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LE RÉVEIL DE LA CONSCIENCE NATIONALE

Les premiers symptômes d'un réveil de la conscience ethnique parmi les Roumains de Turquie se sont manifestés bien avant que Ton ne croit généralement. Au début du XlX-e siècle, des savants macédo-roumains ont fait paraître en Autriche des livres dont les tendances étaient de provoquer la culture de l'idiome macédo-roumain et l'étude de l'histoire des Roumains d'audelà des Balkans.

Le premier en date de ces précurseurs du mouvement national a été le prêtre Théodore Cavallioti, originaire de la ville roumaine de Moscopoli, qui a fait paraître, parmi plusieurs autres ouvrages, un lexique contenant environ deux mille mots du dia-

lecte macédo-roumain et que Thunmann rapporte dans ses écrits.

Un autre Roumain de Macédoine, Georges Rosa, médecin à Budapest, a essayé d'esquisser une histoite des Roumains d'audelà du Danube et a fait paraître un opuscule contenant des instructions sur la façon d'écrire et de lire le dialecte roumain.

Vers 1813, Michel Boïagi, originaire lui aussi de Moscopoli et professeur à T école grecque de Vienne, faisait paraître une grammaire du dialecte macédo-roumain, accompagnée de plusieurs fables écrites dans le même dialecte et précédée d'une préface dans laquelle il exhortait ouvertement ses congénères de Turquie à cultiver et à aimer leur idiome.

La tentative audacieuse faite par Boïagi pour provoquer le réveil de la conscience ethnique parmi les Roumains de Macédoine excita la colère du patriarcat grec de Constantinople, qui y entrevit aussitôt un péril très sérieux pour l'hellénisme. Aussi s'empressat-il d'excommunier l'auteur et enjoignit-il, par une circulaire, aux évêques de la péninsule balkanique d'interdire aux fidèles, sous peine d'excommunication, la vente et l'achat de ce livre.

Comme bien on pense, la grammaire de

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Boïagi, frappée d'excommunication et d'interdit, ne pénétra pas en Turquie et son appel ne trouva, par conséquent, aucun écho.

Cependant, le courant nationaliste qui s'était produit un peu partout au commencement du siècle dernier avait provoqué des mouvements en faveur du réveil natio* nal en Roumanie d'abord, puis en Bulgarie et ensuite parmi les Bulgares de Macédoine, qui commencèrent à revendiquer le droit d'avoir des écoles où l'enseignement serait donnné en langue bulgare et des églises où l'office divin serait célébré en bulgare.

Ce courant général ne fut pas sans produire une certaine impression sur les Roumains de Macédoine dont plus d'un se demandait déjà, quoique tout bas, s'il n'y avait pas moyen de s'instruire aussi en roumain, lorsqu'il se produisit un fait qui devait donner l'essor au désir intime, mais faible encore, de beaucoup de Macédo-Roumains.

On sait qu'en 1860 les couvents dits dé^ diés furent sécularisés en Roumanie. Cette sécularisation constituait un rude coup pour les monastères grecs de Turquie qui se voyaient enlever d'immenses revenus. Kn effet, plus de quinze millions de francs, provenant des terres dédiées aux couvents, sor-

talent tous les ans de Roumanie pour aller s'engouffrer dans les poches, semblables au tonneau des Danaïdes, des moines grecs du mont Athos et d'ailleurs.

Alarmés par cette mesure du gouvernement roumain, les moines grecs déléguèrent un des leurs, le père Averkié, supérieur d'un des couvents du mont Athos, pour aller soutenir leur cause en Roumanie.

Or, le père Averkié, était un Roumain du Pinde, de la commune purement roumaine d'Avdéla. Arrivé en Roumanie, il fut étonné de constater la ressemblance •énorme existant entre son idiome maternel et la langue parlée en Roumanie, ainsi que de voir un Etat composé de chrétiens ortodoxes qui étaient en même temps des Roumains.

Le pauvre moine n'en revenait pas de sa surprise, lorsqu'il fit la connaissance de quelques Macédo-Roumains établis depuis longtemps en Roumanie où ils occupaient de hautes situations et qui projetaient déjà, de concert avec certains, grands patriotes Roumains, de travailler au réveil de la conscience ethnique parmi leurs frères du Pinde.

