‹ Les Roumains de TurquieChapitre 11 sur 22 · EN TURQUIE · texte numérisé non relu

EN TURQUIE

C'est à dater de 1878 que le mouvement en faveur du réveil national parmi Télément roumain de Macédoine commence à se dessiner vigoureusement. Jusque là, on n'avait pu créer d'écoles roumaines que dans quatre ou cinq localités éparses. Encore ces écoles n'avaient elles pas pu fonctionner toujours régulièrement, par suite des manœuvres perfides du clergé phanariote* Toutefois les premiers apôtres du Roumanisme, quoique peu nombreux — les dix doigts suffiraient à les compter — n'avaient pas perdu leur temps. Ils avaient bravement travaillé, malgré l'exiguïté, pour ne pas dire le manque complet de moyens, à déblayer le terrain, à défricher le champ envahi par

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toutes sortes de mauvaises herbes et à y jeter la semence qui allait bientôt prendre des racines assez profondes pour résister à tous les orages.

Effectivement, les premiers pionniers de ridée nationale avaient dû mettre de longues années, d'un côté, à dessiller les yeux de leurs congénères et leur montrer le péril de dénationalisation qui les menaçait du côté des Grecs, et, de l'autre, à édifier les autorités impériales ottomanes sur le but éminemment cultural de la propagande roumaine.

L'ouverture d'écoles roumaines en Macédoine constituait, en effet, une innovation aussi bien aux yeux de la majorité de la population roumaine qu'aux yeux des autorités turques et, comme telle, elle était vue avec d'autant plus de méfiance que le patriarcat et les évêques grecs, ne cessaient de la dénoncer comme extrêmement dangereuse. Et l'on ajoutait d'autant plus foi à leurs insinuations perfides qu'ils étaient considérés comme les gardiens de la foi ancestrale en même temps que comme les chefs des chrétiens, responsables, envers le gouvernement, des idées subversives propagées parmi leurs ouailles.

Quoique la propagande roumaine fût dé-

gagée de toute visée politique, les premières tentatives d'ouvrir des écoles roumaines furent loin d'être favorablement accueillies par les autorités locales.

Presque tous les premiers maîtres d'écoles roumains furent à plusieurs reprises jetés en prison, tracassés à tout instant, regardés comme des gens mal pensants et comme des perturbateurs de la tranquillité publique. Il convient encore de faire remar- <juer que la plupart du temps ils étaient restés sous le coup de l'interdiction d'ouvrir des écoles publiques et que c'est à grand' peine s'il leur était permis de tenir école chez eux.

Cependant rien ne rebuta, rien ne découragea, rien n'intimida ces premiers apôtres de notre idée nationale. Convaincus de la justice de la cause dont ils se faisaient les champions, ainsi que de son innocuité par rapport aux intérêts politiques de l'Empire Ottoman, ils n'hésitèrent pas un seul instant à la soutenir courageusement auprès des autorités turques soit de vive voix, soit dans de nombreux mémoires. Finalement ils s'adressèrent au gouvernement central représenté à cette époque par Sawfet pacha, auquel ils exposèrent la légitimité des revendications du peuple roumain de Turquie,

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qui voulait sortir de l'asservissement moral dans lequel il était tenu par le clergé grec^ vivre de sa propre vie et ne plus se prêter à servir les intérêts politiques de TEtat grec, de l'idée grecque, dont le clergé phanariote était le soutien et le champion le plus ardent en Turquie.

Loin de porter la moindre atteinte aux intérêts politiques de la Turquie, soutenaient à bon droit les maîtres d'école roumains, le réveil de la conscience ethnique parmi l'élément roumain ne fera qu'affermir ses sentiments de fidélité envers S. M. le Sultan. Cet élément se rendra de plus en plus compte que, pour conserver son ittdividualité, la prudence la plus élémentaire lui conseille de s'attacher sincèrement à l'Empire Ottoman, de le considérer comme la meilleure sauvegarde de ses intérêts de race et de lier son sort au sort de la Turquie. Placé entre l'élément grec et l'élément slave, menacé également de deux côtés d'être absorbé, n'ayant aucun point de contact avec la Roumanie et ne pouvant raisonnablement espérer pouvoir donner, un jour, la main à ses frères d'au-delà du Danube par dessus les éléments si divers et les Etats qui les séparent, il cherchera tout naturellement à se rapprocher le plus possible de la Turquie,

à identifier ses intérêts nationaux aux intérêts politiques de TEmpire Ottoman, à refuser désormais de faire le jeu de qui que ce soit.

Toutes ces raisons, clairement exposées et étayées sur des faits positifs, eurent le don de convaincre le gouvernement central.

