‹ Les roués sans le savoir (volume 2)Chapitre 44 sur 53 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

DAIiMAND A VALENTIN.

VeDîse, novembre.

Décidément, mon cher, tes amours divines, panachées de parfums terrestres, te laissent entre ciel et terre dans une poi^tion ridicule. Décide-toi, imprudent acrobate ! Tu aimes fif"^^ Suzanne au clair de la lune ; tu aimes M'i® Edmée sous le soleil ; eh bien I la question est de savoir si tu préfères la tiuit au jour. Gela devient une affaire de couleur. Rouge ou noir ! Moi, je dirais rouge ; mais il y, a peut-être quelque raison pour dire noir. Tu rends enfin hommage à cette pauvre matière que tu as trop calomniée. Voilà tes ^gt ans qui s*é* chauffent; courage! sors de ta coquille. A ta place, yépouserais M"e de Sainte-Aure, et je garderais M™« Suzanne pour la correspondance ; mais j*ai peur que le peu

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de matière qui sert d*enye]oppe à ta platonique amie ne te tente encore. Alors, voici ce que je te propose. N'y a-t-il pas à Provins quelque chapelle gothique? Tas-j par une nuit obscure ; et, à la clarté d'un pâle cierge, épouse cette ruine sur des ruines ; mais alors fais de la nuit le jour, et prends soin de ne vivre que dans le crépuscule.

Quel parti vas-tu tirer de la vertu de Saint-Preux? Où est ta résignation supérieure au brave désespoir de Werther i Pauvre théoricien ! deux belles lèvres te font pftlir, et mottwat en déroute tes légions mystiques. Je n'ose me flatter de la victoire ; mais il me semble que ton rêve s^épaissit. Allons donc ! coupe tes ailes, et retombe une bonne fois à terre !

LETTRE XLl

DE SUZANNE A l'aBBÉ RICHARD.

Provins, novembre.

Ne m'attendez plus ; il fait froid ; je ne puis quitter Provins, Je suis bien malade, et j*ai peur de vos sermons. Yalentin m'a pardonné, il m'aime , je le sens, je le vois ; mais il aime aussi Ëdmée. Se peut-il que je sois la rivale de cette chère enfant? Elle a la beauté; moi, j'ai l'amour. Je me berce par instants de cette pensée qu'il prendra en pitié la pauvre femme souffrante et flétrie. Serait-ce la première fois qu'tftie union pareille s'accomplirait? Mon frère, ne béniriez-vous pas ces deux époux? Le médecin (ne trouve beaucoup de fièvre; il me défend les émotions ; il croit, comme vous, qu'on peut s'empêcher de penser.

LETTRE XLll

DE l'abbé RICHARÏi A SUZANNE.

Meorrillf, novembre .

Ma sœur, y songez-vous? Vous étiez à plaindre; vous n'êtes plus que ridicule. L'orgueil vous pousse à Textravagance. Épouser M. Yalentin l rompre au profit de votre inexorable vanité ce mariage qui fait la joie de deux familles ! cela est plus qu'insensé. Écoutez votre médecin; guérissez -vous par du calme et de la raison. Priez, méditez, apaisez ces orages, et, si vous ne voulez venir, faites que je ne sois pas tenté d'aller à Provins.

LETTRE XLlil

DE SUZANNE A l'aBBÉ RICHARD,

IVovins, novembre.

Mon frère , vous n*ête$ pas un prêtre de Jésus ; vous êtes impie dans voire cruauté. Ahî l'on peut guérir, dites-vous; eh bien! soyez content, je suis certaine de ne plus souffrir bientôt. Vos conseils sont merveilleux. Vous avez raison, je suis folle. Moi , penser à Valenlin 1 c'était du délire. Je l'ai surpris, le pauvre enfant, causant avec Edmée, et ce que j'ai vu , ce que j'ai entendu, m*a guérie. Il l'aime, il l'aime seule. Il a voulu ce soir m'interroger ; j'ai paru scandalisée de ces familiarités intellectuelles. Je l'ai fait redescendre de son ciel à terre. J'ai voulu être pour lui, comme pour tout le monde, la froide, simple et insignîQante Suzanne. Je ne sais si j'ai réussi: mais il part demain pour Rianval.

S€0 SUZANIIB DUCHEMIN

Reviendra-t-il? Bdmée va l'attendre. Quant à moi , je vous le jure, je ne l'attendrai pas; je Tai vu aujourd'hui pour la dernière fois.

Ma petite maison est bien lugubre^ bien froide ; la solitude me fait peur. Mon bon frère, venez passer quelques jours avec moi. Le médecin veut que je garde le lit. Je suis faible ; pour vous avoir écrit cette page, je suis tout en sueur : ce sont mes larmes qui fuient. .

Je n*ai pas eu la force ce matin d'achever ma lettre; je me suis évanouie. Ce soir, je me sens beaucoup mieux. Yalentin est parti , je viens de voir passer sa voiture. J'ai eu le courage de me cacher derrière mon rideau : enfîn, je suis digne de vous, mon frère , j'ai obéi jusqu'au bout.

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