LUCIE DE GRÉNEY A EDMÉE DE SAINTE-AURE
Paris, septembre.
Ma bonne Edmée, je m'attendais à ta lettre. Ce n*est pas moi qui t'empêcherai de goûter une à une toutes ces petites joies éparpillées qui précèdent la joie suprême que Dieu bénit.
Tu as une âme pure, un esprit droit. Tu es au milieu de ta famille. M. de Rianval, qui cache sans doute quelque tristesse dont tu auras le secret plus tard, me semble aussi une nature loyale. Tout vous convie, mes chers amis. Chacun se fait le complice de vos innocentes coquetteries. Tu n'as donc pas besoin de conseils. Va selon ton cœur! Il serait dangereux de te sermonner de loin. Ce que je puis te dire, c'est que je prie pour toi, comme tu as prié pour moi; c*est qu'au nom
do cet être inconnu qui me sourira un jour^ el m'appellera sa mère, je te bénis^ je te souhaite un devoir d'épouse aussi facile que le mien^ des espérancesde mère aussi douces que les miennes. Nous avons le temps de causer de mon baptême; car tu me forceras bien d'aller à Provins, toute souffrante, tout énorme que je serai.
Je relis ta lettre, et je voudrais y répondre longuement ; mais que veux-tu que je te dise ? Ce billet te portera mes baisers et mes vçeux; c'estjà fessentiel. Ton poëme commence, et pour quelques pages que j'ai lues de plus que toi, je ne veux pas te gâter les surprises et les ravissements par mes indiscrétions.
Au revoir, ma belle; tiens-moi au courant ée ton idylle.
LETTRE XVII l
DE VALENTIN A ARHATfD.
Provins, septembre.
Quoi que tu puisses me dire, lis en moi tout entier, mon cher Armand. J'aime Edmce, ou je suis bien près de Taimer. Est-ce donc que la révélation attendue s'est faite? Son ftme a-t-elle rayonné tout à coup au dehors dans une transfiguration sublime? Suis-je seulement et grossièrement épris de sa beauté? Non, mon ami ; je n'ai pas encore vu toute la lumière de ce cœur pieux et simple; mais j'ai désormais une espérance qui m'agite. Demain y ce soir peut-être, mon sort sera fixé. Âh ! tu verras alors si je suis moins sensible que toi à cette forme visible et enchanteresse des corps! tu verras si je suis un amant des fantômes, parce qu'avant de fléchir le genou
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devant cette image pleine de grâce, je veux savoir si ridéal est pour quelque chose dans la sérénité de son front, dans la douceur de son regard.
Tu vas m^aecaser d^impiété, d'exagération ; eh bien ! je te Jure qu^d ai^arrive de regretter qu'Ëdaiée ne soit cas laide. 11 nie semble que j'aurais une joie étrange h procbmer comme Tamie de mon~^oix une humble créature dédaignée par les adorations banales de la galanterie, et qui cacherait un souffle divin dans une en* veloppe vulgaire; je sentirais bien plus aic^s que mon GOBur n'aime rien de terrestre. Mais, enfin, Ëdmée est t>elle, et je me laisse aller avec une sensualité toute céleste au bonheur de la rèv^ aussi intelligente, aussi inspirée qu'elle est irréprochablement belle. Ses cheveux blonds, qui mettent des reflets d'ambre à ses joues et à son «ou, sa lèvre si iSne et si correcte, ses mains si délicates, sa taille si souple, tout ce charme qui s'émane d'elle à la première vue, ne m'émeuvent que parce que f aie la persuasion de ne point rencontrer de dissonance entre l'harmonie visible et le chant intérieur. Je laisse mes yeux se réjouir sans remords, parce que mon cœur s'épanouit sans crainte. J'accepte comme un surcroît, comme un bienfait, ce trésor de grâces extérieures; mais je ne les souhaitais pas plus que je ne les méprise.
Comment suîs-je venu du calme profond dans lequel j'étais il y a quelques jours à cette première inquiétude «qui me révèle si délicieusement l'amour T Je ne saurais, en vérité, te le dire avec précision; mais dans cette
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maison silencieuse, mon âme s*est sentie à l'aise pour observer, pour juger, pour comprendre Edmée, et, bien qu'il n'y ait pas eu encore entre nous de long entretien, bien que Je n*aie pas interrogé avec trop d'insistance ce cœur naïf, il m'a semblé, à de petits incidents, à dos regards surpris, à dos expansions ravies, qu*Edtnée pourrait être ma femme. Je te dis tout dans ce mot.
