‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 34 sur 53 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

DE SUZANNE A l'aBBÉ RICHARD.

Provins, OAtobre.

Non, mon frère, je ne vous obéirai pas. J*ai Irop souffert, j'ai dévoré trop d'angoisses, pour ne point permettre une seule fois à mon cœur de respirer à Taise et de. s'épanouir à Tinsu de tous dans une affection pure, à l'abri des désenchantements! Quel mal imaginez-vous donc ? Edmée est heureuse de l'appui que je lui apporte ; Valentin l'aime chaque jour. davantage; ils seront bientôt mariés, et peut-être continueront-ils, en mémoire du printemps de leur amour, à me garder une place à leur foyer, une place dans leur cœur !

Je sens que je leur en voudrais, si je leur devenais jamais indifférente ou étrangère! Mais* non, ilestim-

262 SUZANNE OUCHBMIN'

possible que ValeQtin puisse cesser d^accueillir la pauvre ftme qui aura vécu si intimement <le la vie de son âme ! Quand il saura tout, il me plaindra. Mais le saura-t-ii jamais? doit-il le savoir? Quel noble caractère! ahl qu*il ferait bon vivre avec lui toute une vie de jeunesse et d*espérance ! avec quelle chevaleresque loyauté il se raconte lui-même ! Il n'a pas l^esprit plus jeune que le mien ; et quand je me mire dans ses pensées, j*y revois mes larmes.

Mon frère, je vous en supplie^ ne me troublez pas, ne me dérangez pas de mon extase ! laissez-moi celte correspondance qui me soulage et me guérit. Je m'imagine parfois que Talenttn a tout deviné^ et que c'est réellement à moi que s'adressent ses flatteries, ses élans. Comme je lui réponds dans ces moments-là ! Ëdmée me raconte qu'elle ne lui remet jamais de lettres sans lui trouver les yeux bumides; il pleure en me lisant, il pleure en attendant mes lettres. Ta! donc la certitude de faire battre un cœur des battements du mien !

Edmée se fait une habitude d'écrire sous ma dictée, sans s'émouvoir beaucoup de ces paroles qui me donnent la fièvre en montant de mon cœur à mes lèvres. Par un accord tacite, il n'est jamais question de vive voix de la correspondance entre elle et Valentin. Mon secret, qui n'est confié (ju'à vous, est donc bien gardé, et personne ne saura donc ce que j'ai ressenti ; personne! Ah! si Valentin osait me parler; s'il lisait dans mes yeux qui ne le quittent pas! s'il cessait un jour, une

SUZANNE DU€HEUIN 203

heure, uoe miDute, de voir en moi une petite vieille iDoffensive ; une vieille ! Mais suis-je donc récliement vieille? Oui, à mon âge> une femme a, d'ordinaire, une famille, un mari, des enfants ; son cœur est doucement rassasié d'amour; elle ne compte plus dans le monde. Mais moi, après un mariage horible et trivial , je ma sens jeune et animée des illusions des premières amours; et parce que je ne puis cacher la pâleur de mon front, les plis creusés par l'insomnie, je n'ai plus droit à un regard, h un mouvement de pitié de la jeunesse I

Pauvre folle ! pauvre vieille, murmure de ta voix fêlée ces beaux chants d'amour que tu sais si bien ; et une voix jeune et fraîche, en les répétant, se fera une provision de joie et te volera ton bonheur! tu n'auras pas même un soupir de compassion pour ta peine! on ne te fera pas seulement la charité d'un baiser du bout des doigts! Garde avec soin ton masque de beauté, cette figure de jeune fille qui cache la tienne ; pleure derrière tes dernières larmes ; et quand tu auras joué ce rôle, Dfieurs, seule, abandonnée, maudite par ton frère, et méconnue par tous.

Ah! Paul, au nom de notre enfance, ne trouble pas cette illusion dernière ; mais d'où vient ta colère, et d'pù viennent mes tran^orts? ne suis-je pas leur mère, à ces deux enfants? et si je parle au nom d'Edmée, si Valentin me répond, en croyant lui répondre, n'est-il pas bien certain qu'Edmée seule est fiancée, et que Valentin ne sépare pas les douces paroles qui l'enivrent des doux regards qu'on lui jette? Ne seronMIs pas ma-

2(li SUZANNE DCCHEMIN

ries dans un mois, e4 ne serai*je pas la première à prier , pour eux et à les bénir? Laissez-moi donc encore un peu, mon frère, jouer à la Providence, et ne prenez pas une vieille femme comme moi pour une de ces jeunes lilles que vous grondez dans le confessionnal, à cause des entretiens du clair de lune et des galanteries de la danse.

LETTRE XXVIl

DE l'abbé RICHARD A SUZANNE.

MeanriUe, octobre.

Ma sœur, je vous le répète, vous jouez un jeu terrible. Vous vous trompez vous-même; et après une vie de sacrifice, vous manquez de courage à la première tentation. A quoi bon secouer votre <Meur plein d'étincelles sur ces jeunes arbrisseaux !

Je ne vous maudirai pas, parce que je suis prêtre; je' ne vous abandonnerai pas, parce que je suis chrétien. Je suis doublement votre frère, ma pauvre sœur ! racontez-moi vos douleurs. Mais au nom du Dieu qui a fait un mérite éternel des souffrances patiemment endurées, au nom de la loi qui féconde le martyre, cessez d'écrire à Valenlin ; cessez celte tromperie indigne de

vous! Tenez! quittez Provins; mon presbytère est prêt

ta

â06 SUZANflE DUCHEMIPr

à VOUS recevoir; les travaux sont Unis; la saison d*automne est belle. Venez visiter ma solitude ; laissez sous l'œil de Dieu et de la famille ce couple qui ne veut que la vertu. Ne vous mêlez pas de leur rêve; vous ne pouvez que le gâter. Répondez-moi, ma sœur ; faut-il vous attendre ?

Page 1