LETTRE XXIV
SUZANNE DUCHEMIN A l'aBBÉ RICHARD.
Provins, septemltre.
Moth frère, je suis sauvée ! Je vous le disais bien, que ces deux beaux enfants que j'adoptais m'arracheraient à mes angoisses! Valentin ! Edméeî combien je vous aime I Ne pouvant confondre vos deux fronts 'sous le même , baiser, je baisé vos deux noms sur ce papier qui boil mes larmes !
Depuis celle promenade dont je vous ai raconté les incidents, je suivais, j'épiais d'un œil jaloux notre jeune couple ; j'avais hâte de commencer mon rôle maternel. Malheureusement M. Valentin se tient à mon égard dans une réserve dont je n'ose l'affranchir, et Edmée n'avait, à vrai dire, rien à me conQer. Elle se laissait aller
naïvement aux vagues pensées qui l'agitaient sans la troubler. Je commençais à croire que j'en serais encore une fois pour mes espérances illusoires; quand un jour, un matin^ Edmée, qui devait passer la journée avec moi^ accourut toute rouge, toute palpitante, toute confuse^ et me raconta que la veille, au soir, dans le jardin, Valentin lui avait remis une lettre. La pauvre enfant n'avait osé la montrer à sa mère, et c'était à moi, sa meilleure, sa seule amie, qu'elle l'apportait. Le pli n'avait pas été défait. Edmée avait voulu me soumettre tout d'abord les termes de ce premier entretien. Je souris, et m'emparant avec avidité de cette occasion d'entrer dans mon rôle, je lus, je dévorai cette lettre, j'aspirai ce premier parfum d'un amour chaste.
Oh ! mon frère, combien je m'étais trompée l M. de Rianval est une âme généreuse et aère qui cache sous sa froideur apparente une flamme héroïque. Cette lettre si pure, si pleine d'une passion virginale, si profonde dans sa simplicité, si sublime dans sa réserve, me fit tressaillir et remua mes cendres rougies. J'eus un éblouissement. Je regardai -Edmée avec des yeux attendris et jaloux. Je relus jusqu'à trois fois ces lignes qui me révélaient une nature pareille à la mienne, et je sentis s'égoutler en moi des larmes douces qui m'étouffèrent.
Ah ! pourquoi n'ai-je pas rencontré, il y a vingt ans, un cœur loyal et pur comme celui-là? Pourquoi Dieu, après avoir usé ma vie dans une aspiration incessante, me fait-il trouver enfin cet amant idéal, quand je suis vieille et brisée? Pourquoi, dernière amertume de mon
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calice, veut-il que ce (Vère de mon âme soit un enfant, et pourquoi^ par une ironie suprême, faut-il que j'assiste avec un recueillement maternel aux expansions de cet amour qui autrefois eût rempli ma vie?
En puis- je douter? ce sout bien là mes rêves, mes façons de comprendre et d'espérer. Je lisais mes pensées les plus secrètes dans celte confî(ience d'un premier amour ;* j'allais au-devant des mots ; je devinais ce qu'ils cachaient. Noble et pur Valentin, tu seras heureux. Je ne veux pas que tu pleures mes larmes, que tu souffres mon agonie. J'édifierai de mes mains l'autel où tu veux déposer ton cœur. Moi qui connais tous les abîmes ' de la réalité, je le porterai au-dessus du gouffre, quand les ailes se fatigueront. Edmée serait une candide épouse, mais incapable de te comprendre. Eh bien, j'animerai pour toi cette froide statue; je verserai tout mon cœur dans cette poitrine insensible; je mettrai tout mon feu dans cette coupe de marbre. C'est là la lâche dernière que Dieu me réserve pour que ma vie, inutile à moi, soit ulile aux autres. Ce sera là mon dernier rêve, au bord du tombeau.
Oui, mon fils bien-aîmé, je bercerai tes illusions, je préparerai un doux réveil à ton cœur ! Je forgerai doucement, dans l'ardeur Ses flammes les plus pures, cet anneau d'or qui doit vous unir pour réternité. Je f aimerai à travers Edmée, et tu m'aimeras en elle. Comprenez-vous, mon frère, pourquoi je suis heureuse et presque réconciliée avec la vie^ depuis celte découverte ? Arranger le bonheur de ces deux êtres si beaux, si in-
nocents; faire de ma douloureuse expérience Tinitiatrice de leur amour; joncher de toutes mes fleurs brisées le sentier de leur union ; c'est là une tâche sublime, remplie d*amèrc8 voluptés, et qui fléchira, je l'espère, les iaipldcabtes rigueurs du ciel pour moi. Je pourrai mourir alors. Dieu ne laissera pas éternellement veuve, dans son ciel, la pauvre femme épuisée d'amour sur la terre, qui aura ainsi donné à d'autres le bonheur que son âme n'a jamais goûté.
Ëdmée ne savait que résoudre. S'il se fût agi d'une de ces correspondances sentimentales que les amoureux échangent comme préludes, j'aurais laissé sans réponse cette lettre palpitante. Mais je compris qu'il y avait là une occasion unique, pour ces deux pauvres enfants» de pénétrer dans des régions interdites aux amours grossières; je compris que l'échange de pareils sentiments ne pouvait les exposer à aucun danger des sens. Je pris tout sur moi. Confidente d'Ëdmée, investie par la muette abdication de ses parents de toute l'autorité morale, je la rassurai et je l'engageai à répondre. La pauvre enfant était bien embarrassée. Je lui dictai une première lettre, assez explicite dans sa réserve pour donner confiance aux élans de Yalentin.
Si vous saviez avec quelle ivresse il lut cette réponse I comment il répliqua ! Si vous pouviez comprendre lei joies pureç, les inûnies délicatesses de cet amour que mon souffle attise et qui doit sauver ces deux enfants ! Je n'ai plus de découragement : je suis redevenue jeune cl belle avec Edmée, chastement passionnéq avec Va-
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lentin. Je refais le poëme rêvé de ma vie, si cruellement parodié par moi.
Chaque jour une lettre plus belle, plus éloquente, de notre jeune fiancé nous arrive, et chaque jour Edmée répond sous ma dictée et encourage ces tendresses, je devrais dire ces prières ! Ma douce Edmée ressentira bientôt elle-même les délices des amours idéales, et n'aura plus besoin de mon aide. Mon intervention restera un secret.charmant entre elle et moi, et je jouirai de la parfaite sympathie de ces deux êtres privilégiés, sans avoir à leur imposer de la reconnaissance.
Me blâmerez-vous, mon frère ? Il me semble que je remplis ici un ministère sacré comme le vôtre, et que si le Fils de Marie s'offrait un jour à nous sur les bords de la Youlzie, il étendrait les mains sur nos trois fronts, et nous dirait avec son divin sourire :
— Soyez bénis, vous qui vivez de mon amour.
Oui, je suis sauvée. Mais, hélas! pourquoi n'ai-je pas rencontré Yalentin, quand je le cherchais? Pourquoi mon bien-aimé vient-il si tard? et pourquoi ai-je besoin du doux sourire et de Tangélique beauté de ma chère Edmée pour me faire écouter de lui ? Adieu, mon frère. Je ne sais plus si je souffre ; mais je sais bien que je me* sens vivre.