L'HELLÉNISME EN TURQUIE
L'hellénisme n'est pas, on ne le sait que trop aujourd'hui, ce qu'un vain peuple pensait il y a quatre vingts ou cent ans. A cette époque, on croyait qu'en fait de Chrétiens il n'y avait que des Grecs dans le vaste Empire Ottoman. On se doutait fort peu ou du moins on n'avait qu'une idée fort vague de l'existence en Turquie d'autres éléments que l'élément grec. La Macédoine, l'Epire, la Thessalie, l'Albanie, la Thrace étaient, aux yeux de la presque totalité des Occidentaux, des pays habités par des Grecs.
Tout contribuait à propager, à accréditer cette erreur. Sur les bancs de l'école on avait appris à considérer ces pays comme des pays helléniques. Si une voix se
faisait entendre en Europe contre la domination ottomane, c'était bien celle des Grecs, ou du moins les Grecs s'était arrogé le droit de se faire, en Europe, le porte- voix •des desiderata des populations chrétiennes de Turquie. On croyait qu'en Orient il n'y avait que deux blocs en présence : l'Isla- Tnisme représenté par la race dominante, les Turcs, et la chrétienté, représentée par la race subjougée, les Grecs, considérés comme les descendants directs de ces an- •cîens Hellènes dont les lettres et les arts faisaient l'admiration du monde entier. Même -aux yeux de beaucoup de touristes étrangers, la réalité n'apparaissait pas sous son vrais jour. Pendant le court séjour qu'ils iaisaient ordinairement dans les pays balkaniques, ils croyaient apercevoir vaguement des peuplades dont l'origine, l'idiome et plusieurs autres signes extérieurs n'avaient rien de grec ; mais à cause de la communauté de dogme, d'éducation scolaire, de la langue employée dans les églises et dans les rapports commerciaux, ils n'étaient pas loin de s'imaginer que la fusion de ces restes de peuples, venus l'on ne sait trop d'où ni à quelle époque, dans la grande masse des Grecs, était fortement avancée.
Du reste, la constitution de l'Empire Ot-
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toman elle-même confondait et amalgamait tous les orthodoxes soumis à son autorité en un tout, placé sous la suprématie spîrî^ tuelle du patriarcat œcuménique.
Aux yeux de la Turquie il n'y avait ni Bulgares, ni Roumains, ni Albanais, ni Serbes. Il n'y avait que des orthodoxes immatriculés tous sous une seule rubrique, celle des Roum et représentés par un seul chef religieux, le roum pairiki (le Patriarche œcuménique).
Ce fut la belle époque pour l'hellénisme- Aussi l'hellénisme avait- il pu alors concevoir la grande idée^ le projet, aujourd'hui considéré comme ridicule, mais qui alors ne paraissait pas tout à fait chimérique, de restaurer un jour l'empire chrétien d'Orient, ou plutôt un vaste empire orthodoxe qui aurait compris presque tous les pays de la
i) C'est de ce mot, qui signifie Romains que les Turcs ont désigné, dès le dcbur, les Chrétiens de la péninsule balkanioue. Ay^nt remplacé le Pas Empire, l'Empire romain d'Orient, ils donnèrent le nom de roum aux Cn«'étienS' qui relevaient de cet Empire et de ^uméii (Ruumélie) au pays que ces chrétiens habitaient. Du reste, il importe de taire remarquer que pendant longtemps et même de nos jours, les Grecs ne se sont donné et l'immense majoritéd'entre aux ne se donne encore que le nom de 'J^omgni. Leur idiome même, ils ne le désignent ancore que du non> duromatika. Les mots d^ hellènes tt d'hellénique nt sont que de date toute récente et ne sont guère compris par la masse du peuple.
péninsule balkanique et une bonne partie de l'Asie Mineure. Ce vaste Empire aurait eu Athènes pour capitale des Ictres, Constantinople pour capitale politique et Jérusalem pour capitale religieuse.
On doit reconnaître que si la diplomatie eu* Topéene, qui, dès cette époque, connaissait assez les forces de Thellénisme, ne se faisait guère d'illusions sur la réalisation d'un projet aussi gigantesque, l'opinion publique en Europe et tout particulièrement le monde des lettres, des sciences et des arts, était acquis à la cause grecque. La perspective de la restauration d'un Etat hellénique, où, tout portait du moins à le faire croire, les lettres, les arts et les sciences refleuriraient comme aux plus beaux jours de l'Hellade ancienne et resplendiraient même avec un nouvel éclat sur tout l'Orient et où le commerce prendrait, entre les mains des Grecs, un nouvel essor, — cette perspective n'était pas sans sourire à beaucoup de ceux — et le nombre en était partout considérable — •qui depuis les bancs de l'école avaient la Jiantise des souvenirs des temps mythologiques ou classiques de la Grèce.