Oui, mon ami, on a des- maîtresses, une épouse; mais, moi, je veux, j'aurai ma femme, c'est-à-dire l'autre moitié de mon cœur, le reflet que Dieu lient en réserve pour toute pensée humaine qui s'élève vers lui à travers la prière et l'amour. Je veux être hotnme ; mais on ne le devient complètement que par une femme; c'p«».à-dire que le chant individuel, égoïste, résonne faux dans le chœur universel ; il faut qu'il soit accouplé, appareillé avec un autre ; c'est-à-dire que je n'aurai que la moitié de ma foi, la moitié de mon génie, la moitié de ma volonté et de ma liberté, si je ne rencontre pas une foi, un génie, une volonté, une liberté qui doublent, qui complètent ces éléments de la vie marale et de la perfection.
Edmée sera-t-elle celte révélation*? Je l'espère de plus en plus; et des lueurs qui viennent jusqu'à moi et me pénètrent me font pressentir un éblouissement. Il y a. quelques jours, dans une promenade à la campagne, j'ai été touché de sa vivacité Innocente à entrer en communion avec la nature. Elle a eu des mouvements d'adoration si joyeux et si purs, que je me suis senti remué jusqu'au fond de Tâme. Nous avons bu,
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comme deux enfants^ toute l'ivresse que le soleil nous versait. Nous avons joué comme autrefois, quand nous étions petits ; et s'il ra'arrivait de serrer la main d'Edmée dans la mienne par une familiarité loyale et fraternelle, j'éprouvais plus de véritable émotion que si j'avais pris sur ses lèvres le plus voluptueux baiser.
En rentrant, j'avais le cœur gros de larmes heureuses, et j'ai passé une partie de la nuit à ma fenêtre à penser à ma mère. Ëdmée, agitée du même sentiment, aura confié de même peut-être au silence embaumé de la nuit le trop plein de cette splendide journée*
Depuis quelque temps, je la trouve d'une franchise qui ne me laisse rien à lui demander ; on dirait qu'elle va au-devant de mon inquiétude et qu'elle se fait transparente comme le cristal, afin que je voie distinctement en elle.
Ce matin, je suis descendu dans le jatdin ; le ciel était d'un azur profond et limpide, la vallée inondée de lumière resplendissait au loin. Absorbé dans ma contemplation , je vins m'accouder au bord de la terrasse qui domine la ville basse. Des avenues de peupliers qui se croisaient dans la prairie s'inclinaient par moments sous une brise et se relevaient comme des files de pénitents qui se courbent devant Dieu. J'entendais des murmures et des chants dans les verdures de la montagne. Des chariots qui passaient au loin sur la route envoyaient par intervalles des bruits de clochettes. Pendant quelques instants, l'écho de la ville répéta des fanfares
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de musique gueitièrc. Des enfants sur des ftnes gravissaient la cdte en frappant les arbres a?ec ieurs bàlons. €e bruit entrecoupé de silence, ce tableau sublime, ce paysage dont Tâme se montrait pour ainâ dire> ce soleil de IMeu et ce soleil de mon eoeur, tout me charmmi et me rendait immobile à ma place; tout à coup, un petit cri partit de la terrasse, je m^inclinai, et voici ce que je vis :
Une jeune femme était assise sur un banc de pierre au-dessous de moi ; elle allaitait un enfant, et, ne se -CTOjant pas otisf nrée^ elle laissait librement son sein à la lumière. Pauvrement vèiue, cette mère en haiUons ^valt une majesté souveraine ; et, tandis que le marmot buvait à pleines gorgées et s'étranglait à force d*aspirer la vie, la pauvre femme, calme et fière, promenait ses jeux autour d'elle, semblant prendre tes arbres, le ciel, les fleurs à témoin qu'elle était heureuse et que son devoir était rempli. Je sentis mes genoux se dérober sous moi ; j'étais en présence de Dieu lu1*mênie ; son oeuvre la plus belle s'accomplissait. L*enfant mordait -quelquefois le sein, la mère poussait un petit cri ; mais, pardonnant aussitôt h ce tyran, elle le rapprochait de sa poitrine nue, Ty serrait avec un sourire, et continuait sa tâche et sa rêverie.
Je pensais aux tableaux de sainteté qui représentent la vierge Marie, et jMmaginais des anges en adoration devant cette pauvre femme. L'extase qui ennoblissait son visage fatigué révélait des préoccupations idéales. On eût dit qu^elle voulait donner h 4a fois à son enfant
la vie matérielle et la rie de i*4me; ei, tandis quo lo nourrisson pressait de ses ièvres andes te sein blanc jaspé de veines bleues, la mère semblait vouloir aspirer quelqu^-uns des seo'ets éternels lépandus dans la na*ture^ pour faire couk^ da»s ces jesBes entrailles la vie iziteilectuelleavec son lait.
