‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 13 sur 53 · DE VÂLENTIN DE RIANVAL A ARMAND DE FOUGÈRES · texte numérisé non relu

DE VÂLENTIN DE RIANVAL A ARMAND DE FOUGÈRES

Paris, jw'n 1S49.

Pourquoi es-tu parti? pourquoi suis-je seul? Tu me conseillerais, tu me sauverais. Je suis désespéré, je suis fou. Elle ne m'aime pas, elle ne m'aimera jamais, et die ne mérite pas que je l'aime 1

Tu avais raison, j'étais un niais; mon respect était une duperie^ mon adoration silencieuse un enfantillage. Quand je le la montrais deioin, si blanche, si pure, si calme , si sereine, et quand je lui posais, par la pensée, des étoiles au front et des nuages sous les pieds, tu riais>

impie! Quand une larme brillait entre ses longs cils et quand elle suivait au plafond les ailes invisibles de sa rêverie, tu ne voulais, pas croire à ses extases; tu riais! Quand je te disais que cette femme était la pureté^ la noblesse, la poésie, tu riais, tu riais aux éclats, et tu égorgeais mes colombes avec un épouvantable cynisme ! Eh bien, mon ami, de nous deux, le blasphémateur, c'était moi. Celui qui calomniait Tinnocence^ la vertu, c'était moi, en croyant trouver innocence et vertu sous ce front si limpide, dans ces yeux si transparents, dans cette majesté si confiante!

Elle, que j'aurais suivie, comme les pèlerins suivaient les châsses, pieds nus, sous le soleil, sous la pluie, sur les cailloux, jusqu'au bout du monde, sanglant, affamé^ jeûnant et ne voulant d'autre récompense qu'une parole, qu'un regard ! Elle, dont j'osais à peine, de loin en loin, quand je partais pour une absence de plusieurs jours, effleurer les doigts du bout de mes lèvres; cette châtelaine que j'enfermais dans une triple muraille et dont je gardais le seuil en rêve avec mon épée; c^tte sainte qui me rendait jaloux de Dieu; cette vision qui transformait sa loge d'Opéra en un sanctuaire; cette femme que j'avais si peur d'aimer comme une autre femme; celte muse des inspirations chastes pour laquelle je n'osais faire des vers, tant je redoutais de matérialiser par l'expression l'extase idéale que je sentais en moi; cette Elvire céleste qui mè faisait trouver Lamartine plat et grossier; mon cher Armand, ce n'était qu'une femme frivole et sensuelle, qui se moque, à

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l'heure où je t'éeris, de mon culte chevaleresque et timide, et qui a pour amant, entends-tu ? pour amant, le plus sot-, le plus fat, le plus niais des vicomtes, cet imbécile d'Aubressel, ce séducteur de- femmes de chambre, qui n'a de beau que sa beauté, et que le ciel a fait naître millionnaire, comme il aurait pu le faire naître tambour-major ou chasseur!

Quelle chute, mon ami ! Quoi I sa bouche lumineuse et fîère mentait, quand je croyais y voir la pudeur! Quoi ! ses yeux, son front, toute sa démarche, toute sa grâce mentaient! Tu te souviens de mes confidences? Elle avait une façon de lever son regard qui trouait le ciel et faisait pleuvoir des étincelles sur le front. Je me rappelais alors le soupir entendu par Werther, cet élan sublime de Charlotte : « 0 KIopstock! KIopstock! » Et je me disais: Elle aussi invoque la prière! Quand elle posait languissamment son front sur ses belles mains de marbre, j'étais tenté de m'agenouiller et d'implorer une part de sa tristesse. Enfant que j'étais! elle se rappelait sans doute alors sa dernière entrevue avec le vicomte et rêvait doucement au prochain rendez-vous.

J'ai, depuis hier, des tentations folles d'aller provoquer ce d'Aubressel et de le tuer, lui qui tue mon rêve! Je m'étais fait, depuis six mois, une douce habitude de la vénérer j de la défendre imaginairement. Il me semblait que Dieu m'avait donné la garde de son âme; et ce rustre élégant vient impunément l'insulter de sa préférence!