S. A. le grand-vizir Sawfet pacha adressa aussitôt un ordre aux gouverneurs de Salonique, de Monastir et de Janina, par lequel il leur enjoignait non seulement de ne plus prêter Toreille aux insinuations calomnieuses des prélats grecs contre les écoles roumaines et de ne plus entraver l'enseignement en cette langue, mais encore d'accorder aide et protection en cas de besoin aux maîtres d'école roumains.

Cette pièce est trop importante pour qu'il ne soit pas besoin de la rapporter ici. Elle constitue un document des plus précieux dans l'histoire de notre réveil national, attendu qu'il en marque une des étapes les plus importantes. C'est g^âce à cet ordre que l'existence des écoles qui fonctionnaient déjà plus ou moins régulièrement put être assurée, que plusieurs autres purent être fondées et c'est cet ordre que les maîtres d'écoles et les prêtres roumains ont pu invoquer, toutes les foîs que des fonction-

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iiaires ottomans, peu au courant des tendances de la propagande roumaine et induits en erreur par le clergé grec, ont essayé d'entraver la fonctionnement normal de nos institutions scolaires et religieuses.

Voici ce très intéressant document qui porte la date de 5 Sheval 1295 de l'Hégire (Septembre 1878) :

„ La Sublime Porte a été informée, d'un côté, que les Roumains du sandjak de Triccala, du vilayet de Janina et du vilayet de Salonique désirent s'instruire en leur propre langue et fonder des écoles, et, de l'autre, que le clergé grec, mal inspiré, pousse les autorités locales à leur susciter toutes sortes d'entraves, voire même à persécuter les maîtres d'école roumains.

,, Vu cependant que dans l'Empire Ottoman il n'est permis à personne d'entraver le libre exercice du culte et le fonctionnement de l'enseignement scolaire, vous voudrez bien faire savoir aux fonctionnaires cîcils, qui relèvent de l'autorité de Votre Excellence, qu'ils sont tenus de ne vexer aucun des habitants et de n'entraver, sans motif, aucun exercice du culte et de l'enseignement -, au besoin même, ils doivent protéger les maîtres d'école roumains.

«J'en ai averti, par lettre vizirielle le ^ali de Janina, comme j'en avertis, par la présente, Votre Excellence ".

Signé: Sftwfet,

Certes, Tordre de Sawfet pacha n'arrêta pas les intrigues du clergé grec ni ne dissipa toutes les méfiances des autorités locales à l'égard de la cause roumaine. Mais il constituait une reconnaissance implicite de l'élément roumain de Turquie comnxe nationalité distincte, ainsi que de son droit •de s'instruire et de prier Dieu dans sa propre langue. Les adeptes de l'idée nationale y voyaient un commencement de triomphe de leurs justes revendications. Aussi se prirent-ils d'une plus belle ardeur pour mener à bien l'œuvre entreprise.

Un autre fait important vint indirectement rehausser le prestige de l'action roumaine en Macédoine. Ce fut précisément la guerre de 1877 qui semblait avoir compromis à jamais l'existence de nos écoles.

Jusque là les Roumains de Macédoine n'avaient qu'une idée fort vague de l'existence d'un Etat roumain aux embouchures du Danube ou tout au moins étaient-ils loin de s'imaginer qu'il pût y avoir rien de commun -entre eux et leurs frères d'au-delà du Danube.

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La part si glorieuse que Tarmée roumaine prit à cette guerre, sous le commandement de l'illustre Capitaine qui allait bientôt ceindre la couronne royale, provoqua tout naturelle* ment une vive admiration parmi l'élément roumain de Macédoine. On s'intéressa à ce peuple qui s'affirmait si vaillamment, on dis-^ cuta, on voulut savoir à quelle race il appartenait, quelle religion il professait et l'oik apprit avec un sentiment de fierté tout légitime que c'était un peuple frère parlant le même idiome que la population roumaine de Macédoine, avec des différences fort légères,, s'appelant du même nom qu'elle et appartenant au même dogme religieux.

Tout en se rendant compte de l'impossibilité de s'unir un jour politiquement à ce peuple frère, le désir naquit cependant chez, bon nombre de Macédo-Roumains de s'unir au moins moralement à ces frères éloignés dont on disait tant de bien. On voulut étudier la langue roumaine, on se sentit fier non seulement de s'appeler Roumain, nom que le peuple roumain de Turquie n'a à aucune époque cessé de se donner, mai& encore à se dire Roumain par le sentiment comme on l'était par la langue, à le proclamer tout haut et à proclamer la communauté d'origine entre les Daco-Roumains et

les Macédo-Roumains. Beaucoup d'entre eux AToulurent étudier l'histoire, non pas celle que les maîtres d'école grecs leur avaient en- :seignée, mais leur propre histoire, et ils ne tardèrent pas à apprendre que les premiers <:omme les seconds avaient une même origine, qu'ils descendaient au même titre de colonies romaines, établies dans ce pays pour être des sentinelles de Rome, et ils furent fiers d'être de race latine, de se dire les descendants des conquérants du monde ancien. Et leur passé leur parut bien plus digne M'admiration que le passé de l'Hellade dont ils étaient engoués jusque là.