En effet, l'exil en Turquie auquel certains hommes d'élite de Roumanie avaient été

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condamnés après la révolution de 1848, leur avait fourni Toccasion de voir et de connaître de près les Roumains de Turquie* Un d'autre eux, le poète Bolintineano, dont le père était originaire de Macédoine et qui fut plus tard ministre de Tinstructioii publique en Roumanie, avait même eu l'idée d'adresser à S. A. le Grand- Vizir Fuad pacha, un mémoire dans lequel il expliquait qu'il était de l'intérêt de la Turquie que les Roumains puissent prendre conscience de leur individualité et se dévolopper dans leur propre élément.

De retour dans leur pays, les exilés Roumains firent connaître 'en Roumanie Texistence d'un élément frère en Macédoine, en Epire, en Thessalie et en Albanie, élément dont on n'avait jusqu'alors qu'une idée fort vague et qui à l'avantage d'être nombreux joignait aussi celui de posséder des qualités morales et intellectuelles tellement remarquables qu'elles faisaient de lui un des éléments de tout premier ordre dans la péninsule balkanique.

Ces grands patriotes Roumains accueillirent très favorablement l'idée conçue par les Macédo-Roumains de Bucarest de provoquer le réveil de la conscience ethnique parmi leurs congénères de Turquie.

Il se forma aussitôt à Bucarest un comité qui lança une proclamation au peuple roumain de Turquie l'invitant â prendre conscience de sa nationalité, à se réveiller dut sommeil léthargique dans lequel le clergé phanariote et l'éducation scolaire grecque le tenait plongé depuis des siècles.

Cette proclamation trouva un écho dans le cœur de plusieurs Macédo-Roumaîns^ Quelques jeunes gens accoururent en Roumanie et allèrent étudier dans les écolesde ce pays la langue dans laquelle ils donneraient bientôt, à leur tour, l'enseignement à leurs frères de Macédoine.

Le père Averkié, qui, tout en étant moine grec, n'avait jamais cessé de témoigner ses préférances pour ses congénères de Turquie, ce qui lui avait valu, dans les milieux grecs du monts Athos et de Salonique, le surnom de Vlahos (Averkié le Va-^ laque) s'éprit aussitôt de ce noble idéal de régénérer le peuple roumain de Turquie,, tenu jusqu'alors dans l'asservissement moral par le clergé grec.

Il partit donc pour son pays natal où i\ jouissait d'une grande considération et décida plusieurs Roumains de Turquie à envoyer leurs enfants en Roumanie pour y^ recevoir les bienfaits de l'instruction ea

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leur propre langue afin de devenir ensuite des apôtres de l'idée roumaine.

Une vingtaine de familles confièrent leurs enfants au père Averkié, qui les amena à Bucarest et les fit entrer dans les écoles .roumaines.

Vers la même époque, M. Dém. Atha- Tiassesco quittait les écoles de Roumanie pour aller ouvrir la première école roumaine à Tirnovo, sa commune natale, située à cinq ou six kilomètres de la ville de Monastir et habitée exclusivement par des Roumains.

La proclamation du comité qui s'était formé en Roumanie, aussi bien que la propagande du père Averkié en faveur de la ^ause roumaine devaient naturellement donner l'alarme au patriarcat.

Aussi la tentative de M. Athanassesco •d'ouvrir une école à Tirnovo se heurta-t- -elle à des difficultés insurmontables suscitées par le patriarcat et l'évêque grec de Monastir.

Non seulement M. Athanassesco n'obtint pas la permission d'ouvrir son école, mais encore il fut jeté en prison par les autorités locales auprès desquelles l'évêque de Monastir avait eu recours aux plus noires intrigues et aux pires délations contre l'apôtre roumain.

Vers la même époque, Apostol Margarît,^, qui était professeur à l'école grecque de Vlaho-Clissoura et qui devait être plus tard le principal protaganiste du mouvement em faveur du réveil national des Macédo-Roumains, était destitué de son poste grâceaux intrigues du clergé grec, parce qu'il était le compatriote d'Averkié, qu'il affichait ouvertement ses sentiments roumainset qu'il se servait de la langue roumainepour expliquer à ses élèves les textes desauteurs grecs.

Venu en Roumanie pour des affaires personnelles, Margarit étudie sérieusement, la lanque roumaine et repart pour la Macédoine, afin de se consacrer au service d'une cause à laquelle il venait d'être pleinement acquis et pour le triomphe de laquelle il allait bientôt déployer une énergie extraordinaire.