Les Grecs venaient ainsi se poser en hé-^ ritiers de l'Hellade, de la Macédoine et de l'Empire d'Orient, dont les droits se trou*
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valent, disaient-ils et faisaient-ils dire par la plume de beaucoup d'illustres écrivains d'Europe, usurpés par la domination ottomane.
La succession revendiquée par rhellénisme semblait toute légitime. De plus Thellénisnie parlait au nom de la chrétienté et de la civilisation, et donnait les plus belles espérances pour l'avenir. Aussi, lorsqu'éclata la fameuse insurrection grecque, elle électrisa non seulement toutes les populations chrétiennes de la presqu'île des Balkans, mais aussi le monde européen. Les Byron allèrent se faire tuer en Grèce.
Les Lamartine, les Hugo et bien d'autres troubadours de l'Europe entonnèrent les hymnes les plus dithyrambiques en l'honneur des héros qui ressuscitaient les temps de Marathon et de Salamine. L'engouement pourlat cause grecque fut tel que la diplomatie européenne elle-même se touva entraînée par le courant dt l'opinion publique. Trois Puissances, la France, l'Angleterre et la Russie unirent leurs forces navales pour aller détruire à Navarin la flotte d'Ibrahim pacha et mettre fin à cette guerre qui durait depuis sept ans. Enfin le rêve séculaire des Grecs se réalisa. Un royaume hellénique fut constitué. Il est vrai que cet Etat minuscule était loin du projet grandiose conçu par les hé-
tairistes. Mais s'il ne satisfaisait que dans une faible mesure les ambitions des Grecs, il n'en faisait pas moins naître les plus belles espérances pour l'avenir. On le considérait comme une première étape vers la réalisa^ tion de la grande idée. Aussi, dès le lendemain de sa formation, les Grecs dirigèrent-ils tous leurs efforts non pas en vue de sa consolidation, mais en vue de son expension.
Leurs efforts, ou plutôt les efforts unis de tous les Chrétiens de la péninsule balkanique et les sympathies du monde civilisé venaient de leur assurer un premier succès. Dès lors, pourquoi ne pas en espérer de nouveaux?
Et pourtant c'est de ce jour que date la série des adversités dont l'hellénisme a été successivement éprouvé. La tentative de constituer un Etat grec a nui immensément à la cause grecque. Le royamme hellénique, œuvre d'efforts divers autant que d'engouement, a anéanti l'hellénisme. Le fils a tué le père, bien involontairement sans doute.
Effectivement, le signal de l'insurrection grecque donné en Moldo-Valachie a été en même temps le signal du réveil national parmi les Roumains des provinces danubiennes, où les Grecs avaient fait pendant deux siècles la pluie et le beau temps, où les lettres grecques s'épanouissaient large-
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ment et où les couches supérieures de la société semblaient être formées par des Grecs ou tout au moins être hellénisées. La domination phanariote ne tarda pas à en être évincée et l'hellénisme reçut un premier mais rude coup. Bientôt il allait en recevoir un autre en Bulgarie et en Roumélie Orientale, en Macédoine même où l'élément bulgare, réveillé de son sommeil léthargique, se mettait à revendiquer bruyamment le droit d'avoir des écoles et des églises nationales et faisait un grand pas vers son émancipation nationale par l'institution, à Constantinople, d'une autorité ecclésiastique bulgare, Texarcat, qui se dressait là, en face du patriarcat œcuménique, comme une menace vivante pour l'autorité spirituelle de celui-ci et pour les visées ambitieuses de l'Etat grec. En même temps il surgissait pour l'hellénisme un autre péril.
L'élément roumain de Turquie lui-même commençait à manifester de velléités de renaître à une vie nationale propre, par la crétion d'écoles et d'églises roumaines.
Ce péril était d'autant plus sérieux pour l'hellénisme que si le réveil de la conscience ethnique parmi les Roumains de la rive gauche du Danube et parmi les Bulgares avait irrémédiablement compromis la
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^ande idée^ le réveil national des Roumains de Turquie était bien de nature à anéantir les dernières illusions que les Grecs croyaient pouvoir conserver quant à l'avenir politique du royaume hellénique.