Tout cela aiguillona le sentiment national de bon nombre de Roumains de Turquie. Des écoles roumaines furent ouvertes dans plusieurs localités. En même temps une école secondaire était créée à Monas tir, ville principale de Macédoine, où l'élément roumain s'élève à environ vingt mille âmes.

Cette école allait désormais recevoir les enfants roumains de tous les coins de Turquie qui y acquerraient l'instruction moyenne en leur propre langue, y recevraient une éducation purement nationale, y auraient l'occasion de se connaître les uns les autres et d'établir entre eux des liens de solida-

rite ; elle allait, en un mot, être le foyer principal d'où la vie nationale rayonnerait sur toutes les régions de la Turquie d'Europe habitées par une population roumaine- Le souffle de la régénération nationale avait été si puissant qu'on a eu un moment l'illusion que tout l'échaffaudage si péniblement construit par l'hellénisme au cours de plusieurs siècles allait s'écrouler. A côté des écoles nationales, les Roumains, voulurent avoir aussi des églises nationales. Des prêtres eurent même le courage de célé^ brer les offices religieux en langue roiAnaine. Enfin, chose bien plus inquiétante pour l'hellénisme, comme il s'agissait alors d'annexer la Thessalie et une partie de l'Epîre à la Grèce et que l'élément roumain était fortement représenté dans ces deux provinces, les Roumains résolurent de protester auprès de la Sublime Porte ainsi qu'auprès des représentants des Puissances à Constantinople contre cette cession, qui constituait une violation de leurs droits dans ces contrées et qui leur était préjudiciable à plus d'un point de vue. Des pétitions furent rédigées en ce sens. Elles furent couvertes <ie milliers de signatures et présentées à Constantinople par cinq délégués élus parmi le peuple roumain de Turquie. A un mo-

ment même, les Roumains de Thessalîe et ceux du Pinde, auxquels cette ancienne province de l'Empire Ottoman sert de déversoir naturel, eurent Tidée de s'opposer de force à toute annexion. Mais devant les décisions du congrès de Berlin et l'attitude des ambassadeurs à Constantinople force leur fut de s'incliner.

L'attitude de la population roumaine n'en avait pas moins ouvert bien des yeux. Elle venait de donner un démenti éclatant a.ux assertions de la Grèce qui avait revendiqué ces pays au nom de l'affinité de race, de la communauté de langue et d'aspirations.

Il se dressait là tout à coup un élément qui protestait devant l'Europe contre l'injustice qu'on commettait à son égard en l'annexant à un peuple avec lequel il répudiait tout lien de sang ou tout lien moral.

Les Grecs avaient sans doute entrevu le péril qui surgirait un jour de ce côté-là et c'est pourquoi leur clergé, leurs agents en Turquie avaient cherché à étouffer dès sa naissance le mouvement séparatiste que le réveil de la conscience nationale parmi les Roumains ne manquerait pas d'amener tôt ou tard. Mais ils étaient loin de croire que le péril avait pu prendre des proportions aussi effrayantes pour l'hellénisme et que

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la h^ine de race qui, malgré la communauté d'éducation scolaire et religieuse, des luttes, des souffrances, des espérances de jadis, du coudoiement et du frottement séculaire, subsiste toujours au fond, allait sourdre avec une pareille force. Ils étaient loin de se douter que les quelques maîtres d'école roumains et leurs adeptes avaient eu le temps de miner à ce point le terrain sous leurs pas, de provoquer un revirement si soudain dans les aspirations des Roumains, dans leur idéal, dans leurs affections.

L'hellénisme en fut justement alarmé.

Aussi n'eut-il rien de plus pressé à faire que d'aviser à des moyens bien autrement sérieux que ceux qu'il avait employés jusque là pour combattre l'œuvre de la propagande roumaine en Turquie.

Et la lutte commença, cette lutte âpre, acharnée que les deux éléments. Roumains et Grecs, se livrent, sans repos et sans trêve, depuis si longtemps et qui revêt de jour en jour un caractère plus opiniâtre, plus violent.

C'est qu'il y a là un antagonisme d'intérêts vitaux.

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