M. L*A6BÉ RICHARD A SUZANNE DUCHEMIN
MeurviUe, septembre.
Ma sœur, un mauvais esprit tous tente, et vous allez entraîner dans votre chute deux enfants innocents. De quel droit intervenez-vous dans leur amour? Ilya peutêtre au fond de voire prétendu rôle maternel plus de désir de les désunir que de les unir. Si M. de Rianval ^st malheureusement prédisposé à ces élans chimériques qui ont fait le tourment de votre existence, il était d'une amie sage de le prémunir, au lieu de Tencourager. Quel est donc ce bonheur que vous rêvez, et ces amours idéales, à propos desquelles vous faites tant de fracas? Le bonheur, c'est la soumission au devoii*, c'est, dans les limites que Dieu prescrit, la satisfaction
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dos besoins du cœur. Mais je ne sache pas qu'il faille aller si loin, monter si haut. Remplir sa tâche quotidienne, prier, se sacrifier, voilà les conditions du ciel. Quant à Tamour^ je crois qu'il n'est pas autre chose que Teslime chaleureuse de deux âmes. Tune pour l'autre, et Tassocialion de deux volontés obéis^ntes pour supporter vaillamment le fardeau de la vie humaine.
Si M. Valentin aime &!'•• Edmée^ je ne vois pas qu'il ait besoin de la mettre en peine de phrases langoureuses et de style de roman. Le mariage est de la belle et bonne prose. Mariez-les, faites-les bénir parleurs parents et par un prôlre, mais n'encouragez pas un jeu dangereux qui, en suscitant leurs passions pures, peut donner réveil à de funestes passions.
Je ne suis pas un grand philosophe, et dans mon ministère, j'ai eu affaire beaucoup plus souvent à des gens grossiers qu'à des délicats de votre espèce ; mais je crois que la conscience est la même partout. Les galants de nos villages ne manient pas la plume ; mais le soir, quand je passe par nos vergers pour rentrer au presbytère, je fais semblant de ne pas les apercevoir causant au clair de la lune. Le clair de lune, c'est là leur poésie,^ et ils en abusent.
Il est bien rare qu'il y ait un solide mariage au bout de ces sérénades^ et je connais plus d'une jeune Hlle qui a bien pleuré ses soupirs envoyés aux étoiles. M. Valentin fait un peu comme nos villageois, et bien que ses rendez-vous aient lieu par correspondance et dans les
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xiues,ils me paraissent tout aussi dangereux. Les nuages clesoendent quelquefois si bas !
Savez-vous, ma sœur, quel est voire devoir ? Prévcuir M. et M"*« de Saïnte-Aure; ou bien couper court, de votre autorité privée, à ces bavardages qui exaltent, qui donnent la fièvre et qui sont contraires aux plus simples lois de la prudence. A'^ous n'avez aucun droit d'exposer ces enfants aux déceptions qui vous ont flétrie ; et votre âge devrait vous imposer une résignation plus calme, une intervention plus maternelle. Je ne vous félicite donc pas de l'apparente santé que vous avez puisée dans ces confidences. Mieux valait pour vous la douleur qui vous rendait digne de pitié à cette inquiétude plus douce qui vous fait complice des imprudences de deux enfants.
Je trouve une sorte de fantaisie incestueuse dans ces lettres dictées à une jeune fille que vous aimez maternellement, pour toucher un jeune homme que vous , traitez en fils. Prenez-y garde, ma sœur, vous parlez très-haut, trop haut de votre pureté, de l'immatérialité de vos désirs. Je veux tant vous cioire que je vous crois ; mais il y a peut-être aussi une secrète jalousie de la jeunesse et de la. beauté dans votre goût si vif pour ce couple jeune et beau, et ce n'est pas être chaste que d'oublier si facilement son âge.
Méditez donc profondément sur ce sujet, ma sœur. Vous avez été jusqu'ici seule à souffrir de votre mal , no le laissez pas se communiquer à deux innocentes
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créatures qui ne vous demandent rien, que de les laisser dans toute l'ingénuité de leur foi, de leur ignorance et de leur bonne volonté.
Je veux apprendre par votre première lettre que cette correspondance a cessé.