Apostol Margarit se rendit à Avdéla, sa.

commune natale, où il était grandementapprécié pour son intelligence extraordinaire, et y ouvrit en 1868 une école roumaine, ou plutôt il transforma l'école grecqne en école roumaine, car tous les habi-^ tants de cette commune lui confièrent leurs, enfants pour leur donner l'instruction en

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langue roumaine, tant ce fait leur paraissait simple et natureL

Bientôt après, Margarit fut remplacé à l'école d'Avdéla par deux jeunes instituteurs originaires de cette commune, que le père Averkié avait amenés à Bucarest et qui menaient d'y terminer leurs études secondaires. D'autres pionniers du Roumanisme ouvraient en même temps des écoles nationales dans d'autres communes roumaines:

.à Périvoli, à Okrida, à Karaféria, etc. Quant à Margarit, il alla ouvrir une école roumaine à Vlaho-Clissôura où il avait déjà ^té longtemps professeur roumain. Mais Tévêque grec de Castoria lui suscita toutes sortes de difficultés, intrigua contre lui auprès des autorités turques. De son côté, le patriarcat grec de Constantinople, qui à cette époque était encore tout puissant et qui avait tout lieu de redouter la propagande roumaine, eut recours à tous les moyens pour faire chasser Margarit de Vlaho-Clissoura. Il envoya une lettre d'exhortation aux habitants de cette commune ieur enjoignant, sous peine d'excommunication, de chasser cet homme du milieu <1 eux. Les habitants refusèrent d'obéir aux exhortations du patriarcat. Celui-ci eut alors recours aux autorités impériales au-

près desquelles il accusa Margarit d'être l'agent d'une propagande étrangère hostile aux intérêts de la Turquie, le propagateur <ie doctrines subversives pour la sécurité de l'Empire Ottoman. Il fit tant et si bien que finalement il obtint du gouvernement ottoman, qui n'avait pas encore eu le temps de se convaincre de la justice et de l'innocuité de la propagande roumaine, que Margarit fût expulsé de Vlaho-Clissoura et fût relégué dans le vilayet d'où il était originaire, c'est-à-dire à Janina.

Arrivé dans cette ville, Margarit exposa au gouverneur le but poursuivi par la propagande roumaine. Le gouverneur ne tarda pas à être persuadé que la propagande roumaine ne saurait avoir aucune tendance opposée aux intérêts politiques de la Turquie et lui permit de retourner à Vlaho- Clissoura où il reprit ses cours.

Toutefois le patriarcat et l'évêque grec de Castoria ne cessaient d'apporter toutes sortes d'entraves au fonctionnement régulier de l'école roumaine de cette commune et Margarit, puissamment secondé par un autre instituteur de grand mérite, Tulliu Tacit, eut à lutter de toutes ses forces pour déjouer leurs intrigues..

. Mais pendant que ce vaillant apôtre du

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Roumanîsme tenait tête à la fureur du clergé phanarîote, des maîtres d'école grecs et des agents de Thellénisme et qu'il mettait en échec leur action combinée, les autres instituteurs roumains n'étaient pas plus tranquilles dans l'accomplissement de leur mis* sion.

Continuellement dénoncés aux autorités comme des intrus dangereux, comme des perturbateurs de l'ordre, ils partageaient leur existence entre des emprisonnements fréquents et les tracasseries de toutes sortes auxquelles ils étaient en butte de la part des partisans dévaués^ au clergé grec et à l'hellénisme.

Mais ni les vexations, ni les avanies, ni les menaces d'excomunication ne pouvaient décourager ces champions convaincus d'une cause qu'ils considéraient comme sacrée.

Endurant avec une résignation vraiment apostolique tous les mauvais traitements que le clergé grec, à cette époque tout puissant encore, leur faisait endurer, ils ne perr daient pas de vue un seul instant la noble tâche qu'ils s'étaient assignée de dessiller les yeux de leurs congénères sur leur intérêt et leur devoir de s'affirmer comme nationalité distincte.

Les choses marchèrent ainsi jusqu'en 1878.

Quand la guerre russo-turque eut éclaté et que la Roumanie y eut pris part, la première chose que le patriarcat grec s'empressa de faire fut de recommencer ses intrigues contre les quelques professeurs roumains qu'il accusa auprès du gouvernement turc d'être des agents extrêmement dangereux d'un Etat hostile à la Turquie.

Cette fois l'intrigue était si habilement ourdie que les autorités ottomanes jetèrent en prison les professeurs roumains et fermèrent leurs écoles.

On crut, un instant, que c'en était fait de la cause roumaine, en Turquie, que le ré-^ veil de la conscience nationale des Macédo- Roumains allait être à jamais étouffé.

On était loin de se douter qu'il allait renaître, comme le phénix, de ses cendres et prendre un essor bien autrement puissant.

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