LETTRE XLIV
DB VÂLENTIN A ARMAND.
Provins, novembre.
Je pars, je quitte Provins; je vais à Rianval demander > à mon père un conseil, une inspiration; je sens qu'ici je deviendrais fou , et que Je commettrais quelque lâcheté. Je n'ose prendre un parti. Un doute terrible m'assiège. Je me sens attiré en sens contraire par cette beauté complète et par celte ftme sublime. Edmée, dans son innocence, ne voit rien de ces combats^ et Suzanne est un juge sévère dont je redoute le mépris.
Ce matin j'étais dans le jardin, accoudé sur la terrasse ; je voyais le vent secouer les arbres et emporter au loin sur la ville basse des tourbillons de feuilles. Je m'interrogeais, et je me disais que ce double amour
262 SUZANIVB DUC^BMllf
était un cruel 'Châtîmenl. Tout à coup, j'entendis Ediïié& qui venait à moi en chantant. L'air vif agitait ses che^ veux autour de ses tempes, des couleurs plus vives animaient ses joues ; on edi dit le printemps, joyeux et intrépide, s'avançant au-devant de Thiver.
— Que faites-vous là? me dit-elle avec son ingénue gaieté, vous allez vous enrhumer?
J'en suis venu à ce point , que les vulgarités de cet ange mè ravissent et m'enchantent quand je la vois. Dès que je me trouve seul, je rougis, j'ai honte; maisses yeux étincelants de bonté candide, ses lèvres roses, toute sa démarche donnent une sorte d'éloquence et de sens ingénieux à ses naïvetés ; devant elle, rien ne me semble niais ou futile.
Je lui offris le bras, et nous errâmes pendant iipeheure dans le jardin, causant de toutes choses, jetant des rires au milieu de graves pensées, nous regardant,, nous aimant, nous pressant les mains. Mon coejar battait avec violence. Moi, dont tu connais la réserve, e& sentant à mon bras ma fiancée, ma femme, le bonheur et l'enchantement de ma vie , j'eus tout à coup, pour la première fois, une tentation étrange ; j'osai presser Edmée sur mon cœur et approcher mes lèvres des siennes. Elle ne se dégagea pas assez vile pour m'épargner ce sacrilège. J'entendis un cri, je me retournai, et je vis, à dix pas derrière moi, VL^^ Duchemin, qui nous regardait pâle et souriante. J'oubliai tout, et je courus à elle.
— Je vous ai dérangés, murnuira-t-elle ea embras-
sant Ëdmée. Allons, mes enfants, il est bien temps ^qu'on vous marie. Je vais gronder M. et M«*« de Sainte- Aure.
Et elle nous parla simplement, doucement de notre ménage, de notre bonheur futur. De toute la journée, je ne pus me trouver seul avec elle. Vers le soir, codhne elle était fort souffrante, elle voulut rentrer; je m'offris pour la reconduire. En route, je cherchai à m'excuser, à lui demander pardon ; alors, elle parut étonnée, m'affirma que son rêve était accompli, que mon mariage avec Ëdmée étail son but le plus cher ; elle m'écrasa à plusieurs reprises du nom de fih^ se montra simple, maternelle, et me laissa à sa porte , humiliéy iiîquiet , confondu.
Je pars, mon ami ; j'ai besoin de me reconnaître et de me retrouver auprès de mon père. Ici, j'outrage l'hospitalité de M. de Sainte-Aure et Tamour d'Edmée. Quant à Suzanne, m*aime-t-elle, on bien étais-je le jouet d*ane illusion poétique? Il y a dans le cœur de cette femme des profondeurs sublimes.
J'ai pris un prétexte plausible. Je pars demain. Écri$moî et Rianval.