations, mais je vous le cite comme un exemple de leurs dangers. Depuis que vous avez renoué connaissance avec Melchior et quelques autres personnes du hasard, — pour qui l'art est moins une profession qu'un moyen de se mettre en évidence, — vous tournez à de mau vaisês idées. Le bruit stérile qui r^o fait autoui

de leurs noms vous étourdit; leurs triomphes puériles et factices, qui ne trompent pas même ceux qui les proclament, vous inquiètent. Vous êtes aux prises avec des tentations dont l'isolement vous avait préservé jusqu'alors. Prenez garde, Olivier.

OLIVIER

A quoi?

RENÉ

Je vous ai averti qu'une méchante vipère est sous vos pieds. Marchez dessus avant qu'elle vous pique.

OLIVIER

Je ne suis pas jaloux... de la réputation de Melchior. J'envie, il est vrai, le bien-être dont je le vois si facilement entouré, mais j'ai une excuse.

RENÉ

L'envie est la seule chose à laquelle je n'en connaisse pas.

OLIVIER

Laissez-moi dire. Depuis quelque temps

Maria est changée; elle recherche la solitude. Quelquefois je la surprends des larmes dans les yeux. A la tristesse que peut lui causer la perte de son avenir, j'imagine que les doutes qu'elle peut concevoir sur le mien ajoutent une nouvelle amertume. Tous les dévouements ont un terme, tous les amours ont une fin.

RENÉ

Vous vous trompez. Si Maria est changée en apparence, son amour pour vous est le même, et son dévouement vous prêtera du courage, si vous en manquez. Tant que vous l'aimerez, sœur Anne patiente, elle attendra.

OLIVIER

Pourquoi pleure-t-elle?

RENÉ

Ce n'est pas de la tristesse, c'est du malaise : — il faut la distraire. Pourquoi ne l'avezvous pas emmenée l'autre jour à ce concert?

231 LA >'OST ALGIE

OLIVIER

Vous savez que Maria n'a pas de toilette, pour aller dans ces réunions; je préfère d'ailleurs qu'elle n'y soit point venue. La Costenzina est une de ses compatriotes. Le triomphe qu'elle a obtenu aurait pu rappeler à Maria les espérances auxquelles la perte de sa voix l'oblige à renoncer.

^"y a-t-il pas de remède à ces sortes d'accidents?

OLIVIER

11 y en a un peut-être, mais hors de France et de nos moyens, à six cents lieues.

RENÉ

Dans son pays?

OLIVIER

Oui.

RENÉ

Si elle ignore cela, ne lui en parlez pas.

OLIVIER

Vous n'avez pas besoin de me le recom monder.

RENÉ

Il est pénible d'éveiller des espérances qu'on ne peut satisfaire.

OLIVIER

Oh! si j'avais de l'argent!

RENÉ

Vous la feriez partir.

OLIVIER

Et je partirais avec elle!

RENÉ

Ne m'avez-vous point parlé d'une affaire que VOUS aviez en vue avec cet éditeur qui vous occupe?

OLIVIER

Je me suis risqué à lui porter le recueil de

mes mélodies; il m'a promis de les examiner,

et l'autre jour, au concert, il m'a annoncé qu'il

aurait une proposition à me faire un de ces

! jours. J'attends.

RENÉ

C'est presque une espérance, cela.

OLIVIER

Mes espérances sont si fragiles, que je n'ose

pas in'appUyer dessus. (Tout en marchant dmt la chambre, il s'est approché d'une petite table, sur laquelle se trouve une pierre lithographique dont il e'carte l'enveloppe.) Rien de fait eilCOre.

René, si vous voyez Urbain ce matin, pressez-le donc un peu pour qu'il se mette à cette lithographie que mon éditeur lui a demandée pour son journal de musique.

RENÉ

Je ne vous promets pas de réussir. Vous savez que le seul travail qui plaise à Urbain, c'est le perfectionnement de la paresse.

Olivier, qui a été à la fenêtre, en écarte le rideau; — il aperçoit les vitres de la maison qui fait face brillamment éclairées; par instant on entend les sons de la musique.

OLIVIER

Nos voisins s'amusent; entendez-vous?

C'est aujourd'hui leur jour de réception.

OLIVIER

Melchior les ccnnaît, ce sont des jeunes gens qui ont de la fortune et qui aiment à s'entourer

d'artistes. Ils donnent des soirées charmantes où Ton fait d'excellente musique.

RENÉ

Pourquoi votre ami Melchiôr ne vous présente-t-il pas dans cette maison?

OLIVIER

Je ne le lui ai pas demandé.

RENÉ

S'il a vraiment intention de nous servir, il aurait pu aller au-devant de votre demande, et au lieu de vous faire copier de la musique, il aurait pu vous procurer l'occasion de faire entendre la vôtre; mais peut-être a-t-il songé que cela pourrait faire du tort à la sienne.

OLIVIER, s'éioignant de René et retournant vers la fenêtre.

Vous êtes amer !

Après avoir prêté Toreille à la musique du voisinage, qui devient plus distincte, il entr'ouvre un peu la fenêtre. On entend une voix de femme qui chante dans la maison en face.

RENÉ, se levant avec vivacité.

Êtes-vous fou d'ouvrir cette fenêtre! vous allez nous faire geler.

228 LA ?îOSTALGIE

OLIVIER

N'entendez- VOUS pas cette admirable voix?

RENÉ, à part.

Heureusement que Maria n'est pas là pour l'entendre, elle!

OLIVIER

C'est un air de la campagne de Sicile : Maria me Ta chanté bien souvent, autrefois. Melchior a rapporté cette chanson de son voyage, et c'est avec elle qu'a commencé son succès; quelle mélodie divine!

RENÉ, avec une impatience inquiète.

C'est très-beau, mais il fait froid, et le vent va éteindre ma lampe, (n ferme la fenêtre.)

OLIVIER

Le jour approche, je vais me reposer quelque temps; et vous?

RENÉ

Moi, je vais remettre de l'huile dans la lampe et terminer celle besogne, que je dois livrer dans la journée.

OLIVIER

A tcintOt. (H se dirige vers la porte vitre'c en fredonnant l'air sicilien.)

RENÉ, l'interrompant.

Mais taisez-vous donc. Maria peut vous entendre de chez elle, el vous pourriez la réveiller.

Olivier rentre dans la chambre.

Page 1