En effet, de tous les éléments qui avaient jadis été soumis à l'influence morale de l'hellénisme, la population roumaine de Turquie était celle qui s'était le plus fortement attachée à la cause grecque. Non seulement elle avait fait pour cette cause toutes sortes de sacrifices de sang et d'argent, mais -encore elle semblait s'être approprié mieux que tout autre la culture intellectuelle hellénique et être définitivement acqui- -se aux idées grecques. A ces considérations venaient s'ajouter l'importance de l'élément roumain de Turquie, résultant aussi bien de sa force numérique que de l'état de bien être relatif dans lequel il s'est toujours trouvé et de sa situation géographique.
Dispersée comme elle est, en groupes plus ou moins compacts, sur toute l'étendue des provinces de la Turquie d'Europe, depuis les frontières de Bulgarie jusqu'à la mer Adriatique et aux frontières grecques •où elle forme surtout une masse compacte, la population roumaine présentait pour Thelléoisme un double avantage. Elle le reprér
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sentait exclusivement et d'une façon très
brillante dans les régions où Télément grec fait complètement défaut et en augmentait l'importance, là où cet élément existe réellement. Dans la Macédoine du nord el de l'ouest et en Albanie, ce qu'oa appelle des communautés grecques n'étaient et ne sont encore formées aux trois quarts, pour ne pas dire exclusivement, que par des Roumains, Pour ne citer que quelques villes généralement connues, à Uskub, à Komanovo, à Kuprulu, à Prilep, à Monastir, à Krouchovo, à Okrida, à Elbassan, à Dourazzo, à Cavaïa, à Vlaho-Clissoura, etc^ il n'y a pas plus de vrais Grecs qu'en Fin* lande. Et pourtant l'hellénisme y fait encore bonne figure, uniquement grâce à la partie de la population roumaine qui continue de rester attachée à l'hellénisme ou plutôt au patriarcat grec. Inutile de dire que si les Grecs peuvent encore parler au nom de l'hellénisme en deçà de l'Aliacmon, affluent du Vardar, c'est principalement en s'appuyant sur les sentiments helléniques que professent encore bon nombre de Roumains dans la plupart des régions habitées par eux! En Epire, où l'élément grec est faiblement représenté et où, par surcroît de malheur, il se trouve, dans un état d'épui-
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sèment physique, moral et matériel, c'est la population roumaine qui donne la force et le brillant que Thellénisme y possède encore. De plus, les Grecs savaient que c'étaient les populations montagnardes du Pinde qui leur avaient prêté un appui sérieux pendant tous leurs mouvements révolutionnaires.
De toutes façons, l'élément roumain de Turquie constituait donc pour les Grecs un appoint très important qu'ils avaient pris l'habitude de mettre en ligne de compte pour la réalisation de leurs rêves politiques» Aussi furent-ils très émus par les premiers symptômes de réveil national qui commençaient à se manifester parmi le peuple roumain.
L'hellénisme allait se trouver acculé à ses dernières limites, attaqué dans ce qu'il avait toujours regardé comme ses derniers retranchements, après avoir été successive-^ ment battu en brèche dans des régions considérées commes les confins lointains de son influence morale. Bien plus, comme même à l'heure actuelle, l'élément roumain pénètre fort avant dans le royaume grec lui-même, vu qu'il s'étend en masse com-»
pacte jusqu'à l'Agrapha, l'ancienne limite de ce royaume, et qu'il se trouve répandu
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en très grand nombre sur le reste de la Thessalie, TEtat grec entrevoyait dans la régénération nationale des Roumains un péril lointain sur son territoire même.
Le monde allait enfin apprende, non sans un certain étonnement, que l'hellénisme était une fiction, non seulement en Macédoine où les Slaves venaient lui disputer le terrain et lui contester ses droits, mais aussi en Epire et en Thessalie même, c'est-à-dire dans les pays considérés, bien à tort certainement, comme des pays purement helléniques.
Quant la population roumaine viendrait à lui faire défaut sur quoi la Grèce appu* ierait-elle ses prétentions en Macédoine, en Epire et même en Albanie ?
L'hellénisme avait vu s'évanouir trop de beaux rêves qu'il avait caressés autrefois, pour consentir à abandonner encore ce dernier. Aussi, au lieu d'accepter le mouvement séparatiste des Roumains de Turquie comme un événement naturel, comme la conséquence logique de la force des choses, préféra-t-il rassembler ses dernières forces et engager une lutte dans laquelle, mettant de côté tout scrupule, on le verra se servir des armes les moins loyales, les moins avouables.