Cette femme pauvre, ignorante, ^os^ère sans doute, n'aurait pu déûnir ce qu'elle éprouvait Elle eût avoué que Pair était doux, que son enfant était beau ; mais, à son insu, quelque chose de supérieur à la préoccupa* lion d'une nourrice mettait des lueurs dans ses pru* n elles et des frémissements à ses lèvres. Ce n'était pas seulement une {en>elle humaine, accomplissant sa loi et allaitant selon les besoins de son espèce ; c'était une femme sentant bien qu'à chaque heure, à chaque minute, à chaque sourira de son enfant elle continuait à enfanta un homme. Taurais voulu te voir, impie, devant ce tableau qui étaK l'apothéose de fftmc*
Un grand, garçon, tout déguenillé, sortit du chemin couvert, tenant une bouteille remplie d'eau à la main. Il s*arréta à la vue de la femme et se mit à rire, d'un rire niais et bruyant. La pauvre mère, surprise dans son recueillement, recouvrit avec vivacité son sein, puis, reconnaissant le nouveau-venu : — Ah ! c'est toi, Jacques I lui dit-elle avec un sourire de pitié ; et j'entendis qu'elle murmurait : — Pauvre idiot 1
En effet, Jacques avait cette pâleur inerte, cette gau* chérie de traits, cette torpeur i;rti3f«ique qui révèlent ridiolisme. Il vint s'asseoir à côté du groupe sans rien
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répondre, et, portant la bouteille à ses lèvres, il se mil à boire avec frénésie, s'interronipant pour passer la main sur sa poitrine et pour dire : •*- Que c'est donc bon, de l'eau ! La femme parurserrer un peu plus fort l'enfant sur son sein. Elle avait peur, la pauvre mère, que son fils ne bût pas assez de lait pur, ne prît pas assez de sa chair, de son sang et de son âme, et fût plus tard comme ce pauvre insensé^ réduit à teter vainement une bouteille d'eau. Le contraste était émouvant. La mère se leva, emportant son nourrisson , et partit en jetant un regard presque effrayé au pauvre idiot. Pour celui*ci, il continuait à humer l'eau avec délices ; il élevait sa bouteille de manière à regarder le soleil au travers, et s'amusait beaucoup des étincelles que les rayons mettaient sur le verre. Je me sentis navré de cette vision stupide, qui attristait mon tableau et faisait ombre à cette apparition de l'amour maternel et de la tendresse idéale. Je me retirai avec un soupir auquel un soupir répondit près de moi. C'était Edmée, que je n'avais pas entendue, et qui, accoudée comme moi sur le bord de la terrasse, avait assisté à cette scène. Je la regardai. Des pleurs soulevaient ses .longs cils et glissaient sur ses joues. Je n^sai lui parler; mais, devinant ses pensées au tumulte des miennes, je tombai à deux genoux devant elle, et lui prenant les mains : — Oh 1 merci, merci ! murmurai-je. £dmée feignit d'être étonnée, voulut rire, et, n'en trouvant pas la force, dégagea ses mains et prit la fuite vers la maison.
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Je trouvai à la place un livre ; j'bésilais à l'ouvrir. Si j*étais tombé sur quelque fade histoire, mise à la portée des jeunes filles, ou sur quelque poêle prétentieux et médiocre, j'aurais été cruellement désappointé; mais ce livre était simplement un formulaire de prières. J'aimais mieux celte découverte. Pourquoi les âmes pieuses et modestes ne recourraient-elles pas à ces guides, q!ii n'excitent ni ne remplacent l'inspiration, mais qui peuvent aider à trouver le mot et faciliter l'épanchement Je remontai chez moi et je passai la journée à écrire une longue lettre que je remettrai ce soir à Ëdmée avec son livre. Il faut que je sorte de ces anxiétés. C'est trop de conjectures. Fais-je mal d'écrire à cette jeune fille? En vérité, je m'interroge, et ma conscience me dit non. Si ma lettre n'a pas la réponse que j^attends, je partirai pour ne jamais revenir, et j'aurai été trop peu compris pour être regretté. Si, au contraire, la réponse confirme mon espérance, le but de ces entretiens est trop sacré pour laisser pl^ce à des dangers. Edmée est sous la sauvegarde de mon honneur. Son père^ sa mère, me la livrent on toute sécurité. Je pourrais l'entretenir seule, de vive voix, pendant des heures entières. En quoi serai-je coupable de substituer un entretien écrit à cette conversation souvent embarrassante?
Elle sera ma femme, ou restera la compagne chère et respectée de mon enfance. Dans l'un et l'autre cas, elle sera aussi pure , après ces causeries intimes, que si je n*avais jamais franchi le seuil de la maison de son père.
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Ah ! mon ami, qu'il me tarde d'être à demain ! Pourquoi pleurait-elle en regardant (M>mme moi celte mère et son enfant?
Adieu, Armand ; jamais Je ne fus si près d'être éternellement heureux, ou bien cruellement désespéré!