Ah! je ne suis pas Jaloux de leurs baisers! Tu me connais^ Armand. Je n*ai jamais rien souhaité qu'une

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place dans son cœur, et je lui pardonnerais de me méconnaître, si elle avait fait choix d'un homme aussi pur, aussi désintéressé dans son ^te que moi! Mais devenir la maîtresse de cet Apollon stupide dont la bêtise est proverbiale; prendre pour chevalier, devant toutes les intelligences, ce gentilhomme butor, qui n'a des armes que pour les faire graver sur ses brosses d'ivoire et sur ses breloques; se donner à un mannequin dont toute la poésie consiste dans l'harmonie de ses gilets, dans rhymne que chantent 5 son tailleur ses habits irréprochables, ses pantalons entraînants; c'est un crime pour elle qui nous laissait voir son esprit; c'est une honte ineffaçable pour moi qui ne Tai pas devinée !

Gomment j'ai découvert cette intrigue banale, ce dénoôment vulgaire, peu t*im porte, n'est-ce pas? Je ressens encore trop de dégoût pour y penser. Je ne la reverrai jamais, et 7ttt, si jamais je le rencontre!... Mais^ après tout, de quel droit le rendrais- je responsable? Estelle ma sœur? ma fiancée? m*avait-ello promis son amour ? Ils sont libres ! Tant pis pour moi! Je n'ai qu'à chercher fortune ailleurs !

Oh! mon cher Armand, je souffre ; et pourtant je n'aurais jamais osé te faire cette confidence de vive voix. Tu es railleur, tu m'avais prévenu, tu te défiais d'elle, et tu te moquais de moi! Mais quoi que tu puisses penser de mon innocence, de ma naïveté, plains-moi et aimemoi encore un peu plus.

J'éprouve en ce moment toutes4es tortures d'une agonie, et pourtant je ne puis m'empêcher de sentir ma foi»

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mon espérance tressaillir dans la douleur. Non, ce n'est pas là Tamour ! Dieu ne peut pas le vouloir, le permettre. L'amour est plus haut, plus loin encore : eh! bien j'y atteindrai^ ou sinon...

Mais je suis-fou^ mon cher Armand, et j'aurais tnen besoin de ta gaieté^ de ton amitié qui guérit toujours mes plaies, en les brûlant un peu. Paris m'est odieux. Toutes les fejmmes me semblent y chercher des vicomtes d'Aubressel, et tous les honnnes ont un air conquérant qui les rend stupides. J'aurais bien envie d'aller te rejoindre, de voyager^ de secouer ce chagrin qui me pèse à régal d'un remords.

Où es-tu? Je t'écris à Genève. Mais peut-être Tas-to déjà quitté? Réponds-moi promptement. Dis-moi si lu as lu ma lettre en te promenant sur le lac de Jean-- Jacques. As-tu été à Vévay chercher la fenêtre de Julie? As-tu trouvé les rochers d'oîi Saint- Preux envoyait à sa divine maîtresse ses baisers dans un regard de d<*ux lieues? Couché au fond de ta barque, entre rinûni et l'eau, as- lu donc enfin senti filtrer dans ton âme, mon cher et entêté matérialiste, les brûlantes extases de Rousseau? Mais, dans quelque lieu que tu sois maintenant, et partout où tu iras, songe à notre jeune amitié déjà si vieille et qui a aussi ses horizons splendides, ses lacs, ses abîmes, son soleil et ses nuits, mais qui n'aura jamais de ruines.

Cotte lettre s'en va un peu à l'aventure. Je lui dis comme lord Southamplon qui faisait demander Shakspoare : a Allez! vous rencontrerez sur votre route des

hommes ressemblant à toutes sortes de choses et d'animaux. Allez! jusqu*à ce que vous trouviez un homme qui ne ressemble qu'à un homme. C'est celui que j^aime, que je regrette et que je cherche! »

Pourquoi ne suis-je pas parti avec toi ! Tu sais la devise des armes de ma famille : a Bien haïr ! trop aimer! ]> Mesancètres, qui furent de la Ligue, portaient bravement la haine et fièrement Tamour. Hélas! suis-je donc un descendant dégénéré? Je ne sais point haïr; je ne puis qu*aimertrop!

Adieu , Armand, écris-moi ;

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